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Full text of "Clovis et la France au baptistère de Reims"

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« Vive le Christ 
qui aime les francs ! 

Qu'il garde leur royaume, qu'il 
remplisse leurs chefs des lumières 
de sa grâce, qu'il protège l'armée, 
qu'il affermisse la foi, que par la 
piété de nos souverains le Seigneur 
JÉSUS -Christ nous accorde les 
joies de la paix et des siècles de 
bonheur. ^ 

(Pkol. de la Loi salique) 



1 

■ A M. LE COMTE 

ALBERT DE MUN. 



fJ^-^^J^i^i^J^^'i^i^in^^s !^^. 



^y<^y<^L<^<^/.y<?fe;g<^y<^^<^^y<^fes^^^^ 



CLOVIS ET LA FRANCE 



AU 



BAPTISTÈRE DE REIMS. 



i^^.^^^^-^^^^^^'^^^^^^'-^^^^^>>^ 



8nie SÉRIE. 



^.J^ 



'^S^^^rr^'^^^rS^^^^^iS^'^'^î^S^^'^^S^^^^^^SS^^^rï^^ 



t 
1 



CLOVIS 

ET LA FRANCE 



AU BAPTISTÈRE DE REIMS 



PAR 



F° TOURNIER, DE LA Compagnie de Jésus. 



AVEC UNE PREFACE 

DE M. LE Comte Albert DE MUN, de l'Académie Fraxcaise. 
^LUSTRÉ DE NOMBREUSES GRAVURES. = 



-'^''qiB LJOTHEQ u^^ DEUpCIÈME ÉDITION. 



/X 




Société 



DESCLÉ 




aint^Hugustm, 



BROUWER ET C^ 



1S98. 



r-^ 



Jî ^^^^vS^35^535I^:S^^^:^>3ï^^^^î; 






PRÉFACE. 



^T^^^^ù^^^^^^'^^'^^^^^^ 



Mon Révérend Père, 

Je vous remercie de V honneur que vous me 
faites en inscrivant vion nom à la première page 
de votre beau livre, et je le reçois, non comme un 
Jiommage que je ne mérite pas, mais comme tm 
témoignage, rendu par ttn juge autorisé, au sen- 
timent prof ond qiii a noîirri toute ma vie publiqiie, 
à r inébranlable foi de mon cœur dans les des- 
tinées providentielles de noti'e chère patrie. 

Car telle est bien la pensée dominante de votre 
œuvre, dont la publication va clore dignement 
Vannée pendant laquelle la Fraîice a vu tous 
ceîix de ses fis, demeurés fidèles à leur baptême, 
se succéder, en un défilé d' ambassades solennelles, 
aux lieux témoins de sa naissance, et renoti- 
veler, autant qu'il était en eux, le pacte conclu 
dans le baptistère de Reims entre V Église catho- 
lique et la nation choisie par Diett pour sa 
fille aînée. 

Le magistral ouvrage de M. Godefroid Kurth 
avait, au premier jour de ce XIV^ centenai7''e, 
montré, dans une savante étude, le cadre historique 
021, parmi les bittes confises d'îin temps obscur 



12 CLOVIS ET LA FRANCE. 

et ti'oiiblé, r événement de Tolbiac éclate comme 
un signe lumineux, et révèle, à V Église incertaine, 
r appui qu'elle cherchait entre le paganisme encore 
vivant, et V arianisme tiHomphant, entre le vieil 
Empire de Rome, épuisé, et les monarchies nozt- 
velles, corrompîtes par V hérésie. 

Votre livre, éloquent épilogue de ce beau tra- 
vail, vient en tir-er la philosophie, et faire 
ressortir le plan divin ou apparaît, en traits 
irrécusables, la vocation spéciale de la patrie 
française : et je me disais, en l'achevant, le 
cœur rempli d'une pieuse émotion, qu il faudrait 
le distribuer et le faire lire à la jeunesse de nos 
collèges et de nos écoles, pour lui enseigner ce que 
l'édîication classique lui laisse ignorer, ce qtt ou- 
blient trop soîtvent les catholiques eux-7ncmes, et 
qui, seul, peut expliquer à travers tant de mal- 
heurs, constamment mclés à sa gloire, l étonnante 
vitalité d'ime nation, depttis quatorze siècles, 
deboîit dans le monde, au milieti des empires 
écroulés autour d'elle. 

Ce serait le vrai manitel civique, qui, parlant 
au cœur des enfants et à lettr imagination, leur 
donnerait V intelligence des glorieiùx destins de 
leur race, et les préparerait à les poursinvre 
fidèlement. O71 apprend à nos fils, par une sèche 
et froide nomenclature, les faits de l'histoire natio- 
nale ; on ne leur en montre pas, dans tcne mission 
mystérieuse, l' enchaînement providentiel : on leur 



PRÉFACE. 13 

répète qu'ils sont les desce^idants d'un grand 
peuple, on ne leur dit pas qii ils sont les derniers 
nés d'un peuple cJioisi par 2ine élection surna- 
turelle : et voilà comment si peu d entre eux, 
dans ces longs récits des actions accomplies par 
les Francs, saveiit encore lire l histoire des grandes 
choses faites par Dieu att moyen de la France, 
gesta Dei per Francos ! 

C est pourtant le secret de notre épopée quatorze 
fois séculaire, depuis larianisme, vaincu dans les 
champs de Vouillé et chassé de la Gaule, jusqu'à 
l' islamisme, ari^êté devant Poitiers et refoulé vers 
sa source, jusqitau protestantisme, rejeté de la 
nation et détourné dît trône par le soulèvement 
de f âme popîilaire : 

Cest le secî^et du grand élan des Croisades, 
parti de Vezelay, à la voix d'un pape et d'un 
i)ioine français, pour s'éteindre avec le dernier 
soupir de saint Louis, mais en léguant à la pos- 
térité, dans tuie moisson de souvenirs héroïques, 
une civilisation épanouie au souffle de l Orient : 

Cest le secret, aussi, de ce fait unique dans 
l' histoire du monde, qziand, après cent années de 
désastres et de souffrances. Dieu,, voyant notre 
patrie foulée sous les pas de l'étranger et tout 
près de s' abaiidonner elle-même, suscita, par un 
de ces coups extraordinaires, coiiime parle 
Bossuct, oii il veut que sa main paraisse toute 
seule, la Vierge lorraine dont les deuils de notre 



14 CLOVIS ET LA FRANCE. 

âge ont réveillé le culte dans les cœurs, agités par 
r instinctif besoin du secottrs divin : le secret, 
encore, quati'e siècles plus tard, de ce l'etotir 
inattendu du Dieu de Clovis sur les autels ren- 
versés dans le sang de leurs prêtres, et tout à coup 
relevés par F ordre d'un soldat de génie, que fas- 
cinait, au milieu de sa gloire, l'antique rayon- 
nement de la France chrétienne. 

y oserai le dire : cest r explication , aux heures 
mânes où la France est gouvernée par les ennemis 
les plus déclarés du Christ et de son Église, de 
l étrange contradiction qui les force, conune p7'es- 
sés par le poids auguste du dépôt dont ils ont la 
crarde, à maintenir aie dehors le renom de la 
nation franqtie, avec ses traditions, telle la Con- 
vention chargeant son ambassadeur à Constan- 
tinople de revendiquer les droits séculaires de la 
France à la protection des chrétiens d'Orient, 
tels les ministres de la troisième République, 
se refusant à faire de V anti- cléricalisme une 
matièi'e d'exportation. 

Ainsi, malgré tout, se potirsuit, à travers les 
âges, la mission de la France : toujours debout 
dans l'armure chevale7''esque ou elle apparut au 
poète anglais comme le « soldat de Dieu », tour à 
tour glorieuse et humiliée, maîtresse du monde oit 
meurtrie par la main d'un vainqueur, déchirant 
son p7'op7'e sein, puis, soudain, rassemblant ses 
fils dans l'amour commun du sol sacré, la nation 



PRÉFACE. 15 

française demezii'e, à travers tant de fortnnes 
diverses, g^-ande malgré ses abaissements, forte 
malgré ses faiblesses, unie malgré ses divisions, 
sujet d" étonnement pour totts, de jalousie pour les 
uns, d' espérance pour les autres, de culte passionné 
pour ses enfants, objet constant des sollicitudes de 
r Église qui fit sa mère et qui ne veut pas, même 
7'eniée, se détourner d'elle. 

A ses côtés, combien sont tombés, dont la puis- 
sance étonna la terre : le Saint-Empire, à qui 
Rome prêtait une part de son immoi'talité, et 
lEmpcretir, « cette moitié de Dieu », la monarchie 
de Charles-Qîiint, qzti ne voyait jamais le soleil 
se coucher, et r Espagne et le Portugal, dont le 
génie enfantait des mondes, et ces ficres cités 
maîtresses du commerce de Viinivers, Florence, 
reine de Vindtistrie et des arts, Venise, reine des 
mers ! 

Pendant qztils tombaient eu languissaient 
amoindris, f^' autres empires, s>ans doîcte, s éle- 
vaient ou- grandissaient à leur placé ; cehii-ci, à 
peine entré da^is l'histoire, étendant déjà ses bras 
hmnenses stir V Europe et sur i Asie ; celui-là, 
jetant sur tous les rivages les rejetons puissants 
de sa race, mais tous deux séparés de f Église 
catholique : des nations nouvelles se fo7'maient, 
incertaines encore de leur lendemain ; mais Vunc 
a fondé son unité sur la sacrilège spoliation du 
patrimoine donné par la France au successeur de 



1 6 CLOVIS ET LA FRANCE. 

saint Pierre ; Vautre a soumis la confédération 
des États qui la forment à V hégémonie protes- 
tante : et si r AutricJie demeure fidèle à V Église, 
on peut dire qii elle forme moins une nation, que 
le fragile assemblage des nations les plus diverses, 
associées dans ime pej^pétuelle rivalité. Voilà Vétat 
de r Etirope ; seule, la nation française garde, 
dans sa compacte unité, le titre glorieux, témoin 
de sa filiation catholique, que nul na pu hii 
ravir et que lui conservent, malgré les apostasies 
commises en son nom, la générosité de ses œuvres, 
r intensité de sa vie chrétienne, et la persistante 
confiance de r Eglise elle-77îcme. 

Il faut une explication à ce fait merveilleux : 
comment la trouver dans le seul examen-^fi^ 
caiises purement hzimaines ? Vous citez, bien à 
''ùropos, mon Révérend Pcre, une phrase remar- 
quable dun é minent historien de nos jours, qui, 
montrant avec tin accent de fierté patriotique 
r admirable survivance de notre France, « main- 
tenant la plus ancienne nation, vivant dans le 
monde, » en cherche la raison, et la trouve, avec 
les qualités propres à sa race, dans (i T indéniable 
nécessité » du rôle qu'elle remplit parmi les autres 
nations. Mais d'où vient cette indéniable néces- 
sité ? M. Hanotaux ne le dit pas. N'i la situation 
géographique, ni la richesse du sol, ni le génie 
littéraire, ni la beauté de la langue, ni mcme 
i instinct des idées généreuses ne sufficent à 



PRÉFACE. 17 

rexpliqiier. UaiUres ont connu toutes les splen- 
deurs de V esprit humain, et jeté dans le monde 
l'expansion de leur génie, d'autres ont possédé la 
prépondérance commerciale et la puissance maté- 
rielle, d'autres ont été les pivots, souvent déplacés, 
de r équilibre commun, qui nont point cependant 
reçu la marque de V indéniable nécessité. Qu est-ce 
donc, sinon la mission divine donnée par Dieu à 
la nation franque, qui fait d'elle le soldat néces- 
saire de r Église, elle-même nécessaire au monde ? 
Ah ! combien plus belle, plus satisfaisante 
pour r esprit, plus fortifiante poîtr le cœur, cette 
raison donnée, par notre foi, aux destinées de 
notre patrie, que tous les timides essais des histo- 
riens qui, refîcsant d'admettre une prédestination 
surnaturelle, cherchent, dans les combinaisons de 
la nature ou des événements, une explication elle- 
même humainement inexplicable ! 

Et comme votre livre fait bien apparaître cette 
action de Dieu sur les nations, semblable à celle 
qu'il exerce sîir chacun de nous, poursuivant 
r humanité à travers V histoire pour la conquérir, 
par sa liberté respectée et son amour mis à 
l'épreuve, choisissant un peuple pour en faire le 
sien, puis, trahi par lui, se tournant vers les Gen- 
tils, offrant à Rome, au pont Milvius, une 
mission nouvelle, bientôt répudiée, et la portant, 
alors, à ces peuples barbares dont la venue 
épouvantait le vieux monde ! 

Clovis et la France. ° 



1 8 CLOVIS ET LA FRANCE. 

Et quel spectacle alors, émouvant entre tous 
pour notre âme française, que celui de ce cinquième 
siècle de notre ère, oit, le christianisme ayant 
courbé les fronts des nouveaux conquérants, V offre 
divine parut un mofnent partagée entre les puis- 
sants royaumes établis sur le sol de la Gaule, 
de l'Espagne, de r Italie et de la Germanie ! 
Qu étions-nous alors ? Une petite pettplade obs- 
cure et ignorée, qiC allait, sans dotite, engloutir le 
flot montant où sombrait déjà V Empire romain. 
Qui pouvait prévoir son étonnante fortune ? A 
Toidouse, la cour du roi des Visigoths attirait 
à elle, par son éclat, sa richesse et sa puissance, 
Vattention du monde : Théodoric le Grand 
goîivernait glorieusement Vhnmense empire des 
Ostrogoths : le sage Gondebattd donnait aux Bur- 
gondes des lois que la postérité devait longtemps 
admirer. 

Pourqîioi l'essor de cette civilisation se fiït-il 
arrêté soudain ? 

Cependant Dieu veillait. Infidèles à leur tâche, 
ces Barbares, suscités par lui, l'avaient déjà 
trahi. E arianisme, destituant le Christ de sa 
divinité, avait corrompu leurs âmes e7i fiattant 
letcr orgueil : l'Église était abandonnée, ses lois 
violées, le culte de son Maître déshonoré. Dieti 
n avait plus de peuple ! 

Oest l'heure de Tolbiac ! Dieu s'est tourné 
vers les Francs : par lui, Clovis a vainctL : 



PRÉFACE. 19 

// est libre : sei^a-t-il fidèle ? La mission de son 
petiple en dépend. 

Cest du baptistcre de Reims quest sortie la 
réponse : et Clovis régnait encore, que ces empires 
ariens, si puissants hier, disparaissaient de la 
Gaule ou tombaient dans rirrémédiable déca- 
dence. 

Voilà le berceau de notre histoire nationale. 
Quel peuple en peut montrer un semblable ? 
Le nôtre, pendant quatorze siècles, a vécu de cette 

gloire. 

Et, maintenant, encore une fois, se dresse la 
question redoutable, entre nous et le moderne 
arianisme qui repousse la divinité du Christ et 
renie son Église. 

Nous sommes libres, serons-nous fidèles? Notre 
mission en dépend, et, avec elle, r indéniable 
nécessité de notre rôle entre les nations. 

Une fois encore, de la cité de saint Rémi, les 
enfants chrétiens de la nation franque ont répondu 
pour elle, interrompant ainsi, par un acte spon- 
tané, la prescription qui pourrait éteindre sa des- 
tinée, si la rupture officielle de F antique alliance 
s accomplissait jusquau bout. 

La nation les désavouera-t-elle ? et, penda^it que 
nul jusqu'ici, na pu nous arracher la divine 
investiture, nos propres mains vont-elles nous en 
découronner ? 

Angoisse poignante ! question de viô ou de 



20 



CLOVIS ET LA FRANCE. 



mort! cest assez de F avoir posée, cest trop d'avoir 
pu le faire. 

Votre livre, mon Révérend Père, y répond 
avec une admirable puissance, et c est pourquoi je 
me sens grandement honoré de pouvoir vous expri- 
mer ici mon entière commu7iio7i de sentiments 
avec vous, en mcme temps que 7non respectueux 
dévoûment. 



A. DE MUN. 



Lumigny, i^^ Octobre i8ç6. 




%g<î^^<2â-4;î^?^i?s^<?^<^^ 



CLOVIS ET LA FRANCE 

- AU z^^^=^== 



BAPTISTERE DE REIMS. 




I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 

'lovis et la France ! ces deux noms 
sont inséparables. Clovis n'est 
point seulement une personnalité 
historique d'un haut intérêt pour 
f^^isxj5^-^ notre patrie ; il est le représen- 
tant de tout un peuple à ses origines : le 
peuple français. Il est le chef d'une poignée 
de barbares qui fait, en courant, la conquête 
de la Gaule : c'est la France qui naît de cette 
conquête ; il est baptisé : c'est la France qui 
est baptisée avec lui, et sort des eaux du 
baptistère de Reims rayonnante d'une jeu- 
nesse immortelle. Voilà pourquoi l'histoire du 
baptême de Clovis devient l'histoire même 
des origines de la France chrétienne. Il pou- 
vait donc être permis, dans une étude dont 
Clovis ne paraît être que le héros unique, de 
placer à côté de son nom le nom de cette 
patrie qu'il a doublement fondée par ses con- 
quêtes et par sa conversion au christianisme, 
Cette association, ou pour mieux dire cette 
identification de Clovis et de la France, se 
retrouve au fond de toutes les pensées, de 
tous les discours, de toutes les manifestations 
publiques qui furent provoqués cette année 
par le quatorzième centenaire du baptême 
de Clovis. Nous l'avons trouvée déjà dans les 
deux lettres pontificales adressées de Rome, 



22 I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 

l'une à l'archevêque de Reims, l'autre à tous 
les fidèles de notre Eglise de France. De quoi 
s'agit-il en réalité dans ces deux documents 
célèbres ? Du baptême de Clovis, mais aussi 
et surtout de la France. C'est elle dont le 
Souverain-Pontife rappelle le baptême, la 
vocation et la destinée surnaturelle ; c'est elle 
qu'il adjure de se souvenir de ce qu'elle a été, 
du privilège divin qui l'a distinguée entre 
tant d'autres peuples, des charges qui sont 
attachées à la noblesse de cette origine. 
Ecoutons cette voix du Vicaire de Jésus- 
Christ : « Afin que de telles solennités appor- 
tent à votre noble nation ces fruits de salut 
que nous lui souhaitons vivement, il est abso- 
lument nécessaire qu'elle comprenne et 
apprécie le bienfait dont elle célèbre le 
souvenir, c'est-à-dire sa régénération dans le 
Christ, sa naissance à la foi. Un tel bienfait, 
incomparable en lui-même comme principe 
de vie et de fécondité dans l'ordre de la grâce, 
est mémorable aussi, nul ne peut le mécon- 
naître, par les résultats précieux de grandeur 
morale, de prospérité civile, d'entreprises 
glorieuses qui toujours en découlèrent pour 
la France ; on en retrouve le témoignage dans 
les temps mêmes où la nation vit surgir pour 
la religion des jours d'adversité et de deuil. 
Car si elle céda parfois à de déplorables 
entraînements, toujours, après avoir souffert, 
elle sut réagir contre le mal, et puiser dans 
sa foi de nouvelles énergies pour se relever 
de ses épreuves et reprendre la mission qui 
lui a été confiée par la Providence (1). > 

I. Lettre du Souverain-Pontife à S. E. le card. Langénieux. 



I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 23 

Après cette voix auguste, d'autres se font 
entendre : elles parlent aussi de Clovis, de sa 
conversion, de son baptême ; mais presque 
aussitôt surgit devant l'orateur la grande 
image de la France portant au front le même 
signe qui fut tracé par saint Rémi sur le front 
de Clovis : « delihiitiisqiie sacvo chvisrnate 
ciun siguaciiîo crucis X'' (1). » Clovis n'est 
qu'un nom, un souvenir; sa glorieuse carrière 
terminée, il meurt enseveli sur les bords de 
la Seine, au milieu de son peuple : la France 
lui survit depuis quatorze siècles ; l'ancêtre, 
le patriarche s'efface, disparaît presque dans 
l'éloignement des âges ; l'orateur ne voit plus 
devant lui que sa race immortelle, attestant, 
par une longévité merveilleuse, l'intensité de 
vie qu'elle a puisée avec son fondateur aux 
sources vives du christianisme. C'est bien la 
France que Monsieur le comte Albert de Mun 
a évoquée tout d'abord dans le discours 
émouvant qu'il adressait cette année à Reims 
rla Jeunesse catholique :f« Je vous remercie, 
disait-il, d'avoir voulu m associer avec vous 
à cette fête quatorze fois séculaire, où la 
patrie française va, pendant huit mois, appe- 
ler au berceau de sa foi tout ce qui concourt 
à sa grandeur, pour le dérouler en un magni- 
fique défilé dont, par un privilège naturel, 
vous formez les premiers anneaux, pareils 
aux jeunes gens qu'on voyait, sj^mbole de 
force et de vie, marcher dans le cortège 
antique au devant du triomphateur. 

» Le triomphateur, ici, c'est la France chrév 
tienne. » J 

I. Hist.Fr. II, 29. 



24 I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 

A ces invitations pressantes du Vicaire de 
Jésus-Christ, des évêques, à ces paroles 
éloquentes, les foules s'ébranlent, la basilique 
de Reims devient le centre d'un magnifique 
mouvement de pèlerinages. Quelle est la 
pensée qui est au fond de toutes ces âmes ? 
Essayons de la pénétrer : elles viennent, il 
est vrai, amenées par le mystérieux attrait 
qu'exercent les reliques des saints. Saint 
Rémi, sainte Clotilde, saint Vaast, qui furent 
pour Clovis des anges de salut, investissent 
de leur présence la vénérable basilique : ils 
sont les saints du pèlerinage. Vers ces pre- 
miers apôtres de Clovis et des Francs, les 
prières montent ferventes et redescendent 
en grâces sans nombre : il y a communication 
silencieuse entre ces amis de Dieu et les 
pèlerins accourus de toutes les extrémités de 
la France pour vénérer leurs images; leur 
voix se fait entendre dans le silence du cœur 
et continue cet apostolat inauguré par eux 
jadis auprès de nos pères. Cependant, outre 
ce sentiment de vénération et d'amour, il y a 
encore une autre pensée, un autre attrait qui 
a suscité le pèlerinage vers le baptistère de 
Reims. 

Le dirai-je ? ce n'est point le souvenir de 
Clovis qui me paraît être le moteur caché et 
puissant de cette grande manifestation reli- 
gieuse. Notre premier roi chrétien est peu 
connu : il ne vit point dans la mémoire du 
peuple comme d'autres rois de France, ses 
successeurs, qui s'appelèrent Charlemagne, 
saint Louis, Henri IV. Semblable à une statue 
hiératique, roide, énigmatique, où le sourire 
est presque un commencement de rictus, le 



I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 25 

héros de Tolbiac est resté longtemps et jus- 
qu'à ces dernières années un personnage 
indécis, insaisissable : noble, généreux, mais 
avec des aspects d'une cruauté repoussante; 
héros invincible, mais vil politique ; la fin 
d'un barbare avec une ébauche de civilisé et 
de chrétien. Qu'y a-t-il d'étonnant que ce type 
complexe, impossible, n'ait jamais été compris, 
et que des héros étrangers à notre nation et 
infiniment plus reculés dans l'histoire, tels que 
Cyrus et Alexandre, aient pu devenir, à 
l'époque de la Renaissance, des personnages 
populaires, tandis qu'à peine savait-on de 
Clovis qu'il avait fondé une monarchie qui 
devait être la monarchie française, et qu'il 
avait été le premier baptisé d'un peuple chré- 
tien qui s'appelle le peuple français ? 

Il n'y a rien dans ces paroles qui soit con- 
tradictoire avec ce qui sera dit plus loin de 
l'historicité des oeuvres de Grégoire de Tours. 
L'auteur de VHistoria Francovuni n'est point 
un poète et n'a point voulu faire œuvre de 
poète ; il reste un historien sincère, et si, 
dans les rares fragments poétiques qu'il a 
mêlés à son œuvre et d'où proviennent ces 
taches, ces ombres qui obscurcissent la figure 
de Clovis, on veut bien en appeler à l'his- 
torien mieux informé ou mieux compris, le 
personnage qui se dégage de ce travail 
de critique reste un personnage parfaite- 
ment historique, qui n'a rien de commun avec 
les héros d'épopée dont tout, jusqu'à l'exis- 
tence même, n'est souvent qu'une fiction du 
poète. 

Ce travail a été fait, mais j'ajoute que ce 
n'est pas non plus ce Clovis vrai, ce Clovis 



26 I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 

nouveau évoqué du passé par une science 
historique merveilleuse, qui a soulevé les 
profondeurs de la nation française et dirigé 
vers le baptistère de Reims ce courant de 
pèlerinages qui marqueront si glorieusement 
l'année séculaire du baptême de Clovis. Ces 
conclusions d'une science née d'hier n'ont pas 
encore eu le temps de pénétrer les masses et 
de créer un t3^pe populaire. Elles resteront 
longtemps le privilège de quelques érudits. 
D'ailleurs, fussent-elles déjà anciennes, elles 
ne nous donneraient point l'explication de ce 
grand réveil de foi dont nous sommes les 
témoins. J'en appelle à l'auteur même qui 
vient d'élever un véritable monument à la 
mémoire de notre premier roi chrétien, et 
dont il faudra désormais citer le nom ou 
emprunter les paroles, toutes les fois qu'il 
s'agira de nos origines chrétiennes. « L'his- 
toire, dit-il, ne fait de Clovis ni un barbare 
sanguinaire avec les Francs du VI^ siècle, 
ni un saint avec les Français du XIV^ et du 
XVIIe siècle. Ecartant l'image stylisée que 
lui présentent les uns et les autres, et cons- 
tatant qu'elle ne dispose pas d'assez de ren- 
seignements pour tracer de lui un véritable 
portrait, elle doit s'abstenir de porter sur lui 
un jugement formel et absolu. Elle peut cepen- 
dant reconnaître, dans le peu qu'elle sait de 
sa carrière, de sérieux indices d'une vie 
morale épurée par l'Evangile, et elle doit 
protester contre ceux qui le flétrissent comme 
un barbare brutal, pour qui le baptême aurait 
été une formahté inefficace. fSiJ/onJVj^ut abso- 
lument qu'il ait été un barbare, il ne faudra 
pas omettre de dire qu'il fut un barbare con- 



I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 2/ 

verti. t'est précisément la rencontre, dans le 
même homme, du naturel indompté et de la 
grâce civilisatrice, qui semble avoir été le 
trait caractéristique de sa physionomie. 
Sachons la respecter dans la pénombre où 
elle disparaît à nos regards, et jugeant ce 
grand ouvrier de Dieu 'd'après son œuvre, 
reconnaissons que ni l'Eglise, ni la France 
n'ont à rougir de lui (1).^» 

Ainsi donc, de l'aveu même du meilleur 
historien de Clovis, la physionomie de ce 
héros, tout historique qu'elle est, après les 
travaux patients de la critique moderne, n'est 
point encore sortie de ce demi-jour où l'ont 
laissée les premiers écrivains de notre his- 
toire. C'en est assez pour expliquer comment 
le premier roi de France, manquant de ce 
relief, de cette netteté de traits qui font les 
héros vivants et laissent d'eux à la postérité 
une image immortelle, n'a point saisi l'imagi- 
nation populaire, comme tant d'autres héros 
qui avaient moins de titres que lui peut-être 
à se survivre dans cette nation dont il a été 
le fondateur. 

Si le souvenir de Clovis ne suffit point à 
xpliquer le mouvement de pèlerinages qui 
entraîne les foules au baptistère de Reims, il 
ne reste plus qu'à en reconnaître la cause 
dans un acte de foi de la France chrétienne. 
La même préoccupation qui a inspiré les 
graves et paternelles exhortations du Souve- 
rain Pontife, des évêques, les chaleureux 
accents des grands orateurs catholiques, se 
retrouve au cœur de tous les pèlerins : cha- 

i.^G. Kurth, CloviSf^, 559. 



J: 



28 I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 

cun d'eux est là pour représenter la France ; 
non pas simplement pour assister en curieux 
à la commémoration d'un événement histo- 
rique que le temps sur ses ailes rapides a 
emporté dans un passé déjà lointain, et qu'il 
convient, pour l'honneur national, de sauver 
de l'éternel oubli ; non, ces pèlerins obéissent 
à une pensée plus haute, vraiment surnatu- 
relle : ils sont venus en chrétiens. Ils sont la 
France du XIX^, du XX^ siècle, fortifiant sa 
foi dans le souvenir de son baptême. Ils sont 
le prolongement vivant de cette même nation 
chrétienne qui naissait à l'Evangile il y a 
quatorze siècles. L'histoire peut ressusciter 
le passé et lui donner pour un temps une sorte 
de vie artificielle, qui disparaît avec l'imagi- 
nation qui l'a créée ; ce serait tout le fruit du 
qiiatov:^ième centenaire^ s'il se bornait à célé- 
brer le baptême de Clovis. Les pèlerins du 
baptistère de Reims cherchent et veulent 
autre chose : ce qu'ils veulent célébrer, c'est 
le baptême de la France, de cette nation tou- 
jours vivante et pleine d'avenir qui veut res- 
susciter en elle la grâce qu'elle reçut le jour 
de sa naissance, lorsqu'elle prit place la 
première au rang des nations chrétiennes en 
devenant par son baptême la fille aînée de 
Dieu et de l'Eglise. 

Admirable mouvement de foi qui atteste 
bien la profondeur du sentiment religieux 
dans notre patrie ! Rien n'a pu lui faire obs- 
tacle : ni les divergences politiques, ni ces 
variétés de goûts et d'humeur, que l'on pour- 
rait souvent classer sur la carte en suivant 
du doigt les fleuves et les chaînes de monta- 
gnes, et qui sont la conséquence inévitable 



I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 29 

du cantonnement de la vie provinciale ; varié- 
tés qui sont loin de déparer notre belle unité 
nationale et qu'il faut accepter, comme dans 
tout oro^anisme vivant. De toutes les parties 
de la France, du cœur et des extrémités, 
sans distinction de provinces, de Nord ou de 
Midi, tous les Français s'unissent dans une 
même pensée, parce qu'il n'y a qu'une France 
chrétienne ; les barrières tombent, les diffé- 
rences s'effacent là où souffle l'esprit de 
Dieu qui est charité, et qui seul sait donner 
aux hommes la réalité de ce rêve que pour- 
suivent toutes les sociétés humaines : la fra- 
ternité des cœurs. 

Acte de foi qui est en même temps un acte 
de haute sagesse, ! Je m'adresse à ceux qui 
ne veulent voir dans le christianisme qu'une 
institution humaine : puisque c'est lui qui nous 
a pétris, pour ainsi dire, à nos origines et 
façonnés lentement à la morale très pure de 
l'Evangile ; puisque c'est en lui que nous som- 
mes nés, je ne dis pas seulement à l'Eglise, 
mais à la vie nationale ; puisqu'il nous a con- 
servés dans notre unité pendant de longs 
siècles, au nom seul de la prudence nous 
devrions nous rattacher à lui de toutes^nos 
forces comme à notre principe de vie/ La 
foi une avait fait la force et l'unité natio- 
nales des Francs ; plus tard, cette même 
unité religieuse avait protégé la monar- 
chie très chrétienne menacée dans son exis- 
tence, à des heures très périlleuses, par 
des divisions et des troubles politiques 
inouïs ; après cette expérience, le christia- 
nisme ayant fait ses preuves, ce ne serait 
faire qu'un acte de bon sens que de revenir 



I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 



sans cesse à lui pour lui demander cette 
force et cette unité qu'il nous a données dans 
le passé. 

Faudrait-il donc recourir aux leçons de la 
sagesse païenne ? Lorsqu' Auguste entreprit 
le relèvement des mœurs dans la république 
romaine, il n'eut plus qu'une seule pensée à 
laquelle il rattacha tout son plan de réformes : 
ramener les Romains à l'estime de la religion 
et des austères vertus qui avaient fait leur 
force et leur grandeur aux âges héroïques 
de leur histoire. Virgile chante dans l'Enéide 
la fondation de Rome et la religion des pre- 
miers ancêtres ; dans les Géorgiques « la 
gloire de la divine campagne », où se recru- 
taient les chefs et les soldats d'un petit 
peuple qui devait asservir le monde. Le poète 
ici servait merveilleusement le prince. Celui- 
ci, dit-on, songeait plutôt à ses propres inté- 
rêts qu'à ceux du peuple romain. Il importe 
peu ; oublions les arrière-pensées du politique 
pour ne voir en lui que le sage, pour qui 
l'unique secret de restauration d'un peuple 
se trouve dans les vertus qui furent dans 
son passé la cause de sa force et de sa 
gloire. 

Les pèlerins qui se rendent au baptistère 
de Reims sont plus que des sages, ils sont des 
chrétiens, et des chrétiens courageux. Il faut 
de l'énergie pour se mettre résolument en 
face d'un devoir, pour rappeler à sa mémoire 
des honneurs qui sont aussi des obligations 
onéreuses. Volontiers des enfants dégénérés 
détournent leur pensée des hauts faits de 
leurs aïeux, héritage trop lourd pour leurs 
épaules. 



I. — CLOVIS ET LA FRANCE. 



Que sert ce vain amas d'une inutile gloire, 

Si, de tant de héros célèbres dans l'histoire, 

Il ne peut rien offrir aux yeux de l'univers 

Que de vieux parchemins qu'ont épargnés les vers ! 

Si, tout sorti qu'il est d'une source divine. 

Son cœur dément en lui sa superbe origine, 

Et n'ayant rien de grand qu'une sotte fierté, 

S'endort dans une lâche et molle oisiveté (i) ? 

Ainsi parle le poète du bon sens. Il est bien 
vrai que c'est par « lâcheté » qu'on succombe 
sous le fardeau d'un ^rand nom, et qu'on ne 
se rend digne d'une illustre naissance qu'en 
ayant le courage de s'en souvenir. Honneur 
aux Français du pèlerinage de Reims qui ont 
eu ce courage ! Ils savent bien qu'il n'est pas 
pour la vertu de stimulant plus efficace, et 
aussi de morsure plus vive pour la conscience 
aux heures de défaillance. On connaît ce trait 
de l'histoire de l'Eglise : Un martyr de Car- 
thage, sur le point de verser son sang pour la 
foi, voulut faire une dernière tentative pour 
sauver l'âme d'un de ses frères, chrétien 
apostat. Il le reconnaît dans la foule, et, lui 
jetant au visage les linges de son baptême, 
« Voilà qui te condamnera, dit-il, lorsque le 
Seigneur viendra te juger : Hœc te linteamina 
jiidicahunt^ ciiin niajestas veniet judicantis. » 
Grâce à Dieu, c'est une autre sentence que 
nous attendons de notre juge, de ce Christ 
miséricordieux qui a aimé les Francs et qui 
leur a donné depuis tant de siècles des preuves 
évidentes de son amour. Que tant de vœux, 
tant de prières qui vont s'élever vers les 
cieux en cette année du quatorzième cente- 

I. Boileau, Sut. v. 



II. — L HISTORIEN. 



naire du Baptême de la France, nous soient 
l'augure assuré de cette miséricorde ! 



II. — L'HISTORIEN : 
SAINT GRÉGOIRE DE TOURS. 

IL faut pardonner à l'antiquité d'avoir, en 
mêlant l'humain et le divin, rendu plus 
vénérables les origines des cités (1). » Tite- 
Live, qui nous a laissé sur l'histoire cette 
étrange théorie, cherchait sans doute à se 
consoler d'un malheur irréparable et d'ailleurs 
très commun dans l'antiquité, où les origines 
de chaque ville, de chaque peuple, disparais- 
sent sous le voile des récits fabuleux. Puisque 
les fondateurs des villes étaient des dieux, il 
fallait à cette origine sacrée une histoire plus 
qu'humaine. Le peuple, il est vrai, ne songeait 
guère à servir les intérêts de ces ancêtres 
divins lorsque, par ignorance ou par instinct 
naturel, il élevait insensiblement ces monu- 
ments fantastiques auxquels chaque généra- 
tion venait apporter sa pierre ; mais enfin, la 
légende une fois formée et les sources vraies 
de l'histoire perdues sans retour, le mieux 
était encore de se résigner de bonne grâce, 
et de transformer ces mensonges historiques 
en actes de piété religieuse. C'est ce qui fut 
fait. Comment ce malheur nous a-t-il été 
épargné ? Comment l'histoire de nos origines 
civiles et religieuses a-t-elle été préservée et 

I. Datur hœc venta antiquitati ut miscendo humana divinis 
primordia urbium aiegusiiofa faciat. — Prœf. Hist. 



SAINT (iRÉGOIRE DE TOURS. 



de la poésie réfléchie d'un Tite-Live et de la 




Saint Grégoire de Tours. 
(D'après une gravure de la Vie des Hommes illustres de Thevet.) 



poésie naïve et spontanée d'un Turold ou d'un 
Chrestien de Troyes ? Pourquoi l'histoire de 

Clovis et la France. -, 



II. — l'historien. 



Clovis n'a-t-elle pas été écrite comme le 
moine de Saint-Gall écrira plus tard celle de 
Charlemagne ? Il est difficile de le dire. Il 
n'a tenu à rien que le grand roi franc ne fût 
transformé, dans les premières et uniques 
annales de nos origines, en une sorte d'Achille 
aux pieds légers ou de héros du cycle 
d'Arthur. Car enfin, lorsque Grégoire de 
Tours écrivait son Histoire des Francs, les 
invasions barbares étaient à peine terminées, 
et l'on allait retomber bientôt dans la période 
de décadence qui précéda la renaissance 
carlovingienne. Grâce à Dieu, entre ces ténè- 
bres une lumière se lève. Pour écrire les 
premières pages de nos annales, il ne se 
rencontrera ni un historien poète, ni un 
romancier, mais un homme grave, un évêque 
et un saint. Une fois cette lumière éteinte, la 
nuit se fait pour longtemps, et il faudra atten- 
dre de longs siècles pour voir poindre une 
aurore nouvelle dans les timides ébauches 
des chroniqueurs du moyen-âge. 

Je n'ignore pas que dans les premiers 
livres de Grégoire de Tours se trouvent 
quelques pages qui relèvent plutôt de l'épo- 
pée que de l'histoire. Je dis mal, je ne devrais 
point parler de poésie épique, car la poésie 
embellit ce qu'elle touche et la légende a 
grossièrement défiguré notre premier roi 
chrétien. Qui n'a pas été révolté en Hsant, 
dans le dernier chapitre du second livre, le 
portrait du vieux roi demandant autour de 
lui, d'une voix cauteleuse, « s'il n'avait point 
encore quelques-uns de ses bons parents ? Il 
aurait tant besoin d'être assisté s'il lui arri- 
vait quelque malheur ! » « Ce n'est pas, 



SAINT GRÉGOIRE DE TOURS. 35 

ajoute l'historien, qu'il se souciât de ses 
parents et de leurs bons offices, mais il vou- 
lait découvrir, par ces perfides questions, s'il 
en restait encore un en vie afin de le faire 
mourir (1). » Qui jamais fera croire que ce 
personnage odieux, ce véritable héros des 
contes de fée, soit le même que celui de 
Tolbiac, de Vouillé et du baptistère de 
Reims ? Evidemment, il y a là une grossière 
altération de l'histoire et dans VHistoria 
Fvancoviini une erreur matérielle qu'il faut 
expliquer. Grâces soient rendues aux savants 
qui nous ont délivrés de ces fantômes. Mais 
il faut prendre garde d'étendre à toute l'his- 
toire de Clovis ce qui n'est que le défaut de 
quelques parties. Autre chose est une légende, 
une épopée ; autre chose, un récit franche- 
ment historique, malheureusement déparé çà 
et là par des fictions populaires. C'est une 
histoire et non un récit poétique que l'évêque 
de Tours a voulu écrire ; il serait injuste de 
prendre occasion d'une ou deux erreurs bien 
constatées pour faire planer sur l'ensemble 
de son œuvre un doute immérité. 

Mais que va devenir ce monument de notre 
histoire nationale, élevé au VI^ siècle de 
notre ère par les mains du grand évêque de 
Xours ? Comment échappera-t-il aux ravages 
du temps et de la barbarie? Rassurons-nous. 
Un saint l'a élevé, des saints en seront les 
gardiens. "^ Les moines, dit M. P. Paris, ont 

\. ti l'œ ff2i7ii\ qui ianquam perej^rinus inter extraneos remansi 
et non hdbeo de parentibus qui mi/u\ si venerii adversitas, possit 
aliquid adjuvare! > Sed hoc non de 7nortc ecrum condole?is, sed 
dolo dicebar, si forte potuisset adhuc aliqiiem reperire ut inter- 
ficeret. — Hist. Fr. II, 42. 



36 II. — l'historien. 

donné l'exemple des bibliothèques aux rois. 
Les manuscrits qui nous conservent aujour- 
d'hui les plus anciens monuments de la litté- 
rature païenne, ont été copiés par des gens 
d'Eglise... Supposez un instant que nul monas- 
tère n'ait été fondé avant le XIII^ siècle, 
vous n'avez plus aucun moyen de pénétrer 
dans le secret des âges précédents. Il faudra 
vous contenter de ces récits populaires, fort 
beaux, sans doute, mais dans lesquels tout 
se confond, les années, les lieux, les héros et 
les peuples. Il faudra, pour la France, con- 
sulter exclusivement les chansons de Roland, 
de Guillaume au Court-Nez, de Garin le 
Loherain ou de Renaud de Montauban. Rien 
de plus trompeur que les traditions vulgaires. 
Les Celtes, qui confièrent leurs annales à la 
mémoire des hommes, n'ont plus d'annales, 
et les premières générations de la Grèce, 
pour s'en être trop rapportées aux poètes, 
n'ont pas eu de véritable histoire (1). » 

C'est donc à saint Grégoire de Tours, et à 
lui seul, que nous demanderons de nous faire 
connaître cette première page de nos annales 
religieuses qui s'appelle le baptême de Clovis 
et le baptême de la France. En dépit de 
quelques taches, de son langage souvent 
incohérent et dur, de sa crédulité parfois 
trop facile au sujet des événements dont il 
n'a pu contrôler l'exactitude (2), cet historien 
n'en reste pas moins le guide le plus sûr et 

1. p. Paris. Les Grarides Chroniques de France, I, p. i. 

2. Sur les prétendus meurtres politiques de Clovis, Cf. Gorini : 
Défense de l'Église, I, ch. 8, mais surtout les critiques récents : 
Lecoy de la Marche : Fondation de la France, Append. ; 
G. Kurth : Histoire poe't. des Mérovingiens, p. 293. 



SAINT GREGOIRE DE TOURS. 



aussi le plus attrayant pour l'étude de nos 
origines. < C'est une bonne fortune bien rare 
pour un peuple que d'avoir un pareil témoin 
près de son berceau. » Que cette parole d'un 
critique étranger à la France, en nous rappe- 
lant combien notre paj^s a été privilégié, 
nous console de ne pas compter une multi- 
tude de documents pour l'histoire de nos 
origines religieuses. 

Laissons maintenant le saint évêque nous 
raconter lui-même le baptême du roi franc. 
Nous donnons son récit en entier : 

« La reine Clotilde, étant devenue mère, 
voulait faire baptiser son premier-né et redou- 
blait d'instances près de son époux. « Les 
dieux que vous adorez ne sont rien, lui dit- 
elle ; ils ne peuvent se secourir eux-mêmes 
ni secourir les autres, car ils sont de pierre, 
de bois ou de métal. Les noms mêmes qu'ils 
portent sont des noms d'hommes : Saturne, 
Jupiter, Mars, Mercure, dont on connaît la 
vie scandaleuse. Adonnés à la magie, ils 
furent doués d'une puissance diabolique, bien 
loin de représenter le pouvoir divin. Le Dieu 
qu'on doit adorer est celui qui, par sa parole, 
a fait sortir du néant le ciel et la terre, la 
mer, et tout ce qui y est contenu, qui a fait 
briller le soleil et orné le ciel d'étoiles, aux 
ordres duquel la terre s'embellit de moissons, 
dont la main a créé le genre humain, qui a 
donné enfin à l'homme toutes les créatures 
pour lui obéir et le servir. » 

» Ces paroles de Clotilde ne disposaient 
pas le roi à accepter la foi ; il disait au con- 
traire : « C'est par l'ordre de nos dieux que 
tout a été créé et produit ; il est évident que 



38 II. — l'historien. 

votre dieu ne peut rien ; bien plus, on ne peut 
prouver qu'il est de race divine. » 

» Cependant la pieuse mère présenta son 
fils au baptême ; elle fit orner l'église de voi- 
les et de tapisseries, espérant, par cette ma- 
gnificence, attirer à la foi le cœur du roi, qui 
n'avait pas été persuadé par ses paroles. 
L'enfant reçut au baptême le nom d'Ingomer» 
et mourut dans la première semaine, avant 
d'avoir quitté le vêtement blanc. Le roi, outré 
de douleur, reprochait sa mort à la reine et 
lui disait : <^ Si l'enfant avait été consacré au 
nom de nos divinités, il vivrait encore ; s'il 
est mort, c'est qu'il a été baptisé au nom de 
votre dieu. » La reine répondit : « Je rends 
grâces au Dieu tout-puissant, créateur et sou- 
verain maître du monde, d'avoir daigné choi- 
sir mon enfant pour l'appeler dans son 
royaume. Cette mort n'a pas causé de dou- 
leur à mon âme, parce que je sais que les 
enfants que Dieu retire de ce monde dans 
l'innocence de leur baptême, sont appelés à 
jouir de sa vue. » Elle eut un second fils qui 
reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet 
enfant étant tombé malade, le roi disait : « Il 
lui arrivera ce qui est arrivé à son frère, il 
mourra aussitôt après avoir été baptisé au 
nom de votre Christ. » Mais Dieu accorda 
• la vie de l'enfant aux prières de la mère. 

» La reine suppliait sans cesse le roi d'ado- 
rer le vrai Dieu et de renoncer aux idoles ; 
mais rien ne put l'y déterminer^ le roi demeu-" 
rait inébranlable. Or, il arriva quelque temps 
après que, la guerre ayant éclaté entre les 
Francs et les Alamans, le roi Clovis se vit 
amené, par la nécessité, à confesser, la foi 



SAINT GRÉGOIRE DE TOURS. 39 



qu'il s'obstinait à ne pas reconnaître. Au pre- 
mier choc des deux armées, les troupes de 
Clovis furent maltraitées de telle sorte que 
les bataillons, précipités les uns contre les 
autres, se donnaient mutuellement la mort. 
A ce spectacle, Clovis, ébranlé et le cœur 
contrit, leva les 3^eux au ciel en criant : 
« Jésus-Christ, vous que Clotilde appelle le 
Fils du Dieu vivant, vous qui soulagez ceux 
qui souffrent, qui donnez la victoire à ceux 
qui espèrent en vous, du fond de mon âme 
j'implore votre secours : si vous me donnez 
la victoire sur mes ennemis, je promets de 
croire en vous et de recevoir le baptême en 
votre nom. » A peine avait-il terminé cette 
prière que les Alamans prennent la fuite, leur 
roi est tué dans cette déroute et les soldats 
vaincus se soumettent au roi des Francs : 
'< Faites cesser le massacre, lui dirent-ils,, car 
nous sommes prêts à devenir votre peuple. > 
Clovis donna l'ordre d'arrêter le carnage et, 
de retour près de la reine, il lui raconta 
comment il devait la victoire à l'invocation 
du nom de Jésus-Christ. 

» Alors la reine fit prévenir secrètement 
saint Rémi, évêque de Reims, et le pria d'en- 
seigner au roi la parole du salut. Le saint 
évêque exhorta Clovis à croire au seul vrai 
Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à 
fouler aux pieds les idoles. « Père très saint, 
lui répondit Clovis, je suis prêt à suivre vos 
conseils, mais une chose m'arrête : ce peuple, 
que je' gouverne, ne veut pas renoncer à "ses 
dieux ; cependant je vais le convoquer et je 
lui répéterai vos paroles. » Lorsqu'il eut ras- 
semblé ses sujets, avant même qu'il eût pairlé, 



40 II. — l'historien. 

et par la volonté de Dieu, le peuple tout 
entier s'écria : « Pieux roi, nous abandon- 
nons nos dieux mortels, et nous voulons 
obéir au Dieu immortel qui est adoré par 
Rémi. » 

» On annonça cette nouvelle à l'évêque^ qui, 
rempli de joie, fit préparer le baptistère. On 
couvrit de tapisseries peintes les parvis de 
l'église, les portiques étaient tendus de blan- 
ches draperies, on prépara les fonts baptis- 
maux, on répandit des parfums, les cierges 
odorants étincelaient de toutes parts, et Dieu 
fit descendre sur les assistants une si grande 
grâce, qu'ils croyaient respirer les parfums 
du paradis. Le roi, le premier, pria l'évêque 
de le baptiser. Le nouveau Constantin s'avança 
vers le baptistère pour s'y faire guérir de la 
vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une 
eau nouvelle les taches honteuses de sa vie 
passée. Lorsqu'il fut sur le point de recevoir 
l'eau du baptême, le saint de Dieu lui dit de 
sa voix éloquente : « Doux Sicambre, baisse 
la tête : adore ce que tu as brûlé et brûle ce 
que tu as adoré. » Saint Rémi était un évêque 
d'une science éminente, profondément versé 
dans l'art de l'éloquence. Sa sainteté, égale 
à sa science, le faisait comparer à saint Syl- 
vestre. Nous avons le livre de sa vie où il est 
raconté qu'il ressuscita un mort. Le roi, ayant 
donc confessé sa foi à la Trinité Sainte, fut 
baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint- 
Esprit, et reçut l'onction du Chrême avec le 
sceau de la Croix du Christ. Plus de trois 
mille de ses soldats furent baptisés avec lui. 
Sa sœur Alboflède reçut également le sacre- 
ment de régénération. Une autre de ses sœurs, 



III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 4I 



du nom de Lanthechilde, déjà baptisée, pro- 
fessait l'arianisme : elle abjura ses erreurs et 
reçut l'onction du saint Chrême des mains 
de saint Rémi. » 



III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 

IL n'3' aurait que les noms à changer pour 
retrouver au commencement de l'oraison 
funèbre du Grand Condé par Bossuet, toute 
l'histoire des premières conquêtes de Clovis. 
La bataille de Soissons, comme celle de 
Rocroy, est le début d'une brillante car- 
rière ; les deux héros sont jeunes : ils ont 
vingt ans ; ils sont impétueux dans leur 
courage, ils sont cléments envers les vaincus 
et « joignent au plaisir de vaincre celui de 
pardonner (1). - 

Mais sans parler de ces ressemblances, il 
y a dans cette même page du grand orateur 
de bien plus graves enseignements. Dieu 
seul fait les conquérants et seul il les fait 
servir à ses desseins. Quel autre a fait un 
Cyrus si ce n'est Dieu, qui l'avait nommé 
deux cents ans avant sa naissance dans les 
oracles d'Isaïe... ? « Tu n'es pas encore, lui 
disait-il, mais je te vois et je t'ai appelé par 
ton nom : tu t'appelleras Cyrus. Je marcherai 
devant toi dans les combats ; à ton approche, 

I. Je ne parle pas du meurtre de Syagrius, qui fui inspiré 
par la politique {Hist. Fr. II, 27). La clémence de Clovis 
nous est attestée par Grégoire de Tours (II, 30). Cf. les deux 
lettres de félicitations envoyées au roi franc par Théodonc et 
saint Avit. 



42 III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 

je mettrai les rois en fuite, je briserai les 
portes d'airain. C'est moi qui étends les 
cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui 
n'est pas comme ce qui est (1). » Quel autre 
a pu former un Alexandre si ce n'est ce 
même Dieu, qui en a fait voir de si loin et par 
des figures si vives l'ardeur indomptable à 
son prophète Daniel? « Le vo^ez-vous, dit-il, 
ce conquérant : avec quelle rapidité il s'élève 
de l'Occident comme par bonds et ne touche 
pas à terre ! Déjà le roi de Perse est entre 
ses mains ; il l'abat et le foule aux pieds ; 
nul ne le peut défendre des coups qu'il lui 
porte, ni lui arracher sa proie (2). » A n'en- 
tendre que ces paroles, ajoutait Bossuet, qui 
croiriez-vous voir. Messieurs, sous cette 
figure ? Alexandre ou le prince de Condé ? » 
Tout nous convie à faire le même parallèle. 
L'analogie est frappante. Si on veut recon- 
naître que la carrière de Clovis est compa- 
rable, par son éclat, à celle d'un Cyrus ou 
d'un Alexandre, qu'elle l'emporte même par 
sa destinée surnaturelle sur celle de ces con- 
quérants, nous aurons bien le droit de cher- 
cher en elle ces marques particulières qui 
sont le sceau de la Providence divine. Dieu, 
sans doute, veille sur tous les hommes, mais 
il prépare avec une solhcitude spéciale la 
'vocation de ces hommes extraordinaires 
dont les destinées intéressent des milliers de 
leurs semblables, et, pour employer les ter- 
mes mêmes du prophète, il les suscite du 
néant et les conduit par la main. Cyrus et 

1. Is. 45, r. 

2. Dan. 8, 7. 



m. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 43 

Alexandre furent les soldats de Dieu, mais 
peut-être n'étaient-ils pas autre chose, selon le 
mot de saint Augustin, qu'une décoration de 
l'univers. Attila aussi, à sa manière, était le 
soldat de Dieu. Tout autre est la vocation de 
Clovis : il est envoyé, non pour détruire, mais 
pour édifier ; non pour remporter de vaines 
victoires, mais pour conquérir un royaume à 
Jésus-Christ. Je voudrais étudier ici, d'après 
l'histoire, quels furent les moyens que Dieu 
choisit pour le préparer à cette sublime mis- 
sion, par quelles voies secrètes il conduisit 
cet élu de sa grâce des extrémités lointaines 
du paganisme jusqu'à « l'admirable lumière 
de sa foi (1), » et comment Clovis, à son 
tour, a été fidèle à cette préparation de la 
grâce divine. 
^^^Le jeune roi des Saliens a reçu de DiEU,*à 
' un haut degré, les qualités communes de sa 
race. Il est franc, c'est-à-dire, brave et 
har^i (2) ; il appartient « à l'illustre nation 
fondée par Dieu lui-même, dit le vieux chant 
national inscrit en tête de la loi salique, brave 
dans la guerre, fidèle aux traités dans la 
paix, habile dans les conseils, noble et saine 
de corps, brillante de beauté et de blancheur, 
audacieuse, agile et rude au combat. Dès 
l'âge de douze ans, il s'exerce au métier des 
armes.' A quinze ans, il succède à son père 
Childéric (8). Il a bien le prestige de sa nais- 

1. I Pet. 2, 3. 

2. Sur la signification de ce mot, v. G. Kurth, Rev. des Q. 
hist., t. 57, p. 957. 

3. Il ne fut pas élevé sur le pavois (G. Kurth, Clovis^ p. 240 ; 
Jungham, p. 20). Il était roi par droit de naissance. Le mode 
d'élection par le pavois n'avait lieu que lorsqu'il n'y avait point 
de titre héréditaire, p.' ex. dans l'élection de Clovis comme roi 



44 in. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 

sance. « Les rois, fils des dieux, dit M. Kurth, 
se reconnaissaient à une marque matérielle 
de leur origine céleste : ils portaient, dès 
l'enfance, leur chevelure intacte qui retom- 
bait sur leurs épaules en longues boucles 
blondes. Ainsi revêtus de ce diadème natu- 
rel, comme le lion de sa crinière, ils gardaient 
jusque dans le tombeau ce glorieux insigne 
de leur ro3'auté (1). » Mais, que sont ces 
honneurs auprès de peuples barbares qui 
placent au-dessus de tout la gloire conquise 
sur les champs de bataille ?((31ovis est né roi 
des Francs, il brûle de donner bientôt à son 
peuple d'autres titres qui consacrent le droit 
de sa naissance.) « Il n'est pas douteux, 
ajoute l'auteur que je viens de citer, que, dès 
lors, la fougueuse activité qui le caractérise 
n'eût tourmenté cette âme passionnée, et 
qu'il n'eût promené autour de lui des regards 
pleins d'ardeur et d'impatience. Qu'allait-il 
faire de sa jeunesse et de sa force, et quel 
emploi donnerait-il à l'activité d'un peuple 
qui cherchait le secret de son avenir dans les 
yeux de ce roi de quinze ans (2) ? » Quelques 
années à peine se sont écoulées. A ce jeune 
héros, qui égale dans son ardeur le vainqueur 
de Rocro}^ et le conquérant macédonien, il 
faut, comme coup d'essai, une de ces victoi- 
res qui avaient arraché autrefois à Auguste 

des Ripuaires {H. Fr. II, 40). At illi plaudentes tam farwis 
qiiam vocibus ewn clypeo evectiim. super se rege7n consti- 
tuiint. — Tout autre est la succession à la royauté des Saliens 
{II, 27) : « MortJio Childefico, reg7iavit Chlodovechus filius 
ejus pro eo. » 

1. Clovis. p. 17S. 

2. Kurth, Clovis, p. 243, 



Iir. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 45 

des larmes de douleur, lorsque Hermann, un 
autre homme du Nord, avait taillé en pièces 
les légions de Varus. Il y a en Gaule un 
ennemi des Francs, Syagrius, roi de Sois- 
sons, dernier représentant de la grandeur 
romaine. S'il faut en croire un historien (1), 
il dut y avoir bien des délibérations au palais 
de Tournai, avant qu'on se mît en campagne 
contre ce terrible voisin. Il est aussi facile 
d'imaginer de quel côté penchait le jeune roi ; 
ainsi, il serait vrai que, « vers les premiers 
jours de son règne, à l'âge de vingt ans, il 
conçut un dessein où les plus expérimentés 
ne purent atteindre, mais qui fut justifié par 
la victoire sous les murs de Soissons. » 
L'étendard romain protège cette ville (2) et 
jette sur elle l'ombre de ce grand nom qui a 
fait trembler l'univers. (Clovis ne se laisse 
pas effrayer par ce fantôme de gloire ; il se 
précipite sur le roi ennemi de sa race, il 
l'abat, il le foule aux pieds, et vraiment nul ne 
peut lui arracher sa proie, pas même le roi 
barbare qui, dans sa capitale du midi de la 
Gaule, a donné asile au fugitif, et qui le ren- 
dra en tremblant (3) sur un ordre du jeune 
vainqueur.) 

( Ainsi, fidèle aux traditions de ses ancêtres, 
Clovis allait encore donner à la future nation 
française de glorieux exemples.) Il faut bien 
que cette longue lignée de héros qui s'appel- 
leront, dans l'histoire de notre patrie : Char- 

1. Kurth, Clovis^ p. 243. 

2. Leroux, Hist. de Soissons^ 3, p. 166. 

3. «, At ille (Alaricus), tnetuens ne propter ewn tram Fran- 
corum inctirrejef, ut Gothorum pavere /nos est^ vtncluin legatis 
tradidit. » — H. Fr. II, 27. 



46 III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 

lemagne, saint Louis, Jeanne d'Arc, n'ait pas 
à rougir de ce premier ancêtre, et que les 
annales de France puissent, dès leur première 
page, enregistrer un récit d'épopée. Ils seront 
bien de sa race, ces héros de tous les âges 
qui feront respecter partout le nom français 
et qui se lèveront pour défendre toutes les 
causes généreuses : saint Louis, à Damiette, 
brandissant sur la tête des Sarrasins sa lon- 
gue épée d'Allemagne ; le preux Roland, cou- 
rageux jusque dans la mort, 

Tournant sa teste vers la païenne gent.... ; 

la sainte Pucelle s'élançant, l'étendard à la 
main, sous les murs d'Orléans ; toutes ces 
visions de notre passé, qui font palpiter notre 
cœur de Français, continuent les magnifiques 
débuts par lesquels (Clovis a inauguré l'his- 
toire de France.) C'est la même flamme 
d'héroïsme qui court à travers les âges 
comme ce feu que se transmettaient de main 
en main les lampadophores dans les jeux de 
la Grèce antique (1) ; c'est partout la même 
généreuse ardeur. Elle est là, dans le peuple 
franc, comme à sa source, toute pure et toute 
vive. Je vois là, dans cet héroïsme de Clovis 
et de la jeunesse de notre nation, une pre- 
mière préparation de la grâce. (Qu'on par- 
coure l'histoire et l'on verra que Dieu a tou- 
jours choisi pour ses œuvres des âmes fortes 
et viriles): « Quant aux lâches et aux peureux, 
disait la Loi, qu'ils retournent chez eux. » 
(Quis est homo formidolosus et corde pavido ? 

I. Et, qîtasi ciirso.' es, vitai lantpada traîun'. Lucr. II, 78. 



III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 47 

Vadat et revertatur in donuirn suaui) (1). 
Faut-il s'étonner que Dieu ait choisi Clovis 
et les Francs, ces âmes vaillantes, pour être, 
parmi les barbares, le premier peuple de 
cette religion du Christ, toute fondée sur 
l'héroïsme, et que, pour employer les expres- 
sions de saint Paul, il les ait greffés comme 
le sauvageon vigoureux sur le bon oli- 
vier (2) ? 

(Clovis appartient à une race d'hommes 
courageux et aussi d'hommes chastes) Il faut 
lire les terribles pages de Salvien sur le 
Gouvernement de Dieu, cette confession du 
monde païen, où les débauches séniles de la 
société romaine sont opposées aux mœurs 
vierges des barbares. « Les Goths sont per- 
fides, dit-il, mais ils sont pudiques : la cruauté 
des Saxons fait frémir, mais on loue leur 
chasteté. Pourquoi nous étonner que Dieu ait 
livré nos provinces aux barbares, quand leur 
pudeur purifie la terre encore toute souillée 
des débauches romaines (3) ? » Les Romains 
sont iniques, ajoute-t-il, eux qui, par des 

1. Deuieron, 20, 8. 

2. Rom. 1 1, 24. 

3. Salvien, De Guber. Dei, 7, 15. La dernière ligne, répétée 
par plusieurs auteurs, d'après Ozanam, traduit exactement le 
sens, mais non les mots. 

Il est question ici de la race germaine en général et de Clovis 
en particulier. (G. Kurth, Clovis, p. 556) L'histoire ne permet 
lias de donner les mêmes éloges aux princes mérovingiens, ses 
■successeurs. Il est bien entendu aussi que la chasteté enseignée 
parle christianisme, vertu surnaturelle, victorieuse de la concu- 
uiscenre, élevant l'homme à la ressemblance des anges, est une 
■.ertu que les barbares ne connurent point et qui ne devait ger- 
mer qu'à l'ombre de la Croix. 

Salvien reproche cependant aux Francs d'être infidèles (4, T4, 
^'' 7) 15) ; mais il faut lire les correctifs qu'il donne plus loin à sa 
pensée, et le témoignage parallèle de Flavius V. : Frattct quibus 



48 III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 

impôts injustes, écrasent les pauvres (1). Les 
Francs ne connaissent pas ce crime : « Fvanci 
hoc scelus nesciunt (2). » Ailleurs, il fait l'éloge 
de l'hospitalité chez les Francs (3) : « Franci 
hospitales. » Ainsi, la générosité dans toute 
l'acception de ce mot, c'est-à-dire le don de 
soi-même uni à la bienveillance et à la cor- 
dialité, la compassion pour les malheureux, 
le mépris des vices grossiers : voilà sous 
quels traits sympathiques nous apparaissent 
Clovis et la nation française à leur entrée 
dans l'histoire. La semence de l'Évangile 
jetée sur cette terre ne pouvait rester infé- 
conde. 

Mais ces qualités ne se rapportent qu'à la 
préparation lointaine à l'Évangile : ce sont 
des dispositions heureuses. N'y a-t-il pas eu 
un appel de Dieu plus direct ?(Clovis n'a-t-il 
pas été, longtemps avant son baptême, mis en 
contact avec le christianisme, dont il voj^ait 
partout les temples élevés et le culte établi 
dans les villes gallo-romaines où il pénétrait 
par la conquête ?[Je parlerai plus loin de ces 
rencontres : saint Martin, saint Avit, saint 
Vaast, sainte Clotilde, saint Rémi, toute une 
légion de saints travaille de concert, unit 
exhortations et prières pour la conversion du 
roi idolâtre. Il ne me reste plus qu'à signaler 

familiare est ridendo Jidetn frangere . — Perjuriwn ipsuin ser- 
monis genus putant esse, non crùninis, dit Salvien. Sans les 
excuser, on peut dire qu'ils avaient des idées fausses sur la malice 
du parjure, qu'ils considéraient comme une sorte de langage 
déguisé (gejius sermonis). 

1. De Gubernat. Dei, 5, 8. On peut recommander cette page 
comme document historique pour l'étude des sciences sociales. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 7, 15. 



III, — LES PRÉPARATIONS DE LA CRACK. 49 

deux autres de ces rencontres, de ces prépa- 
rations de la grâce. La première doit se pla- 
cer au début même du règne de Clovis (1). 
Saint Rémi adresse au jeune roi une lettre 
pleine de conseils paternels. 

« Votre devoir, lui dit-il, c'est de ne pas 
vous écarter des jugements de Dieu, Vous 
devez choisir des conseillers qui fassent hon- 
neur à votre renommée, vous montrer chaste 
et honnête, honorer les évêques et recourir 
à leurs conseils, protéger les citoyens, soula- 
ger les affligés, secourir les veuves, nourrir 
les orphelins, afin que tous vous aiment et 
vous craignent. Que là justice sorte de votre 
bouche. Ne demandez rien aux pauvres et 
aux étrangers et ne recevez aucune chose en 
présent. Employez les richesses que vous 
avez reçues en héritage de votre père à sou- 
lager les captifs et à les délivrer de la servi- 
tude. Si vous voulez être roi, tâchez d'en être 
digne. » Nous n'avons pas la réponse de Clo- 
vis à cette lettre qui lui traçait magnifiquement 
ses devoirs de roi, qui venait au secours de 
son inexpérience ; mais nous savons que si 
l'évêque de Reims a pu l'écrire, c'est qu'il 
comptait trouver un écho à sa voix dans 
l'âme du jeune roi ; il savait que ce prince, 
tout païen qu'il était, avait cependant le 
cœur docile et incliné à entendre avec pespect 
la voix des représentants de Dieu. Nous en 
avons la preuve dans un fait mémorable qui 
précéda de quelques années le baptême de 
Clovis, et où nous trouvons la seconde rencon- 
tre solennelle de Clovis avec l'Eglise, ou pour 



I. Kurtb, ibid.^ p. 240. 

Clovis et la France. 



50 III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 

mieux dire un appel nouveau de la grâce 
et un second pas de Clovis vers sa con- 
version. Voici en quels termes elle est rap- 
portée par l'historien des Francs, Grégoire 
de Tours (1) : 

/'^ « L'armée française passant proche de 
Reims, quelques soldats s'en détachèrent pour 
piller une église, d'où ils enlevèrent un vase 
d'argent d'une beauté et d'une grandeur 
extraordinaires. Saint Rémi fut sensible à la 
perte de ce vase et députa à Clovis quelques 
personnes de son clergé, pour le prier de le 
faire restituer à l'église. Le nouveau conqué- 
rant les reçut avec bonté et leur ordonna de 
le suivre jusqu'à Soissons, où devait se faire 
le partage du butin. L'armée y étant arrivée, 
Clovis fit mettre toutes les dépouilles dans 
un même lieu, pour en faire les parts, puis il 
dit en montrant le vase que hii avait demandé 
l'évêque de Reims : « Je vous prie, mes 
braves guerriers, de vouloir bien m'accorder, 
en plus de ma part, au moins le vase que 
voilà. » A cette demande du roi, les plus 
sensés répondirent : « Tout ceci t'appartient, 
ô glorieux roi, et nous-mêmes nous sommes 
soumis à ton empire ; fais ce qu'il te plaira, 
car personne n'est assez fort pour résister à 
ton pouvoir. » Quand ils eurent parlé, un des 
soldats, d'un caractère léger et jaloux, leva 
sa francisque et, en frappant le vase, s'écria : 
^< Tu ne recevras rien de ces dépouilles que 
ce que le sort te donnera. ; Tous furent stu- 
péfaits de cette insolence, mais le roi, gardant 
son calme et sa patience, dissimula cette 

I. Hist. Fr., II, 27. 



III. — LES PREPARATIONS 1")E LA GRACE. 51 

injure, fit prendre le vase et le rendit à l'en- 
voyé de l'évêque. » 

Le châtiment ne se fit pas attendre. Il est 
difficile d'admettre, comme on l'a dit (1), que 
ce soldat était dans son droit strict, et qu'il 
défendait celui de ses camarades. Ceux-ci, 
qui avaient consenti à la demande très régu- 
lière du roi, n'avaient plus de droit à défendre, 
et l'unanimité morale de leur consentement 
enlevait toute valeur aux réclamations d'un 
seul. Quoi qu'il en soit, ce soldat était cou- 
pable d'avoir outragé en face celui qui, comme 
roi et chef d'armée, avait double titre à être 
respecté. ' Un an plus tard, ajoute l'historien, 
Clovis fit assembler ses troupes au Champ 
de Mars, où. chaque soldat devait montrer 
ses armes brillantes. En passant en revue 
chacun de ses soldats, il vint à celui qui avait 
brisé le vase. « Nul plus que toi, lui dit-il, n'a 
des armes aussi mal tenues que les tiennes. 
Ta' lance, ton épée, ta hache, rien n'est en 
bon état ; » puis, saisissant la hache de ce 
soldat, il la jeta à terre. Celui-ci se baissa 
pour la ramasser. A cet instant, le roi vit ce 
malheureux courbé devant lui. Est-ce l'insul- 
teur grossier de la majesté royale qui alluma 
sa colère, ou bien le briseur de vases sacrés 
qui avait été sans pitié à la prière d'un prêtre ? 
Les paroles qu'il fit entendre en exécutant 
cet acte de justice sommaire,donnent à penser 
que cette dernière supposition est la vraie. 
<: C'est ainsi que tu fis au vase de Soissons, » 
dit-il, en abattant sa hache sur la tête du 
coupable. Justice était faite. Clovis renvoya 

I. Kurth, Clovis, p. 260. 



52 III. — LES PREPARATIONS DE LA GRACE. 

ses soldats que cet exemple avait frappés de 
crainte. >» 

Je ne veux pas relever tout ce que cet 
épisode nous révèle du caractère de Clovis. 
Il est certain que ce jeune chef d'une tribu de 
guerriers barbares et souvent indisciplinés, 
dut sentir vivement l'affront fait en public à 
son autorité roj^ale. (il sut mépriser cette 
injure, sans trahir par un mot ou un geste 
l'indignation qui troublait son cœur de vingt 
ans (1). Cette force de caractère, cette pleine 
maîtrise de lui-même, suffirait déjà à le décla- 
rer digne d'avoir porté le premier sceptre 
du royaume de France. Mais ce qu'il faut 
remarquer, c'est que cet affront, il le subit 
pour l'Eglise ; c'est pour elle, par déférence 
pour la demande d'un évêque, qu'il avait 
exposé sa popularité naissante et qu'il était 
descendu jusqu'à adresser une prière aux 
soldats dont il était le chef II y avait dans 
cet acte plus que de la clémence pour une 
victime des malheurs de la guerre, il y avait 
un respect instinctif qui venait de se réveiller 
en lui pour les choses saintes, pour les biens 
d'Eglise (2), un dévouement vrai, désintéressé 
pour les prêtres de cette religion chrétienne 
qu'il ignorait encore!! Dieu ne devait pas 
laisser cette bonne action sans récompense. 

1. € Rex injjiriavi suam patientiœ lenitate coercuit. » — Hist. 
Fr. II, 27. 

2. G. II, yj . On voit Clovis, après son baptême, professer le 
même respect pour les biens de l'église de Saint-Martin, quand 
il traversa le territoire de Tours pour aller combattre les Visi- 
goths. Il n'en était pas de même avant sa conversion jusqu'à la 
bataille de Soissons : « Eo tciiipore j/iultœ ecclesiœ a Chlodovechi 
exercitu dep7'edatœ stini, quia erat illc adhuc fatiaticis erroriùus 
involuîus. » — Hisi. Fr. II, 27. 



III. — LES PRÉPARATIONS DE LA GRACE. 



53 



Un jour, ce même e'vêque de Reims, dont il 
a autrefois écouté docilement les conseils, et 
h qui il vient de donner une marque si sincère 
de filiale reconnaissance, sera aussi le pontife 
qui versera sur son front l'eau régénératrice 
et le transformera de païen idolâtre, en dis- 
ciple fidèle de Jésus-Christ. 




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LES AUXILIAIRES DE LA 



GRACE. 



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I. — SAINT MARTIN. 




ORSQUE la France chrétienne com- 
mençait ses destinées au baptis- 
tère de Reims avec Clovis et les 
Francs, il y avait déjà plusieurs 
siècles que le christianisme ré- 
gnait sur la terre gallo-romaine, et les nou- 
veaux conquérants vçnus de la Germanie ne 
formèrent en réalité que le dernier apport de 
ces trois éléments d'où devait sortir un jour 
notre patrie : le christianisme, la civilisation 
romaine et les invasions barbares. A la fin 
du V^ siècle, la France naissait à peine, mais 
la religion chrétienne dans les Gaules avait 
déjà son histoire : elle avait eu ses apôtres, 
ses saints, ses martyrs. Dans ce groupe des 
premiers témoins de notre foi, rayonne la 
grande figure du Thaumaturge des Gaules : 
saint Martin, celui qui a été appelé avec 
raison le fondateur de la France chrétienne, 
dont Clovis inaugurera plus tard le premier 
royaume. On aime à rencontrer ces deux 
noms dans l'histoire de nos origines, où ils 
sont si inséparablement unis, qu'il est impos- 
sible de rappeler les grandes époques de la 
vie de Clovis, sans évoquer en même temps 
l'image de celui que Dieu avait prédestiné 
pour être le premier saint protecteur de 
Clovis et de la France. 

La première rencontre signalée par Gré- 



I. — SAINT MARTIN. 55 

goire de Tours appartient à l'histoire de la 
conquête d'Aquitaine : -^(L'armée des Francs 
s'était mise en marche et se dirigeait sur la 
cité des Pictaves, où Alaric était cantonné. 
Comme il fallait traverser le territoire de 
Tours, Clovis, par respect pour la mémoire 
de saint Martin, donna l'ordre aux troupes 
de ne prendre absolument rien dans cette 
contrée; un soldat ayant désobéi à ses ordres, 
il fut puni de mort. « Que deviendront nos 
espérances de victoire, s'écria Clovis, si saint 
Martin est offensé! ») 

Cet exemple servit de leçon à l'armée tout 
entière, et il n'y eut pas un second acte 
d'indiscipline à réprimer. Cependant le roi 
fit partir quelques-uns de ses officiers et les 
envoya à la basilique du bienheureux. « Allez, 
leur dit-il ; peut-être dans ce sanctuaire 
vénéré recueillerez-vous pour moi des pré- 
sages de victoire. » Il leur remit une riche 
offrande qu'ils devaient déposer en son nom 
sur le tombeau du saint, et fit devant eux 
cette prière : "■ Seigneur, si vous êtes avec 
moi dans cette expédition, si vous avez 
résolu de livrer entre mes mains un peuple 
hérétique et perfide, daignez le faire con- 
naître à votre serviteur, quand mes envoyés 
mettront le pied dans la basilique du bienheu- 
reux Martin. » Les officiers partirent en hâte. 
A leur premier pas dans l'édifice sacré, selon 
l'ordre qu'ils avaient reçu du roi, ils prêtèrent 
l'oreille aux chants qui partaient du sanc- 
tuaire. Or, à ce moment-là même, le primicier 
commençait cette antienne : « Seigneur, vous 
m'avez ceint de vaillance pour le combat ; 
vous avez renversé l'ennemi à mes pieds, 



I. — SAINT MARTIN. 



mis en fuite ses bataillons et dispersé ceux 
qui me poursuivaient de leur haine. » Les 
messagers royaux, pleins de joie de ce chant 
de victoire, rendirent grâces au Seigneur, 
déposèrent les offrandes sur le tombeau du 
saint, et retournèrent porter la bonne nou- 
velle à Clovis (1). » 

« Ubi spes victoriœ si Martiims ojfendi- 
ttir ? » « Où est l'espoir de la victoire si saint 
Martin est offensé? » Ces paroles de Clovis 
et l'acte de zèle qui en fut la traduction éner- 
gique (2), nous montrent bien quelle était la 
vivacité de sa dévotion et de sa confiance 
envers le grand Thaumaturge des Gaules. 
Cet espoir ne devait pas être trompé. Clovis 
reviendra vainqueur de son expédition contre 
les Visigoths, il anéantira cette monarchie 
barbare, qui était devenue dans le Midi de la 
Gaule un des boulevards de l'arianisme. Son 
propre royaume, qui, la veille, ne comptait 

1. Trad. d'après Darras, Hist. de VEgl., t. ij^, p. 123. « Cet 
usage d'interroger l'avenir par les leçons de l'Écriture Sainte, 
ajoute D. Ruinart, était ordinaire en ce temps-là, comme on 
le voit d'après d'autres passages de saint Grégoire. On en usa 
dans l'élection de saint Martin. Voyez sa vie par Sulpice- 
Sévère, ch. 7. 

2. Il ne faut pas juger par le sentiment la sévérité impitoyable 
de Clovis envers le soldat indiscipliné et sacrilège qui avait 
méprisé ses ordres. Aujourd'hui encore, la discipline militaire, 
surtout en temps de guerre, ne peut pas et ne doit pas s'exercer 
avec plus de douceur. Faut-il s'étonner qu'à ces époques barba- 
res de terribles exemples fussent de temps en temps nécessaires ? 
<i! Sans doute, remarque justement M. Kurth, nous voyons 
Clovis, sévère justicier, tuer de sa main le soldat qui a violé le 
ban du roi en pillant un homme de Saint-Martin, mais il ne faut 
pas oublier qu'il usait d'un droit du pouvoir royal, et qu'en tuant 
un pillard il préservait des milliers d'mnocents. Toutes les 
guerres de ce temps étaient atroces ; mais les siennes furent 
relativement humaines, car ses édits protégèrent des contrées 
entières contre les déprédations de ses soldats. » — G. Kurth, 
Clovis, p. 555. 



SAINT MARTIN. 57 



que quelques arpents de terre autour de 
Tournai, s'étendra du Rhin jusqu'aux Pyré- 
nées, et par la même conquête il dilatera le 
christianisme catholique , dont saint Martin 
avait été l'apôtre et dont lui va devenir l'in- 
trépide défenseur. 

Si la guerre contre le roi de Soissons, Sya- 
grius, n'avait été qu'une guerre de conquêtes, 
celle que Clovis déclarera au roi des Visi- 
goths sera inspirée par le même motif ^de 
religion qui suscitera plus tard les Croisades : 
« Je supporte avec chagrin, avait dit Clovis 
à ses soldats, que ces Ariens possèdent une 
partie des Gaules. Marchons avec l'aide de 
Dieu, et, après les avoir vaincus, réduisons 
leur pays en notre possession (1). » (Ainsi, à 
peine baptisé, Clovis avait donné à ses con- 
quêtes une pensée religieuse ; il n'est plus 
seulement le chef d'une tribu barbare péné- 
trant par la violence sur les terres de ses 
voisins, il est le soldat de Dieu ; il prépare 
par ses victoires le triomphe du catholicisme 
dans les Gaules. A la victoire de Vouillé nous 
voyons, pour la première fois, la Providence 
divine daigner se servir de l'épée des Francs 
pour ses grandes actions dans le monde : 
Gesta Dei per Francos^W était bien naturel 
que cette première victoire fût obtenue par 
l'intercession du saint apôtre qui avait dévoué 
sa vie au triomphe de la foi, et que, semblable 
à un autre Moïse, il soutînt de ses prières 

I. «, I^itur Chlodoveusrex ait suis : « Valde niolesÛ fera quod 
hi Ariani partent teneant Galliarutn. Eamus cwn Dei adjuto- 
rio et superatis redij^amus terrain in ditionetn nostram, > Cum- 
que placuisset omnibus hic sermo, commoto exercitu, Pictavis 
diri^it. » — Hist. Fr. 11,37; ^ 



I. — SAINT MARTIN. 



les efforts de ceux qui combattaient dans la 
plaine pour la cause de Dieu. °« Au retour de 
son expédition, ajoute l'historien, le roi vain- 
queur se rendit au tombeau du bienheureux 
Martin, et offrit en reconnaissance de nom- 
breux présents à la basilique de son saint 
protecteur. » C'est la seconde rencontre rap- 
portée par Grégoire de Tours. 

Une troisième non moins mémorable eut 
lieu quelque temps après. (Clovis était roi par 
droit de conquête), il allait bientôt voir son 
droit consacré par cette majesté lointaine 
des empereurs de B3^zance, qui n'avaient 
guère, si on le veut, qu'une autorité nominale 
sur le territoire de la Gaule, mais qui conser- 
vaient cependant, aux yeux des barbares, 
tout le prestige des anciens Césars de la 
Rome impériale. Clovis était à peine rentré 
de son expédition d'Aquitaine, lorsqu'il reçut 
le message de l'empereur Anastase qui le 
créait patrice ou consul de l'Empire ; peut- 
être même les envoyés de l'empereur l'atten- 
daient-ils à son retour pour lui offrir les insi- 
gnes de cette dignité. Quoi qu'il en soit, c'est 
dans la ville de Tours, près du tombeau de 
saint Martin, qu'il reçut cette bonne nouvelle, 
et ce fut dans la basilique même du saint 
qu'il voulut célébrer cette consécration solen- 
nelle de sa royauté. Ce fut là qu'il reçut les 
ambassadeurs byzantins : on lui offrit le 
diplôme consulaire enfermé dans un dipt3^que 
d'ivoire, la tunique de pourpre, la chlamyde 
de même couleur ; puis il plaça sur son front 
le diadème d'or, monta à cheval à la porte 
de Vatrhtm et se dirigea solennellement, au 
milieu d'une foule immense, jusqu'à l'église 



SAINT MARTIN. 59 



de la ville, jetant des pièces d'or et d'argent 
au peuple qui se pressait sur son passage. 
; A dater de ce jour, dit l'historien des Francs, 
Clovis garda les noms de Consul et d'Au- 
guste. » 

Ainsi, c'est au tombeau de saint Martin que 
Clovis, roi chrétien, vient prendre le présage 
de sa première guerre contre les ennemis du 
Christ, c'est là qu'il vient rendre grâces de 
sa victoire, c'est là enfin qu'il est proclamé 
auguste, et que sa royauté de conquérant et 
de parvenu est légitimée en quelque sorte 
par les honneurs que l'empereur lui a confé- 
rés. Ce sera en quittant la basilique de saint 
Martin que Clovis, désormais roi incontesté 
des Gaulois et des Francs, devenus un seul 
et même peuple, ira fixer sa résidence à Paris 
et fondera un royaume qui va défier les siè- 
cles. La conduite de la Providence est visi- 
ble ; dans cette série d'événements où se 
forme et s'achève la grande œuvre de la 
royauté chrétienne et française de Clovis, 
nous voyons à chaque fois, comme dans la 
vision de Judas Machabée, le ciel entr'ouvert 
et le saint apôtre des Gaules, « l'ami de ses 
frères, priant pour son peuple, » donnant à 
Clovis un glaive d'or pour l'aider à triompher 
de ses ennemis (1), inaugurant ainsi le patro- 
nage qu'il exercera à l'avenir sur nos armées, 
lorsque son manteau, conservé dans l'oratoire 
royal, accompagnera les princes dans leurs 

I. II Mach. 15, 14. « Hic est fratrum amator et popuH 
Israël : Jiic est qtii niultiitn oral p7-o populo... extendisse aufein 
Jeremiam dextera>n, et dédisse Judcc gladium auretnn^ dicenteffz : 
Accipe sanctum i^ladium mu7ius a Deo, in quo dejicies adver- 
sarios populi Jiiei Israël. -> 



6o I. — SAINT MARTIN. 

expéditions militaires et deviendra le palla- 
dium de la nation française, 
i Si telle a été cette Providence, si saint 
Martin fut choisi de Dieu pour veiller sur la 
carrière de Clovis, roi chrétien, n'y a-t-il pas 
quelque raison de croire qu'il avait déjà aupa- 
ravant préparé, par ses prières, la conver- 
sion de ce prince au christianisme ? L'œuvre 
ainsi serait complète. Clovis lui appartien- 
drait tout entier, il serait son converti et son 
disciple. (« Sur son autel (l'autel national par 
excellence), il cueillerait la palme du néo- 
phyte, comme il devait revenir un jour y 
prendre les insignes de l'autorité impériale ; 
et ainsi, par une merveilleuse disposition de 
la Providence, le premier fondateur de la 
France catholique, jaloux d'affirmer sa préro- 
gative de protecteur de la patrie, lui donne- 
rait le premier roi de la nation très chré- 
tienne (1). » 

Il n'y a pas à en douter, Clovis païen est 
venu au tombeau de saint Martin chercher la 
grâce de sa conversion. '« Rappelez-vous, 
écrira plus tard saint Nizier à la petite-fille 
de Clovis, rappelez-vous ce que vous avez 
entendu dire de votre aïeule, dame Clotilde, 
de bonne mémoire, qui s'en vint en France, 
puis amena le seigneur Clovis à la foi catho- 
lique. Vous savez que ce prince, homme très 
prudent, ne voulut point se rendre avant 
d'avoir reconnu la vérité, mais seulement 
après que les miracles des saints lui eurent 
été prouvés. Il se prosterna ensuite humble- 
ment devant le tombeau de saint Martin, puis 

I. Lecoy de la Marche, Fondât, de la France^ p. 153. 




H 

< 
en 

o 
a 
c 




62 I. — SAINT MARTIN. 

il promit de se faire baptiser sans délai. » 
Il nous faudrait, en terminant, nous reporter 
à ce premier pèlerinage du jeune roi païen 
au tombeau du saint apôtre de la Gaule (1). 
Quels sentiments durent agiter son âme quand 
il vit se renouveler sous ses yeux ces miracles 
de l'Evangile dont sainte Clotilde lui avait 
parlé comme étant la marque infaillible de la 
divine religion du Christ : « Les aveugles 
voient, les sourds entendent, les paralytiques 
sont guéris (2). » On aime à croire qu'il se fit 

1. Il faut remarquer avec quelle foi vive les pèlerins de ces 
siècles de foi, et Clovis en particulier, parlent de la présence 
invisible des saints dans les sanctuaires qui leur sont dédiés, où 
reposent leurs reliques. Ce n'est pas le sanctuaire, c'est le saint 
lui-même qu'on visite, c'est lui qu'on vénère ou qu'on outrage. 
•4 Ubi spes victotiœ si beatus Martinus offenditur ? » 

Saint Odon, abbé de Cluny, nous rapporte un fait qui eut lieu, 
il est vrai, beaucoup plus tard, au moment de la translation des 
reliques de saint Martin, mais qui montre quelle était encore à 
cette époque la foi des peuples à la puissance miraculeuse du 
saint. « II y avait dans un village du diocèse de Tours, deux 
paralytiques qui vivaient des aumônes qu'ils demandaient aux 
passants. Leur infirmité était réelle, mais elle leur procurait tant 
d'avantages qu'ils ne redoutaient rien tant que de guérir. Sur le 
bruit des miracles de saint Martin, l'un dit à son camarade : 
« Mon frère, vous voyez qu'à la faveur de notre infirmité nous 
menons une vie assez douce dans le repos et l'oisiveté. Personne 
ne nous chagrine, tout le monde au contraire a compassion de 
nous, et nous n'avons d'autre peine que celle de demander ce 
qui nous est nécessaire ; en un mot, nous sommes heureux dans 
notre état, et c'est à notre infirmité que nous devons ce bonheur. 
Si nous étions une fois guéris, nous serions obligés de gagner 
notre pain à la sueur de notre front. Or on nous dit que ce 
Martin, dans le diocèse de qui nous sommes, guérit tous les 
infirmes en revenant de son exil (la châsse du saint était ramenée 
processionnellement d'Auxerre, où on l'avait portée pendant 
l'invasion des Normands). C'est pourquoi, mon frère, suivez mon 
conseil, fuyons au plus tôt et sortons de ses terres, de peur 
qu'il n'opère notre guérison. » — Ils se levèrent avec précipi- 
tation et, appuyés sur leurs béquilles, ils se traînèrent comme 
ils purent pour sortir du diocèse de Tours ; mais la vertu de 
saint Martin les atteignit bientôt et opéra sur eux la guérison 
qu'ils fuyaient. 

2. Matt. II, 5. — Luc, 7, 22. — Matt. 4, 24. 



I. — bAINT MARTIN. 



aussi raconter la vie merveilleuse du grand 
Thaumaturge. 

On dut lui apprendre que saint Martin était 
venu dans la Gaule des extrémités lointaines 
de la Pannonie, qu'il avait longtemps suivi le 
métier des armes, où il s'était distingué par 
son courage ; on ajoutait qu'un jour où on 
semblait suspecter son intrépidité devant 
l'ennemi, il avait demandé à paraître seul à 
la tête de l'armée, sans armes, sans bouclier 
et sans autre défense que le nom de Jésus et 
le signe de la croix ; puis on rappelait les 
longues années de sa vie de catéchumène, on 
racontait comment alors il avait écouté la 
voix d'un pauvre suppliant, et comment cet 
acte de piété avait plu à Jésus-Christ, Fils 
de Dieu. En entendant ce récit, qui offrait 
plus d'une analogie avec sa vie passée, Clovis 
dut se sentir saisi d'une secrète sympathie 
pour le héros chrétien dont on lui retraçait 
les exploits de sainteté. Lui aussi était venu 
de loin sur la terre des "Gaules ; il avait, 
comme le bienheureux Martin, inauguré très 
jeune sa carrière militaire (i) ; comme lui, il 
n'avait jamais tremblé devant un ennemi ; 
comme lui, enfin, avant d'être chrétien, il 
avait écouté la voix d'un suppliant. Il ne lui 
restait plus qu'à l'imiter en devenant le dis- 
ciple de Jésus-Ciirist par le baptême. Nous 
pouvons bien croire qu'à ce moment, à son 
insu peut-être, la première grâce de sa voca- 

I. Quand mourut Chilpéric, il y avait longtemps que son fils 
portait la framée. Chez les peuples barbares, les jeunes gens 
étaient majeurs à un âge où de nos jours ils sont sur les bancs. 
La majorité commençait à douze ans chez les Francs salicns. — 
(Pardessus, Loi salique^ 45i0 Kurth, Clovis^ 259. 



64 II- — SAINTE CLOTILDE. 

tion lui fut accordée, et tomba dans son cœur 
comme une semence qui devait germer silen- 
cieusement. Et un jour, quand il se dévouera 
à Jésus-Christ sur le champ de bataille de 
Tolbiac, si on cherche quelles influences 
surnaturelles avaient amené de loin cette 
conversion, on trouvera bien les prières et 
les exhortations de sainte Clotilde, celles du 
saint évêque de Reims, mais aussi l'interces- 
sion puissante de celui qui continuait son 
apostolat auprès des peuples de la Gaule, en 
leur préparant leur premier roi chrétien. 



II. — SAINTE CLOTILDE. 

« Sanctificatiis est vir infidclis per muUereni fideJem, » 

<i L'homme infidèle a été sanctifié par la femme qui a la foi (i). » 

Di:s la première heure le christianisme 
trahissait sa vertu divine par la trans- 
formation qu'il a fait subir à la femme païenne 
et à la femme barbare : transformation rapide, 
étonnante, qui donne de suite des types 
exquis de vierges et de femmes chrétiennes. 
« Spectacle vraiment admirable et propre 
à exciter au plus haut degré l'attention du 
moraliste et de l'historien ! En effet, si l'on 
étudie avec le soin qu'il mérite ce rôle tout 
nouveau, tout extraordinaire, rempli, surtout 
au premier âge du christianisme, par le sexe 
le plus faible, et jusque-là le moins favorisé, 
il semble qu'une vertu soit encore sortie du 

I. I Cor. 7, 14. 



II. — SAINTE CLOTILDE. 65 

Sauveur et que cette vertu, communiquée 
aux femmes qui ont cru en sa parole, leur ait 
donné soudain une force et une grandeur 
d'âme incomparables (1). 

Il y aurait à comparer cette action du 
christianisme s'exerçant dans les deux socié- 
tés romaine et barbare. La femme germaine, 
appartenant à une race moins corrompue, il 
est vrai, mais débordante de vie sauvage^ 
promettait peut-être une vertu plus héroïque 
quand la grâce de l'Evangile l'aurait trans- 
formée. On comprend mieux la vertu d'une 
sainte Clotilde, d'une sainte Radegonde, 
« cette noble figure personnifiant, au sixième 
siècle, l'indomptable énergie de la femme 
germaine, pieusement adoucie par l'influence 
de la culture intellectuelle et de la morale 
évangélique, » lorsqu'on songe à ces furies 
qui portent dans l'histoire les noms de Bru- 
nehaut et de Frédégonde. 

Sainte Clotilde seule doit nous occuper ici, 
et encore uniquement dans son rôle de pré- 
curseur de la grâce auprès du roi son époux. 
Dans le récit, ou plutôt dans le drame complet 
que nous a laissé l'historien des Francs, 
quand il nous raconte la conversion et le 
Baptême de Clovis, sainte Clotilde tient la 
première place. Ce drame a ses péripéties 
heureuses et malheureuses ; un moment 
même, la partie semble gravement compro- 
mise : on tremble pour le dénouement. Il 
arrive enfin tel qu'il était désiré. Depuis le 
commencement jusqu'à cet instant heureux, 
sainte Clotilde n'a cessé d'être fidèle à son 

I. Dantier, Les Femmes chrétiennes^ p. 21, 

Clovis et la France, 5 



66 II, — SAINTE CLOTILDE. 

rôle, patiente et confiante, attendant l'heure 
de Dieu. C'est dans ce rôle qu'il convient de la 
considérer si on veut comprendre la grande 
part qui lui revient dans les origines de la 
France chrétienne, et, en même temps, admi- 
rer un modèle de cet apostolat fécond que la 
foi, unie à la patience, peut exercer au foyer 
domestique. 

Grégoire de Tours ne nous parle qu'une 
fois des prières de sainte Clotilde (1), mais il 
faut bien croire qu'elles furent continuelles. 
Cette pieuse reine savait bien que la conver- 
sion de son époux, étant une œuvre surnatu- 
relle, ne pouvait s'obtenir que par le secours 
de Dieu; que tous ses efforts seraient inutiles, 
toute son éloquence vaine, si un autre n'agis- 
sait et ne parlait avec elle. Il faut donc 
suppléer au silence de l'écrivain ; à travers 
son récit, au-delà de ce tableau d'énergie 
opiniâtre que rien ne décourage, il faut voir 
une continuité de prières qui ne se lasse pas 
aussi de solliciter Dieu, de le conquérir pour 
ainsi parler, par ces cris poussés vers le 
Ciel, par cette importunité de prières que 
loue l'Evangile, qui fait violence à la volonté 
de Dieu parce qu'elle conspire avec sa misé- 
ricorde (2). 

L'œuvre de la conversion est double : con- 
vaincre l'esprit, fléchir le cœur. Quel est 
l'ordre à suivre ? La grâce a ses voies 
extraordinaires. A la confusion de toutes nos 
lois de psychologie expérimentale^ elle se 
jette quelquefois à l'improviste comme un 

1. //. J^r. II, 29. Orante viatre,jubenie Domiito. 

2. Luc, II, 8. 



II. — SAINTE CLOTILDE. 6/ 

« aigle divin » sur la volonté, la place forte, 
et l'emporte d'assaut. Du même coup, l'esprit 
est éclairé et convaincu. Mais ce n'est point 
la voie ordinaire. <^ La prédication doit pré- 
céder dans l'âme la venue de la grâce... (1) » 
L'esprit doit être éclairé avant que le cœur 
ne soit touché. C'est la condition, c'est le 
chemin à suivre. 

Sainte Clotilde suivit cette voie ; l'historien 
des Francs insiste à deux reprises sur le 
zèle qu'elle déploya pour gagner, par des 
entretiens pieux, l'esprit de son époux (2) ; 
mais, dans ses prédications persévérantes, 
la reine Clotilde n'eut même pas la consola- 
tion de remporter cette demi-victoire. 

Il a été dit plus haut quelles difficultés, en 
apparence insurmontables, elle rencontrait 
dans l'esprit prévenu du roi ; comment elle 
avait devant elle un double ennemi ; Clovis, 
par une alliance bizarre, était à la fois païen 
et arien : païen par sa naissance, par les 
préjugés de sa nation, par sa prétendue 
généalogie qui faisait de lui un fils des dieux ; 
arien aussi, en quelque manière, à cause des 
préjugés que lui avaient inspirés contre la 
vraie foi de secrètes et puissantes influences 
de famille. La lutte devait être vive et opi- 
niâtre ; elle le fut. Tout le zèle, toute l'élo- 
quence des apologistes du christianisme, par- 
lait par la bouche d'une faible femme ; tout le 

1. < Prœdii atores suos Dominus sequitur quia pradicatio 
pravenit, et tune ad 7netitis nostrœ habitaculum. Dominus vetiit 
quando verba exhortationis prcecurrunt. ^ — S. Greg. in 
evang. Hoin. ly. 

2. « Re^itia prœdicabat assidue viro... ^ ^ Regina vero non 
cessabat prccdicare régi. > 



68 II. — SAINTE CLOTILDE. 

fanatisme de l'idolâtrie uni aux blasphèmes 
d'Arius répondait par la bouche de Clovis ; 
l'historien qui nous a conservé ces entretiens 
célèbres, en avait bien saisi le caractère ; il 
y voyait une ^ phase nouvelle de la lutte 
ancienne de l'Église contre le paganisme, et 
il ne crut mieux en rendre la vérité, qu'en 
faisant parler à sainte Clotilde, non pas le 
langage d'une simple exposition de la doc- 
trine chrétienne ou d'une prédication sans 
péril faite à des âmes dociles, mais celui 
même qu'avaient tenu jadis les Pères apolo- 
gistes ou les martyrs témoignant de leur foi 
en face des persécuteurs. 

Le résultat fut celui qu'on devait attendre, 
lorsque ce n'est point la recherche sincère 
de la vérité qui a dirigé la controverse. 
L'œuvre de la conversion de Clovis débute 
par un insuccès éclatant : (Citrn hœc regina 
diceret^ niillateniis ad cvedendiim régis ani- 
miis niovebatitr ;) il est vrai même de dire 
que l'histoire de cette conversion est l'his- 
toire même des insuccès et des humiliations 
de sainte Clotilde, sans que jamais, jusqu'au 
retour de son époux du champ de bataille de 
Tolbiac, un rayon d'espoir soit venu la con- 
soler, en lui faisant entrevoir, même dans le 
lointain, la réalisation possible de son vœu le 
plus ardent. 

Dieu lui avait donné un fils qu'elle fit bap- 
tiser en présence même de Clovis ; elle crut 
avoir trouvé là un moj^en plus efficace que 
toutes les controverses théologiques ; peut- 
être le roi païen, accoutumé aux rites gros- 
siers du culte de Wodan, serait-il sensible à 
l'éloquence des cérémonies du culte catho- 



II. — SAINTE CLOTILDE. 69 

lique : « La pieuse reine, dit Grégoire de 
Tours, présenta son fils au baptême ; elle fit 
orner l'église de voiles et de tapisseries, pour 
que cette magnificence attirât à la foi le roi, 
qui n'avait pas été convaincu par sa parole. » 
Hélas ! huit jours ne s'étaient pas écoulés 
que l'enfant mourait dans le vêtement blanc 
de son baptême. Ce fut peut-être l'épreuve la 
plus forte que Dieu ait envoj^ée à cette mère, 
à cette épouse chrétienne. Près du berceau 
de son enfant qui venait d'expirer, il dut lui 
sembler un instant que toutes ses espérances 
étaient anéanties. A la douleur d'avoir perdu 
son premier-né, à la honte de cet insuccès 
nouveau, viennent se joindre les reproches 
les plus amers. Le ; roi, vivement affecté de 
cette mort, y voit un effet de la vengeance 
de ses dieux et s'oublie jusqu'à en rendre 
responsable la malheureuse mère : « C'est 
vous, lui dit-il, qui avez tué notre enfant ; 
s'il eût été baptisé au nom de mes divinités, 
il vivrait encore ; il est mort parce qu'il a 
été baptisé au nom de votre Dieu. > C'est 
alors que, du cœur de cette femme forte, jail- 
lirent des paroles admirables de foi et de 
résignation. Cruellement atteinte dans son 
amour maternel, outragée au plus vif de son 
âme par les reproches de son époux, au 
moment même où elle n'aurait dû entendre 
que des paroles de consolation, elle lève son 
âme vers Dieu dans une prière où ne se 
trahit pas une larme, pas une plainte contre 
le coup qui l'a frappée. « Je remercie le puis- 
sant Créateur de toutes choses, dit-elle, qui 
ne m'a pas jugée indigne de voir mon enfant 
admis dans son royaume. Cette mort n'a pas 



70 II. — SAINTE CLOTILDE. 

causé de douleur à mon âme, parce que je 
sais que les enfants que Dieu retire de ce 
monde quand ils sont encore dans les aubes, 
sont admis à jouir de sa vue bienheureuse (1).» 
C'est la foi, c'est l'héroïsme même de la 
mère des Machabées : la paix dans l'humilia- 
tion la plus profonde, le calme, l'insensibilité 
même dans la plus vive douleur, la confiance 
dans la situation la plus désespérée. Dans sa 
cruelle épreuve, cette héroïne chrétienne ne 
voit qu'un bienfait et ne trouve pour Dieu 
que des accents de reconnaissance. 

Dieu ne tarda pas à la consoler ; elle eut 
un second fils qui reçut au baptême le nom 
de Clodomir ; mais, nouvelle épreuve ! la 
maladie vint frapper cet enfant. Qu'allait-il 
arriver ? Fallait-il se préparer à d'autres 
funérailles ? « Il en sera de cet enfant 
comme de son frère, dit le roi, parce qu'il a 
été baptisé au nom de votre Christ. » Ainsi 
les épreuves allaient se multipliant. Avec ses 
joies maternelles, sainte Clotilde voyait 
s'évanouir de jour en jour l'espoir de conver- 
tir son époux. Toutes les puissances de l'enfer 
semblaient déchaînées contre elle. Celui qui 
est l'ennemi éternel du genre humain, quel 
que soit le nom qu'on lui donne, Ahriman ou 
Wodan, Jupiter ou Tentâtes, voyait le 
moment arrivé où ses autels allaient être 
renversés, où la nation des Francs convertie 
et baptisée deviendrait l'apôtre du Christ. 

I. Deo o7nnipotenti Creatori omniutn grattas ago qui me 
usquequaqiie non judicavit indtgnam, îit de utero meo geni'tum 
regno suo dignaretur ascire. Mihi autem dolore hujus causa 
animus non attingïtur, quia scio in albis ab hoc 7nundo vocatos, 
Dei obtutibus nutriendos. — H. Fr. Il, 29. 



II. — SAINTE CLOTILDE. 71 

C'était là l'enjeu de ce combat suprême. Il ne 
faut pas s'étonner que l'enfer ait concentré 
toute sa rage pour disputer une conversion 
qui était un coup mortel porté à son empire. 
Mais sainte Clotilde n'était pas seule à com- 
battre. Le moment fixé par la Providence 
arriva enfin. Sainte Clotilde eut la joie de 
voir son enfant revenir à la vie. Quelque 
temps après, une guerre inattendue se 
déclara où « Clovis se trouva forcé par néces- 
sité de confesser la foi qu'il avait si long- 
temps refusé d'embrasser. » 

A ce moment-là, on aime à entendre 
retentir le nom de celle qui avait obtenu 
cette conversion par tant de larmes et de 
prières : "- Dieu de Clotilde, s'écrie le roi, 
vous qui donnez la victoire à ceux qui espè- 
rent en vous, j'implore votre secours. » Puis, 
la guerre terminée, nous dit encore l'histo- 
rien, le roi « rentra victorieux dans son 
royaume et raconta à la reine comment il 
avait gagné la victoire en invoquant le nom 
de Jésus-Christ. » Ainsi, en un instant, Dieu 
consolait sainte Clotilde « selon la mesure 
de toutes ses épreuves passées (1),» et lui 
faisait cueillir le fruit de ses labeurs et de 
ses prières, alors que le dernier espoir sem- 
blait perdu sans retour. 

L'œuvre allait bientôt s'achever. C'est 
encore sainte Clotilde qui apparaît comme 
l'intermédiaire divin. « La reine fit prévenir 
secrètement saint Rémi, évêque de Reims, 
et le pria de faire pénétrer dans le cœur du 
roi la parole de salut. » Puis, son œuvre 

I. Ps. 93, 19. 



72 II. — SAINTE CLOTILDE. 

transmise en des mains sûres, elle disparaît, 
s'efface ; l'historien ne fait plus mention 
d'elle ; sa mission est terminée. Les légen- 
daires et les artistes ont réparé cet oubli. Il 
n'est pas une représentation du Baptême de 
Clovis, depuis le diptyque d'ivoire du musée 
d'Amiens jusqu'aux fresques du Panthéon, 
qui n'ait donné à la sainte reine Clotilde la 
place qui lui convient. Elle fut pour les 
Francs ce que Théodelinde fut plus tard pour 
les Lombards, sainte Olga (i) pour les 
Russes: la douce messagère de l'Evangile, 
et, pour emprunter les paroles d'un poète 
d'Orient parlant de cette dernière princesse, 
« elle fut semblable à la perle qui resplendit 



I. Sainte Olga fut pour la nation russe une autre sainte Clo- 
tilde, comme son petit-fils, saint Wladimir, en fut le Constantin 
ou le Clovis. Tous les deux sont honorés comme saints aussi 
bien par les Grecs unis que par les schismatiques. C'est que, 
comme on le sait, les Russes se convertirent au christianisme 
dans la période qui sépare Photius de Michel Cérulaire, à une 
époque, par conséquent, où l'Eglise de Constantinople n'était 
point schismatique. Les Russes furent donc, dès l'origine, catho- 
liques, soumis à l'Eglise romaine, et ce ne fut que par leur 
dépendance de l'Eglise grecque qu'ils furent entraînés dans le 
schisme. Il y avait eu précédemment quelques conversions 
isolées et Photius, aussi fourbe qu'il était orgueilleux, ne man- 
qua point de s'attribuer l'honneur d'avoir converti cette nation 
païenne : (voyez sa lettre aux patriarches d'Orient, 866.) En 
réalité, s'il y eut quelques conversions, peut-être dues aux mis- 
sionnaires envoyés par saint Ignace, elles furent peu nom- 
breuses. On peut consulter sur cette question l'histoire de Nestor, 
le Grégoire de Tours delà Russie. On y verra que la conversion 
totale de ce pays au IX^ siècle, est un fait absolument controuvé. 
Au X^ siècle, le nombre des Russes baptisés est déjà considé- 
rable ; cependant l'immense majorité est encore païenne. Vers 
la même époque, le christianisme pénètre dans la famille royale 
par une femme, sainte Olga (Hélène), qui reçoit le baptême à 
Constantinople en 9157. Elle fut vraiment « l'étoile du matin qui 
précède le jour. » Vingt ans après, Wladimir se convertit et avec 
lui le reste de sa nation. Il reste certain que les Russes, comme 
les Francs, entrèrent dans le christianisme catholique. Puissent- 
ils bientôt revenir à la religion de leurs pères ! 



II. 



SAINTE CLOTILDE. 



73 



parmi récume de la mer, à la lune qui brille 
au milieu de la nuit, à l'étoile du matin qui 
précède le jour. » Il était donc juste qu'elle 




Saint Rémi enseigne a Clovis les vérités de la foi. 

(D'après les tapisseries anciennes de Saint-Remi 

de Reims.) 



eût sa place à cette fête, et les peintres qui 
l'ont représentée dans une attitude extatique, 
debout près de l'autel de Reims, avaient bien 



74 III- — SAINT AVIT. 

le sens de l'histoire ; ils savaient que sa place 
était là, qu'elle devait être à l'honneur puis- 
qu'elle avait été à la peine, elle, la grande 
ouvrière de cette œuvre de salut qui s'accom- 
plissait sous ses yeux ; elle devait être là 
comme, plusieurs siècles plus tard, dans cette 
même ville de Reims, à cette même place, 
près de l'autel, dans une auguste cérémonie 
religieuse où semble venir se réfléchir la 
scène du Baptême de Clovis, une autre sainte 
héroïne se tiendra debout, son étendard de 
victoire à la main, rendant grâces à Dieu 
pour un miracle qu'elle a préparé par ses 
prières, ses combats et ses souffrances. 

O Dieu, envoyez-nous des âmes géné- 
reuses qui comprennent que les œuvres 
bénies par vous se préparent dans le sacri- 
fice et dans une confiance persévérante et 
obstinée en votre miséricorde ! 



III. — SAINT AVIT. 

UN fait aussi éclatant que le baptême 
d'un roi et de son peuple devait laisser 
quelque trace dans la littérature contempo- 
raine. Je n'ai point parlé dans le premier 
chapitre de deux autres Vies de saint Rémi 
que nous a léguées le moyen-âge ; la première 
est du Vile siècle et devait être écartée, 
puisqu'elle se tait sur l'épisode même du bap- 
tême, l'abréviateur anonyme, peut-être saint 
Fortunat, ne s'étant proposé que de résumer 
en quelques lignes le côté miraculeux de la 



III. — SAINT AVIT. 75 

vie du saint (1) ; la seconde est du IX^ siècle 
et a été rayée depuis longtemps de la liste 
des documents historiques (2). Mais nous 
avons mieux que des échos lointains se ren- 
voyant, à travers les âges, le souvenir du 
grand événement; nous possédons dans la 
littérature du temps une page inestimable : 
une lettre d'un saint et d'un grand évêque 
adressée au roi néophyte pour le féliciter de 
son entrée dans l'Eglise. C'est la lettre de 
saint Avit, évêque de Vienne, à Clovis, roi 
des Francs. Ecrite au lendemain même de 



1. Voyez cette vie dans Migne, P.Z., 88,p. 527. C'est une stupeur 
de voir M. Krush, encore tout récemment {A'eues Archiv . XX, 
1^95) P- 509)> s'obstiner à voir dans la Vita Reinij^n du pseudo- 
Fortunat, la Vie de saint Rémi, alléguée par saint Grégoire de 
Tours. Or, le psendo-Fortunat ne dit pas un mot du baptême de 
Clovis. Où donc Grégoire de Tours aurait-il trouvé la descrip- 
tion très circonstanciée qu'il nous en a laissée ? Cf. appen- 
dice II. 

2. La critique protestante allemande s'est montrée d'une 
sévérité outrée h l'égard d'Hincmar, l'auteur de la troisième 
Vita Remii^ti . L'espace manque pour traiter ici cette question 
qui, d'ailleurs, s'éloigne de notre sujet. Qu'il suffi-e de signaler 
deux auteurs qui ont donné la note juste sur ce point de critique. 
Kurth, Rev. des Q. Hist., oct. 1888, p. 406, et Fournier, La 
France chrétienne, p. 108. « Si l'on veut bien se rappeler, dit ce 
dernier critique, que dans la longue portion des annales dites de 
saint Bertin, rédigée par ses soins, Hincmar s'est montré histo- 
rien grave et sérieux, sinon absolument impartial, on pensera 
peut-être qu'en ce qui concerne les récits rémois, son tort fut 
surtout d'avoir accueilli sans contrôle quelques apocryphes dont 
il serait téméraire de lui imputer la paternité. D'ailleurs, on ne 
doit pas oublier que, dans la préface de la Vie de saint Renii, 
il avertit le lecteur de ses intentions. « C'est, dit-il, la vraie loi 
de l'histoire de transcrire tout simplement, pour l'instruction de 
la postérité, les récits que colporte la renommée. » 

La lettre de Théodoric à Clovis ne parle que de la guerre 
contre les Alamans. Migne, P. L.,X. 69, p. 573. Celle de saint 
Rémi au même (v. Bouquet, IV, p. 51), sur la mort d'Alboflède, 
confirme le récit de Grégoire de Tours sur le baptême de cette 
princesse, sœur de Clovis {Hist. Fr. II, 31). Celle du pape 
Anastase II est apocryphe {Bibl. de P Ecole des Chartes, t. 46). 
La Vie de saitit Vaast est du VIP siècle. 



']6 III. — SAINT AVIT. 

la fête, en réponse à un message d'invitation 
que Clovis lui avait envoyé de l'autre extré- 
mité de la Gaule, elle vient contresigner 
admirablement un autre témoignage contem- 
porain, la narration que nous a laissée l'au- 
teur anonyme de la Vita Remigii^ et lui 
donne, devant la postérité, la plus splendide 
confirmation. Mais pourquoi ce message de 
Clovis envoyé au-delà des frontières de son 
royaume vers une cité lointaine et un pays 
rival dont il complotait déjà la conquête ? 

Vienne était alors dans la Gaule une cité 
sainte. « Fortifiée par ses basiliques beau- 
coup plus que par ses remparts, elle avait 
pour se défendre contre les attaques des 
ennemis une ceinture d'édifices sacrés qui 
rendait inutile le secours des armes. » Saint 
Avit, qui nous a laissé ce tableau de sa ville 
épiscopale, ne pouvait pas ajouter qu'il en 
était lui-même le plus grand ornement par 
l'éclat de sa science et de sa vertu. Il ajou- 
tait à ces qualités une naissance illustre. Il 
était fils du sénateur Hésychius, apparenté 
aux premières familles de la Gaule, et nous 
le voyons, dans la protestation éloquente 
qu'il adresse aux sénateurs de Rome en 
faveur du pape Symmaque, faire valoir hau- 
tement les droits que lui donne sa naissance : 
'^ C'est moi qui vous écris, dit-il, moi, séna- 
teur romain, moi, évêque catholique : je vous 
adjure de respecter l'Eglise comme vous res- 
pectez la chose publique, et dans l'Eglise 
d'aimer le siège de Pierre comme vous aimez 
dans l'Etat le gouvernement suprême. » 
On aime à entendre ce langage plein d'éner- 
gie et de sainte fierté. Il faudrait lire cette 



III. — SAINT AVIT. TJ 

lettre en entier ; elle seule nous révélerait 
tout ce qu'il y avait dans cette âme d'évêque, 
de noblesse, de fermeté et d'amour passionné 
pour l'Eglise. Je ne parle pas du lettré. Saint 
Avit nous a laissé sur l'histoire de la Bible le 
poème le plus considérable que possède 
l'ancienne littérature chrétienne. Plus d'un 
lecteur peut-être serait surpris si on lui 
apprenait que le grand poète épique de l'An- 
gleterre, en écrivant le Paradis pevdu^ n'a 
fait que reprendre un sujet déjà traité par 
saint Avit, et que les meilleurs traits de 
l'épopée biblique de Milton se retrouvent 
déjà dans les Gestes de l'histoire sainte^ chan- 
tés par l'évêque de Vienne. « Avit, le pre- 
mier évêque de Gaule, » « Avit, homme 
d'une rare éloquence, d'une science admi- 
rable, » tous ces témoignages décernés par 
des historiens tels que Ennodius, Grégoire 
de Tours, Isidore de Séville, disent en quelle 
estime on tenait le talent littéraire du grand 
évêque. 

Outre le prestige de ses souvenirs, outre 
la gloire que faisaient rejaillir sur elle la 
noblesse et les vertus du chef de son Eglise, 
la vieille capitale des Allobroges, devenue 
un des centres politiques du royaume bur- 
gonde, avait encore un titre particulier qui 
devait attirer l'attention du roi des Francs. 
Ce grand prince, entrant dans le catholicisme 
par le baptême, devait tourner ses regards 
vers les cités gallo-romaines où de grands 
évêques soutenaient la cause de l'Église. Or, 
dans le midi de la Gaule, Vienne était, mal- 
gré la présence des Burgondes ariens, un de 
ces boulevards du catholicisme ; là se con- 



78 III. — SAINT AVIT. 

servait l'étincelle de la foi. Là était maudit 
l'impie Arius, l'auguste Trinité n'}^ était point 
blasphémée, et Jésus-Christ y était adoré 
Fils de Dieu, consubstantiel au Père. Saint 
Césaire à Arles, saint Apollinaire à Valence, 
saint Avit à Vienne, sans parler des autres, 
étaient les gardiens de cette foi opprimée qui 
allait bientôt triompher dans le monde bar- 
.bare sur les ruines de l'Arianisme vaincu. 

Si l'on veut comprendre l'état de l'Eglise 
cathohque au moment de la conversion de 
Clovis, il faut se reporter quelques années en 
arrière, à l'origine même des grandes inva- 
sions qui vont renouveler le monde. Il est à 
remarquer que, sauf les Francs et les Anglo- 
Saxons, tous les barbares entrèrent dans le 
christianisme par une mauvaise porte, celle 
de l'hérésie d' Arius. Les Goths à l'est et à 
l'ouest du Dnieper reçoivent l'arianisme de 
Constantinople. Lorsque les Wisigoths, chas- 
sés de leur pays par les Huns, se réfugient 
sur les terres de l'empire, l'empereur Valens 
leur impose le christianisme arien comme 
prix de leur sécurité, et ils deviennent si 
bien la proie de l'hérésie, que tout le zèle de 
S. Jean Chrysostome sera impuissant à les 
en délivrer. Ainsi infecté à sa source, le 
grand torrent des invasions barbares ira por- 
ter l'hérésie arienne à travers l'Europe et 
jusque sur la lointaine terre d'Afrique. Wisi- 
goths, Vandales, Suèves, Burgondes,Hérules, 
Gépides, tous ces peuples nouveaux, loin 
d'apporter à l'Eglise de nouvelles recrues, 
ne semblent être sortis de leurs forêts du 
Nord que pour fortifier l'arianisme chance- 
lant. « Vaincue à Rome, dit le D^ Kraus, et 



m. — SAINT AVIT. 79 

enfin à Constantinople, l'hérésie devenait 
ainsi sur un autre terrain une puissance poli- 
tique, et l'on voyait arriver le moment où 
l'arianisme allait devenir la propre religion 
de tous les peuples germains. » 

C'est à ce moment critique de l'histoire de 
l'Église qu'il faut se placer, pour comprendre 
toute la portée de la conversion de Clovis. Il 
faut voir dans le nord de la Gaule le héros 
franc se dresser comme un sauveur, de deux 
coups de son arme redoutable abattre les 
deux grandes monarchies ariennes des Wisi- 
goths et des Burgondes, et fonder sur leurs 
ruines la première monarchie chrétienne. 
Ces graves événements n'étaient pas encore 
accomplis, lorsque l'évêque de Vienne écri- 
vait la lettre qu'on va lire ; mais il les pres- 
sentait déjà. Evêque, gardien de la foi, pas- 
teur vigilant, il avait partagé plus qu'aucun 
autre les angoisses de l'Eglise catholique à 
la vue des progrès effrayants de l'arianisme. 
« La terre se couvrait de ténèbres, dit-il dans 
sa langue imagée, tout espoir semblait perdu ; 
nous n'attendions plus de secours en ce 
monde, tant était grand l'abattement qui nous 
avait saisis ; enfin la nuée sombre s'est déchi- 
rée et un rayon d'espoir est venu nous illu- 
miner. » La conversion de Clovis était cette 
lueur de salut. La joie du saint évêque égala 
ses angoisses , quand il apprit qu'un roi 
barbare, en donnant sa foi à l'Eglise, allait 
en même temps lui apporter le secours 
de son bras. Si on veut y faire attention, 
on verra que sa lettre de félicitations au 
nouveau converti est en même temps un 
véritable chant de triomphe où il célèbre 



80 III. — SAINT AVIT. 

le salut que Dieu vient d'envoyer à son 
Eglise. 

C'était pendant le dernier mois de 496, 
quelques semaines avant la cérémonie du 
baptême ; un envoyé de Clovis franchissait 
les portes de la cité des Allobroges et portait 
à l'évêque le message depuis si longtemps 
désiré. Sans doute saint Avit connaissait 
depuis longtemps la résolution du roi franc, 
son vœu sur le champ de bataille, ses déli- 
bérations secrètes avec l'évêque de Reims. 
Peut-être même avait-il contribué de loin, par 
ses exhortations, à vaincre la volonté hési- 
tante de ce prince barbare, attaché par ses 
habitudes au culte de ses dieux. 

Le message n'annonçait pas le baptême, 
mais seulement l'entrée dans le dernier stage 
préparatoire au sacrement. « Votre royale 
humilité, dit saint Avit, a daigné m'appren- 
dre que vous faisiez partie des catéchumènes 
candidats au baptême. » Clovis annonçait 
encore le jour de la cérémonie, et suppliait 
l'évêque de daigner honorer de sa présence 
la grande fête que préparait l'Eglise de Reims. 

Il ne fut pas possible à saint Avit de ré- 
pondre à cette invitation, mais sa pensée et 
son cœur, comme il le dit lui-même, étaient 
tout entiers présents à cette fête lointaine. 
La nuit de Noël arrivée, il voyait de loin ses 
frères dans l'épiscopat, plus heureux que lui, 
environner l'évêque ministre du baptême, et 
devant eux le roi catéchumène courber son 
front et recevoir l'eau sainte au nom de la 
Trinité adorable dont il allait bientôt venger 
l'honneur outragé. Telles étaient les pensées 
qui occupaient l'esprit du saint évêque de 



III. — SAINT AVIT. 8l 

Vienne, et puisque nous avons encore les 
prières liturgiques usitées dans l'Eglise galli- 
cane à la fête de Noël (1), nous pouvons 
imaginer quels étaient les sentiments qui agi- 
taient son cœur lorsque du haut de son trône 
il entendait chanter ces paroles de l'Office 
de la Nativité (2) : « Élevate signiun ad 
populos. Onines gentes, plaiidite manibiis. 
Eccc Salvator nostev vcnit. Benedictus qui 
venit in nomine Doniini. Qui veniens illu- 
minavit in tenebris constitutos. » « Que toutes 
les nations applaudissent, voici venir le Sau- 
veur. Béni soit celui qui vient éclairer ceux 
qui gémissent dans les ténèbres. » 

Chacune de ces paroles des saints Livres 
lui semblait écrite pour la scène qu'il contem- 
plait des yeux de son esprit ; il voyait ces 
prémices des nations barbares régénérées 
par le Baptême et agenouillées devant la 
crèche du Rédempteur. Le chœur continuait : 
« Le Seigneur a aff"ermi la terre, elle ne sera 
plus ébranlée ; > ces paroles prophétiques 
semblaient lui promettre la fin des convulsions 
de l'arianisme, essayant dans un effort suprê- 
me de renverser l'édifice bâti par Jésus- 
Christ. « Vous avez humilié- l'orgueilleux,^ 
par la vertu de votre bras, vqus avez dispersé 
tous vos ennemis. » « Je vous annonce une 
grande joie, chantait le diacre : aujourd'hui il 
vous est né un Sauveur. » Puis le chœur 
reprenait ces paroles du Prophète : « Le juste 
se réjouira dans votre vertu, il fleurira comme 
le palmier, il se multipliera comme le cèdre 

1. Migne, P. L., t. 72, pp. 171, 225, 347, 463. 

2. p. Z., t. 86, p. 113. 

Clovis et la France. 6 



82 III. — SAINT AVIT. 

du Liban. » A son tour, le Pontife chantait 
ces paroles : « Il est juste, il est digne, il est 
raisonnable, ô Dieu, de vous louer en ce jour, 
où vous avez révélé aux nations la lumière 
de notre salut (1). » 

Enfin, quelques jours après, saint Avit 
envoyait au roi des Francs la réponse sui- 
vante : 

« Les sectateurs de l'hérésie et du schisme 
déguisés sous le nom chrétien (2) ont essayé 
en vain de faire illusion à votre esprit péné- 
trant, au moyen de la masse confuse de leurs 
erreurs. Nous n'attendions plus que les années 
éternelles pour mettre fin à nos malheurs, et 
le jugement du souverain Juge pour voir 
triompher la vérité de notre foi, lorsque tout 
à coup un rayon de cette vérité divine trans- 
perçant les ténèbres est venu illuminer notre 
demeure passagère. La Providence divine a 
trouvé l'arbitre de notre temps. Le choix que 
vous avez fait pour vous-même est un juge- 
ment que vous avez rendu pour tous. Votre 
foi devient notre victoire. D'autres à votre 
place, si les exhortations des prêtres ou les 
conseils de leurs amis les pressaient d'em- 
brasser la vraie foi, s'excuseraient sur les 
traditions de leur race et le respect dû à la 
religion de leurs ancêtres, Imprudents, qui 
préfèrent à leur salut un respect qui sera 
cause de leur perte! malheureux, que la fausse 

1. Vere di^num et justimi est, omnipotefis Deus... cujus 
Incarnationis natalem hodie celebramus, per quem a7imia festivi- 
tate lucem 8,entium genuisse testaris. Sacrament. gallic. M igné, 
P. L., t. 72, p. 466. 

2. Je crois qu'il faut traduire ainsi « Christiani nominis obum- 
bratione, > qui est une allusion évidente à l'arianisme. 



III. — SAINT AVIT. 



crainte d'offenser la mémoire de leurs aïeux 
retient captifs de l'infidélité ! Ils montrent 
bien par une telle conduite qu'ils sont inca 
pables de choisir le vrai chemin du salut. 
Après la merveille éclatante dont vous venez 
de nous donner le spectacle, il faudra bien 
renoncer à de telles excuses. De votre généa- 
logie vous n'avez voulu garder que la noblesse: 
vous avez voulu que vos descendants fissent 
remonter jusqu'à vous seul, tout ce qui peut 
s'ajouter de gloire à une illustre naissance. 
Vos aïeux vous ont légué de grands biens, 
vous avez voulu transmettre à votre postérité 
d'autres biens plus grands encore. 
> » Vous répondez à vos ancêtres que vous 
régnez sur la terre ; vous annoncez à vos 
descendants que vous régnez au Ciel. Que la 
Grèce se glorifie d'avoir un empereur qui 
partage nos croyances (1). Elle n'est plus 
seule à jouir d'un tel bienfait. L'Occident a 
aussi son éclat et voit un de ses rois, appar- 
tenant à une antique race, briller d'une lumière 
nouvelle. C'est bien à propos que cette lumière 
a commencé à jeter ses premiers rayons le 
jour de la Nativité de notre Sauveur (2) : il 

1 . L'empereur Anastase, livré au parti des Eutychéens, ne 
méritait pas le nom de catholique ; mais saint Avic n'était pas 
assez instruit de ce qui se passait en Orient. (Longueval.) Il 
semble plus vrai de dire que saint Avit ignorait le changement 
qui s'était produit à la Cour de Byzance. Anastase, empereur 
depuis cinq ans, avait promis, le jour de son couronnement, de 
défendre les décrets de Chalcédoine. Ce ne fut que celte année-là 
même, en 496, qu'il exila le patriarche catholique et mit à sa 
place un évêque monophysite. Saint Avit pouvait ignorer la 
révolution religieuse qui venait d'éclater à l'autre extrémité du 
monde romain. 

2. Ce n'est que par la lettre de saint Avit que cette circons- 
tance nous est connue. Saint Grégoire de Tours ne dit rien sur 
le jour choisi pour le Baptême ; les historiens ou légendaires 



84 in. — SAINT AVIT. 

était convenable, en effet, que vous entriez 
dans une nouvelle Aàe le jour où le Seigneur 
du Ciel est né pour le salut du monde ; ainsi 
la fête de la naissance du Sauveur sera la fête 
de votre naissance spirituelle ; le jour où le 
Christ est né au monde sera le jour où vous 
êtes né au Christ, le jour où vous avez 
consacré votre âme à Dieu, votre vie au 
bonheur des hommes, votre gloire à la posté- 
rité. 

y> Que dirai-je de la glorieuse solennité de 
votre régénération ? Je n'eus pas le bonheur 
d'en être le témoin et d'y apporter mon minis- 
tère ; de loin cependant je participais à toutes 
vos joies. C'était une faveur que nous avait 
réservée la divine Bonté. Quelque temps 
avant votre Baptême, votre royale humilité 
daignait nous apprendre par un message que 
vous étiez au rang des catéchumènes déjà 
prêts à recevoir le sacrement (1). Après cette 
nouvelle, lorsque la nuit sainte fut arrivée, 
nous étions pleins de confiance et assurés de 
votre bonheur. Nous voyions en esprit cette 
sc^ne solennelle : un cortège nombreux de 
pontifes, prêtant à l'envi leur ministère à 
cette action sainte où un grand roi allait 
recevoir sur ses membres l'eau régénéra- 
postérieurs ont supposé que ce jour, conformément à l'ancien 
usage, devait être le jour de Pâques. 

I. Nous sommes redevables de ce détail précieux aux récentes 
éditions critiques des œuvres de saint Avit (U. Chevalier, 
Œuvres complètes de saint Avit, Lyon, 1890, p. 192). H faut 
désormais ajouter au texte édité par Sirmond : çua competentem 
vos p7ofiteba7nini. Clovis annonçait à l'évéque de Vienne qu'il 
venait d'entrer dans le second et dernier stage du catéchuménat, 
qui comprenait les compétentes. Ceci prouve, comme on le verra 
plus loin, que le roi franc subit toutes les épreuves préparatoires 
à la réception du Baptême. 



III. — SAINT AVIT. 85 

trice(l).Je vo^^iis se courber sous la main des 
ministres du Seigneur cette tête redoutée des 
nations, ces longs cheveux nourris sous le cas- 
que recevoir de l'onction sainte une armure 
nouvelle, ce corps immaculé, dépouillé de la 
cuirasse, revêtir un vêtement d'une éclatante 
blancheur. O le plus florissant des rois ! n'en 
doutez point, ce vêtement doux et léger 
rendra plus forte votre armure guerrière ; 
tout ce que vous avez dû jusqu'à présent à 
votre heureuse fortune, vous le devrez désor- 
mais à votre sainteté. 

» Je voudrais à ces éloges ajouter quelques 
paroles d'exhortation, dans la crainte que 
quelque chose n'échappe à votre attention 
vigilante. Prêcherai-je la foi au chrétien par- 
fait (2) qui a eu cette foi avant son Baptême 

1. Ici encore l'édition critique récente vient à notre secours : 
Cwn numerus pontijîciint manu sancfi ambitione serviiii mernbra 
re^ia undis vitalibiis cotifoveret : c'tst l'ancienne leçon, elle 
devient Jiu/nerosa... manus... et perd sa forme énigmatique. 
\'oici les principales traductions : « Il nous semblait voir les 
pontifes réunis prêter leur ministère et réchauffer dans leurs 
embrassements les membres d'un grand roi sorti de l'onde régé- 
nératrice >> (Darras). — « Quel spectacle de voir une troupe de 
pontifes assemblés servir avec empressement au baptême de ce 
grand roi ! > (Longueval et après lui Rohrbacher). — « Nous 
voyons une multitude de pontifes réunis autour de vous, et dans 
l'ardeur de leur saint ministère versant sur vos membres royaux 
les eaux de la résurrection » (Kurth). La première est un contre- 
sens, la seconde n'est peut-être pas assez exacte, la troisième 
offre un sens invraisemblable. D'après saint Thomas, le I3aptême 
conféré dans ces conditions pourrait être valide, mais ne serait 
pas licite. Voyez la question du co-ministre du Baptême^ 3" , 
q. 67, art. 6. — Confoveret imdis peut très bien s'expliquer dans 
le sens d'un simple ministère d'assistance. C'est l'explication 
donnée depuis longtemps d'un cas semblable cité par D. Mar- 
tene. {De ant. ecc. rit., c. I, art. 3, n'' 2): S'"" Odile baptisée par 
deux évèques : Fartasse alter episcopus altcrum baptizantejn 
adjuvit, adeo ut non simul baptisarent. (Trombelli, De Baptismo, 
diss. 8, sect. 4.) 

2. Allusion à la confirmation. 



86 m. — SAINT AVIT. 

sans prédication ? l'humilité, à vous qui nous 
rendez depuis longtemps des honneurs que 
vous nous devez seulement depuis que vous 
avez professé votre foi au Baptême ? Parle- 
rai-je de votre clémence, célébrée devant 
Dieu et devant les hommes par les larmes 
de joie et de reconnaissance d'un peuple 
vaincu dont vous avez brisé les chaînes ? Il 
me reste un vœu à exprimer. Puisque Dieu, 
grâce à votre zèle, va faire de votre peuple 
son peuple, il vous appartient de répandre 
chez les peuples d'au-delà (1) les trésors de 
votre cœur, de propager les semences de la 
foi chez les peuples qui vous entourent et 
qui, dans leur ignorance naturelle, n'ont pas 
été touchés par la corruption de l'hérésie. 
N'épargnez rien pour leur envoyer des am- 
bassadeurs et pour étendre le royaume d'un 
Dieu qui a tant glorifié le vôtre. Ainsi les 
peuples étrangers encore païens viendront, 
au nom de la religion, se ranger sous votre 
empire (2). » 

Il n'est personne qui n'ait été frappé de 
l'élévation des pensées et de la haute poésie 
de cette lettre admirable. Il est extrêmement 
remarquable que, soit dans la narration de 
Grégoire de Tours, faite d'après un témoin 
oculaire, soit dans le tableau tracé à distance 
par l'évêque de Vienne, le langage s'élève, 
grandit et revêt la forme poétique dès qu'ar- 

1. Ulteriores, au-delà du Rhin. Cf. Etudes religieuses, mai 
1896, p. 87, Clovis et les Èvéques de la Gaule, par le P. Chérot, 
S.J. 

2. Le reste de la lettre, soudé par erreur à la lettre de saint 
Avit à Clovis (édit. Sirmond), est un fragment d'une lettre du 
même à l'empereur Anastase (De Pétigny, Institut, méroving. 
11,433). 



III. — SAINT AVIT. 87 

rive la description du Baptême. Ces deux 
auteurs, écrivant séparément, nous donnent 
ainsi un témoignage indirect de l'impression 
produite sur les esprits par cet événement 
mémorable. Tous deux avaient conscience 
que l'Eglise et le monde étaient arrivés à 
une période nouvelle, dans laquelle le fait qui 
venait de s'accomplir aurait une portée incal- 
culable. Je n'exagère rien. L'hagiographe de 
Reims, contemporain de Clovis, n'avait-il pas 
une vue parfaitement nette de l'avenir, quand 
il écrivait cette phrase célèbre dont il faut 
admirer v^ jamais l'admirable justesse : « Pro- 
cedit novîis Constantimis ad lavachrtim. » 
Ce jour-là, assimiler Clovis à Constantin était 
un trait de génie et une intuition de l'avenir 
qui nous forcent bien à regarder cet historien 
comme un écrivain d'une intelligence supé- 
rieure. Jamais en effet comparaison ne fut 
plus heureuse, et aujourd'hui, après quatorze 
siècles, nous n'avons rien de mieux à faire, 
quand nous voulons expliquer la révolution 
religieuse provoquée par le Baptême de Clo- 
vis, que de la comparer à celle qu'entraîna la 
conversion de l'empereur romain renonçant 
au paganisme pour embrasser la foi chré- 
tienne. Tous les deux, sur un champ de 
bataille, semblent lire leurs destinées dans 
les cieux ouverts. Mais ce n'est là que le 
commencement de leur mission. Tous les deux 
sont appelés à préparer le triomphe de 
l'Eglise : l'un sur le culte des idoles, l'autre 
sur l'hérésie, ennemi peut-être plus redou- 
table. Est-il téméraire de dire que l'historien 
qui, au V^ siècle, a vu ce rapprochement, 
était un écrivain de génie ? 



88 III. — SAINT AVIT, 

Saint Avit, qui écrivait à la même époque, 
n'est pas moins étonnant par son intelligence 
de l'avenir. Avec quelle assurance il prédit à 
Clovis les bénédictions que présage à ses 
armes sa robe blanche de néophyte ! Il y a 
dans cette lettre un véritable souffle prophé- 
tique qui nous rappelle les paroles d'Isaïe 
traçant d'avance la carrière du roi des Per- 
ses. Hier, chef de tribu, comptant à peine 
quelques milliers de soldats, Clovis devien- 
dra, dans la vision qui se présente au saint 
évêque de Vienne, un conquérant et plus 
encore : il sera un apôtre de l'Evangile ; et 
Grégoire de Tours, quand il écrira un demi- 
siècle plus tard le prologue fameux du troi- 
sième livre de son Histoire des Francs^ ne 
fera que commenter par les faits les pressen- 
timents du saint évêque de Vienne. « Que 
l'on veuille bien, dira l'historien, comparer 
les prospérités des chrétiens qui confessent 
la bienheureuse Trinité, et les malheurs des 
hérétiques qui l'outragent. Arius, l'auteur 
impie de cette hérésie abominable, succombe 
à une mort ignominieuse qui est pour lui le 
vestibule de l'enfer. Le bienheureux Hilaire, 
défenseur de l'indivisible Trinité et souftVant 
pour elle les peines de l'exil, trouve sa récom- 
pense dans les joies du Paradis. Le roi Clo- 
vis, qui a confessé la Trinité sainte, est 
vainqueur des hérétiques par le secours 
céleste et étend son royaume sur toute la 
Gaule. Alaric, au contraire, qui a nié la Tri- 
nité, après avoir perdu son royaume et son 
peuple, est puni de mort éternelle. Malgré 
les dommages que leur cause l'ennemi de 
notre salut, les justes qui se confient en Dieu 



IV. — SAINT VAAST. 89 

trouvent le centuple en cette' vie ; les héré- 
tiques, au contraire, perdront même ce qu'ils 
semblent posséder (1). » 

« Et maintenant, ô rois, comprenez ! ins- 
truisez-vous, vous qui jugez la terre (2). ;> 



IV. — SAINT VAAST. 

ENTRE le vœu de Tolbiac et la grande 
cérémonie qui eut lieu quelque temps 
après au baptistère de Reims, se place un 
épisode que raconte la Vie de S. Vaast et 
que l'on ne peut omettre quand on parle du 
baptême de Clovis. Le voici tel qu'il nous a 
été conservé par Alcuin, qui ne fit que retou- 
cher, au point de vue du style, une vie anté- 
rieure composée par l'abbé Jonas de Bob- 
bio (3). 

« Clovis revenait plein de joie de son expé- 
dition contre les Alamans. Reconnaissant et 
fidèle envers Celui qui venait de lui accorder 
une si grande gloire, il avait hâte, pour rem- 
plir sa promesse, de demander aux serviteurs 
de Dieu de l'instruire dans la prédication de 
l'Evangile et de lui conférer le saint baptême. 

» Sur son chemin, il arriva à la ville de 

I. Ilist. Fr. III, Migne, P. L. 71, p. 251. — 2. Ps. 2, 10. 

3. Comme on l'a démontré (Krush, Neties Arcliiv., t. XVlil et 
Xix) récemment, la vie de saint Vaast ne remonte pas plus haut 
que le milieu du VI 1*" siècle, et fut composée environ 150 ans 
après l'événement, d'après des traditions locales, VHistoria 
Francoruin de Grégoire de Tours, et peut-être aussi d'après les 
source? que cet historien avait utilisées lui-même. Le fond en 
.est certainement historique. 



90 IV. — SAINT VAAST. 

Toul et y rencontra Védastus, prêtre véné- 
rable qui servait Dieu dans la vie contempla- 
tive à laquelle il s'était consacré, et dont il 
goûtait dans la solitude les fruits pleins de 
douceur. Il voulut s'en faire accompagner 
jusqu'à la ville de Reims, où il se rendait pour 
rejoindre le très illustre prêtre du Christ 
saint Rémi. Il pourrait ainsi, pendant toute la 
durée du voyage, être instruit par son com- 
pagnon des salutaires enseignements de la 
foi catholique, et recevoir ensuite du pontife 
le sacrement de baptême et les dons célestes 
de la confirmation, auxquels la grâce de la 
prédication évangélique l'aurait d'avance 
abondamment préparé. L'un conduisait le roi 
aux sources de vie, l'autre allait lui en com- 
muniquer la vertu salutaire. Tous les deux, 
égaux dans leur charité paternelle, allaient 
donner à ce futur enfant de l'Eglise, celui-ci, 
la doctrine de la loi, celui-là, la grâce du 
baptême ; tous les deux offraient en don, 
au Roi éternel, le cœur de ce roi de la terre. 
Ils étaient l'un et l'autre ces deux oliviers, 
ces deux candélabres brillants qui devaient 
instruire le roi Clovis dans la voie de Dieu, 
l'arracher à la captivité du démon et, par la 
miséricorde de Dieu, lui ouvrir, à lui et à la 
race valeureuse des Francs, les portes de la 
lumière éternelle. Les Francs allaient croire 
au Christ, devenir « la nation sainte, le 
peuple conquis par lequel seraient bientôt 
publiées les grandeurs de Celui qui les avait 
appelés des ténèbres à son admirable lu- 
mière (1). » 

I. s. Pierre, I, 2, 9. 



IV. — SAINT VAAST. 91 

;> L'Evangile nous apprend que Notre- 
Seigneur, entrant à Jéricho, exauça la prière 
d'un aveugle qui implorait son secours, et lui 
rendit la vue, afin de confirmer le peuple qui 
le suivait dans la foi de sa divinité. Par ce 
miracle de la lumière naturelle rendue à cet 
aveugle, il voulait éclairer spécialement l'âme 
de ses disciples. De même Védasfus, aidé de 
la vertu du Christ, confirma dans le cœur 
du roi, par le miracle de la guérison d'un 
aveugle, la foi qu'il venait de lui prêcher par 
ses paroles. Le roi allait comprendre que son 
cœur avait autant besoin d'être éclairé par 
les raj'ons de la grâce, que les yeux de cet 
aveugle par la lumière du jour. Une foule 
immense se pressait autour du roi près du 
paj's de Vongise, sur les rives de l'Axona 
(Aisne), dans la Villa Regulliaca (Rilly). Au 
passage d'un pont, un aveugle, apprenant que 
Védastus se trouvait dans le cortège^ s'écria : 
« Elu de Dieu, bienheureux Védastus, ayez 
pitié de moi ! Je ne vous demande ni or ni 
argent, invoquez le Seigneur et rendez-moi 
la vue. » L'homme de Dieu comprit que ce 
miracle lui serait accordé du Ciel, non point 
seulement pour récompenser la foi de l'aveu- 
gle, mais surtout pour illuminer l'intelligence 
d'un peuple entier. Il se mit en prières, puis, 
traçant un signe de croix sur le front de 
l'infirme, il dit : « Seigneur Jésus, vous qui 
êtes la véritable Lumière, vous qui avez 
guéri l'aveugle-né de l'Evangile, ouvrez les 
yeux de cet homme, et que toute la multitude 
qui m'entoure comprenne que seul vous êtes 
Dieu, et que le Ciel et la terre vous obéis- 
sent. » En ce moment l'aveugle recouvra 



92 IV. — SAINT VAAST. 

subitement la vue et se joignit à la foule en 
bénissant le Seigneur. Plus tard, on bâtit, au 
lieu même oii s'accomplit le miracle, une 
église qui subsiste encore, ajoute Alcuin, et 
où les prières des fidèles obtiennent chaque 
jour des faveurs divines. 

» Le roi Clovis, instruit par l'homme de 
Dieu dans les vérités de l'Evangile, et fortifié 
dans sa foi par ce miracle, se hâta de se 
rendre à la ville de Reims, vers le saint 
pontife Rémi, pour recevoir de lui la grâce 
du baptême. Il demeura quelque temps près 
de lui afin de se soumettre aux règlements 
de l'Eglise et de pratiquer la pénitence, selon 
le précepte de l'Apctre, qui veut que le 
sacrement de la régénération soit précédé 
du baptême des larmes : « Faites pénitence 
et que chacun soit baptisé au nom de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ. » Le bienheureux 
pontife, qui connaissait aussi ces autres 
paroles de l'Apôtre : <■■ Que chaque chose se 
fasse en son temps, » fixa le jour où le roi 
entrerait dans l'église pour y recevoir les 
sacrements de la divine miséricorde. Lorsque 
le roi de Ninive, à la prédication de Jonas, 
descendit de son trône et s'humilia dans la 
poussière pour faire pénitence, ce fut certes 
un spectacle bien consolant. Il y eut aussi 
dans l'Eglise de Dieu une grande joie lors- 
qu'on vit le roi de France humilier sa majesté 
sous la main des prêtres du Très-Haut. » 

Tel est le récit de l'hagiographe : on a pu 
le remarquer, il nous oflre de précieux détails 
dont nous aurons l'occasion d'apprécier l'im- 
portance. Nous voyons le roi franc soumis 
avant son baptême aux règles ecclésiastiques 



I\'. — SAINT VAAST. 



93 



et à la pratique de la pénitence, « ecclesiasiias 
fuuctionibiis et pœnitcntiœ^ » dit le texte d'Al- 




Saint Vaast, 



(D'après une estampe ancienne gravée par J.-B'^ Veints.) 



cuin ; cela veut dire, en d'autres termes, qu'il 
dut subir les « scrutins - et les autres épreuves 
du catéchumcnat. Nous le savions déjà par la 



94 IV. — SAINT VAAST. 

lettre de saint Avit (1), mais il nous plaît 
d'en trouver ici une nouvelle preuve et de 
rencontrer la vie de S* Vaast en parfaite 
conformité avec l'histoire. A une grande 
distance des événements, qui n'aurait pas 
imaginé facilement que le roi des Francs eût 
été, par privilège, dispensé des épreuves 
ordinaires que devaient subir les adultes 
avant leur entrée dans l'Eglise ? Bien plus, 
l'auteur de la Vita Vedasti nous avertit 
expressément que l'évêque de Reims, pour 
suivre le précepte de saint Paul : « Oinnia 
honeste seciuidiun or dinein fiant (2), » déter- 
mina une fête spéciale pour l'administration 
du baptême. Cela signifie évidemment que ce 
jour-là ne dut pas être un des jours consacrés 
par la tradition ancienne de l'Eglise, c'est-à- 
dire une des vigiles de Pâques ou de la 
Pentecôte. Ici encore la Vita Vedasti con- 
corde exactement avec la lettre de saint 
Avit. Nous savons en effet, d'une manière 
certaine, par ce dernier auteur, que la céré- 
monie du baptême n'eut lieu ni à Pâques ni 
à la Pentecôte, mais la veille même de Noël, 
d'après un usage qui commençait à s'intro- 
duire dans les Gaules et qui parut si bien 
être à cette époque une dérogation à la cou- 
tume généralement observée dans l'Eglise, 
que tous les chroniqueurs du moyen-âge, 
sans aucune exception, persuadés comme ils 
l'étaient que les règles ordinaires avaient été 
observées, fixèrent sans hésitation au jour de 
Pâques le baptême de Clovis et des Francs. 

1 . « Qua competentem vos profitebamini. y> 

2. I Cor., 14, 40. 



SAINT REMI. 95 



Je signale une dernière particularité dans 
la Vie abrégée de saint Vaast. « Le roi, y est- 
il dit, s'arrêta quelque temps à Reims et, 
ayant confessé la foi en la divine Trinité, il 
reçut la grâce du baptême. » Nous retrouve- 
rons plus loin, en parlant des usages de 
l'Eglise primitive dans la collation du bap- 
tême, une explication de ce passage remar- 
quable de la vie de saint Vaast. A l'époque 
des grandes hérésies, il était prescrit aux 
ministres du baptême de demander aux adul- 
tes, candidats du sacrement, une renoncia- 
tion explicite à l'hérésie qui affligeait alors 
l'Eglise catholique (1). Or tous les barbares, 
sauf quelques tribus idolâtres, étaient alors 
la proie de l'arianisme : il avait pénétré 
jusque dans la famille de Clovis, dont une des 
sœurs, la princesse Lantechilde, était une 
arienne convaincue. Il y avait donc double 
raison pour demander à Clovis un acte de foi 
en cette divine Trinité, au nom de laquelle il 
allait être bientôt lui-même régénéré dans 
les eaux du baptême. 



V. — SAINT REMI. 

LES évêques, « ces insignes capitaines des 
milices chrétiennes, dit la Vie de saint 
Ouen^ se réunissaient journellement comme 
des abeilles assidues autour d'une ruche, 

l. Latini de singulis symboli artictilis eos interrogabant^ ac 
de eo prasertitii fidei articule de quo, aliqiia grassante hœresi, 
conlroversia erat. Pellicia, I, lib. I, sect. i, ,§ iv. 



gô V. — SAINT REMI. 

« Confliiebaitt qttotidie velîit ad alvearia apes 
assidiiœ, insignes clivistianœ miîitiœ diicto- 
res (1). » Telle est l'origine de la comparaison 
célèbre : La France a été formée par la 
main de ses premiers évêques « comme un 
rayon de miel pétri dans la ruche par un 
essaim d'abeilles laborieuses (2). » Saint 
Rémi est un des plus grands parmi ces 
patriarches de l'Eglise des Gaules. Dans 
l'ordre des temps, il est aussi le premier de 
ces évêques qui ont fait la France. Ils furent 
nombreux, il est vrai, ceux qui prirent part à 
cette grande œuvre de la conversion de 
Clovis et des Francs. A chacun, la Provi- 
dence avait assigné son rôle. Il a été dit 
d'ailleurs comment Clovis, encore païen, 
s'était prosterné au tombeau de saint Martin 
et s'était relevé avec une grâce de conver- 
sion ; comment sainte Clotilde avait préparé 
les voies par l'apostolat domestique ; comment 
saint Vaast avait catéchisé le nouveau 
converti, pendant que saint Avit soutenait, 
de ses félicitations et de ses conseils, sa réso- 
lution généreuse. 

D'autres saints personnages, des évêques 
surtout, dont l'histoire ne nous a pas gardé 
les noms, unissaient leurs efforts pour hâter 
le dénouement si impatiemment désiré. Saint 
Rémi est au centre de cet apostolat, c'est en 
lui que se réunissent ces influences, c'est lui 
qui les dirige. 

Le jour du baptême, ils vinrent en nombre, 

i. Acta SS. 24 aug. 

2. Voir sur ce sujet Lecoy de la Marche : La Fondation 
de la Fratice du IV^ an VI^ siècle, chap. III, Le rôle social 
des évcques. 



I 



\. — SAINT REMI. 



97 



ces évêques qui avaient été les auxiliaires de 
saint Rémi. Cette phalange nombreuse de 




Saint Rémi. 



(D'après Les heureux commencements de la France chrétienne 
sous saint Rémi, par le Père René de Ceriziers, 1633.) 



Pontifes, « mnnerosa Pontificum nianiis, -" 
dont parle l'évêque de Vienne, saint Avit, 



Clovis et la France. 



98 V. — SAINT REMI. 

symbolise bien la sainte conspiration des 
princes de l'Eglise des Gaules pour conquérir 
Clovis à la foi chrétienne. Ils sont nombreux, 
mais saint Rémi les domine tous, comme 
Févêque qui domine de son front couronné 
les ministres qui l'assistent dans une cérémo- 
nie sacrée. 

A quoi saint Rémi fut-il redevable de cette 
supériorité ? Ce ne fut point à l'importance 
de son siège épiscopal. Bien que la métropole 
rémoise fût alors une des plus belles villes, 
la plus importante peut-être du royaume con- 
quis par Clovis, c'était plutôt la ville de 
Soissons, dont saint Principius était l'évêque, 
qui pouvait passer, à certains égards, pour 
la nouvelle capitale des Francs. L'évêque de 
Reims avait-il sur ses collègues de l'épisco- 
pat la supériorité du talent ? Cela est incon- 
testable. Saint Rémi fut, par son éloquence, 
la merveille de son siècle (1). Il y a, dans 
la littérature chrétienne, un curieux monu- 
ment qu'il est bon de citer ici malgré sa 
longueur, comme un témoignage de la haute 
estime des contemporains pour le talent 
oratoire de l'évêque de Reims. C'est une 
lettre adressée par saint Sidoine Apollinaire 
à saint Rémi. 

« Sidoine au Seigneur pape Rémi, salut. 

'' Quelqu'un du pa3^s des i\rvernes est allé 
en Belgique. Arrivé à Reims, il a gagné, soit 
par des services, soit à prix d'argent, votre 

I. Parmi les études récentes sur saint Rémi, cf. Le baptême 
de Clovis et les évêques des Gaules^ par le P. H. Chérot. 
Etudes religieuses^ mai 1896, p. 70. 



SAINT REMI. 99 



secrétaire et bibliothécaire, et en a obtenu 
un manuscrit fort volumineux de vos Décla- 
mations. De retour dans notre pays, il était 
tout fier de la possession de tant d'ouvrages. 
Aussitôt, tous les hommes studieux et moi, 
nous nous sommes mis à en apprendre la plu- 
part de mémoire et à les transcrire tous. 
D'un consentement unanime, il a été déclaré 
qu'il y a maintenant peu de personnes capa- 
bles d'écrire ainsi. 

» En effet, il y a peu d'auteurs, ou, pour 
mieux dire, il n'3^ en a point, qui sachent, 
même à force de travail, ainsi disposer un 
sujet et mettre dans l'arrangement des mots 
et des phrases autant de symétrie ; ajoutez 
à cela le choix des exemples, l'authenticité 
des témoignages, la propriété des épithètes, 
la grâce des figures, la force des arguments, 
le mouvement des passions, l'abondance du 
style et la vigueur foudroyante des conclu- 
sions. La phrase est forte et nerveuse, les 
propositions sont enchaînées entre elles par 
d'élégantes transitions. Le style, coulant, doux, 
toujours arrondi, glisse sur la langue du lec- 
teur sans jamais l'embarrasser, et n'admet 
pas ces constructions rocailleuses qui forcent 
la langue à balbutier sous la voûte du palais. 
Enfin, il est toujours limpide et facile ; ainsi 
l'ongle passe légèrement sur le cristal ou 
l'agate, sans rencontrer aucune aspérité, 
aucune pente qui puisse l'arrêter. En un mot, 
il n'existe pas, de notre temps, un orateur 
que votre habileté ne surpasse sans peine, et 
ne laisse bien loin derrière vous. Aussi, Sei- 
gneur pape, je suis près de soupçonner que 
vous êtes fier (pardonnez-moi l'expression) 



100 V. — SAINT REMI. 

de cette riche et admirable élocution ; mais, 
bien que l'éclat de votre talent égale celui 
de vos vertus, il ne faut pas nous dédaigner, 
car si nous ne composons pas des ouvrages 
dignes d'éloges, nous donnons des éloges aux 
bons ouvrages. Cessez donc, désormais, de 
décliner notre jugement, dont vous n'aurez à 
redouter ni critiques mordantes, ni reproches 
blessants. 

» Au reste, si vous refusez de féconder 
notre stérilité par l'éloquence de vos entre- 
tiens, nous guetterons le moment favorable 
d'acheter aux passants, nous nous entendrons 
avec d'adroits voleurs, nous les subornerons 
même pour dévaliser votre portefeuille, et si 
aujourd'hui vous êtes insensible à nos prières 
et à notre déférence, alors, mais vainement 
alors, vous serez sensible au larcin (1). » 

Cependant ce ne fut ni à cause de l'impor- 
tance de sa ville épiscopale, ni à cause de sa 
science et de son talent oratoire que saint 
Rémi mérita l'honneur d'être le premier apô- 
tre des Francs. L'évêque de Clermont disait 
bien : « L'éclat de votre talent égale celui 
de vos vertus ; > et plus tard, longtemps 
après la mort de saint Rémi, bien défendu 
par conséquent contre tout soupçon de flat- 
terie, l'historien des Francs confirmera cet 
éloge, lorsque, après avoir loué l'éloquence 
de l'évêque de Reims, il ajoutera immédiate- 
ment ces paroles : « C'était en même temps 
un homme si élevé en sainteté qu'on ne crai- 
gnait pas de comparer ses vertus à celles du 

I. Traduction empruntée au R. P. Chérot., Etudes, ibid. 



V. — SAINT REMI. lOr 

saint Pape Sylvestre : (Evat sanctus Remi- 
giiis episcopus cgregiœ scientiœ^ et rhetoricis 
adprime imbiitiis scientiis^ sed et sanctitate 
ita pvœdavus ut sancti Silvestvi virtiitihtis 
œqnavetnr) (1). Nous touchons à la véritable 
cause de la haute influence que saint Rémi 
exerça sur les Francs, et à l'explication du 
rôle prépondérant qui lui revient dans l'his- 
toire du Baptême de Clovis. Ce savant, cet 
homme éloquent, cet évêque, était aussi un 
grand saint. « Cette sainteté lui servit plus 
dans l'œuvre de la conversion des Francs 
que tous ses dons oratoires, rehaussés des 
artifices de la rhétorique : elle le porta vers 
eux ; dès lors ils devaient se porter vers 
lui. Le don de soi-même est toujours payé 
de retour. Le saint allait aux barbares : 
les barbares devaient un jour venir au 
saint (2). ■> 

N'est-ce pas d'ailleurs la loi de la Provi- 
dence ? La vie seule communique la vie. Le 
Christ, qui devait être l'auteur de la vie sur- 
naturelle dans l'Eglise, la source de toute 
sainteté (3), fiât rempli des trésors de la divi- 
nité afin que nous pussions tous recevoir de 
sa plénitude (4). Par une loi analogue, Dieu 
se sert des saints pour ses œuvres de sancti- 
fication, et quelle œuvre de sainteté que 
d'amener à la vie une nation chrétienne ! 
Quel saint devait être celui qui fut sous la 

1. Hist. Fr. ir, 31. 

2. P. H. C\\éro\., Etudes religieuses, ibid, t^'. "j ^ . 

3. Col. 2, 9 : « In ipso inhabitat oinnis plenitudo Divinitatis 
corporaliter : et estis in illo repleti. > 

4 ]o. \y\t: i. Et de plenitudine ejus omnes nos accipimus.y 



102 V. — SAINT REMI. 

main de Dieu l'instrument d'une si grande 
entreprise ! 

Le caractère de cet apostolat de saint 
Rémi auprès des Francs est le zèle actif, 
courageux, infatigable. On l'a comparé avec 
raison à celui de l'abeille, attachée à son 
œuvre sans trêve ni repos, ardente au tra- 
vail, armée pour la défense : mélange de force 
et de douceur. L'une et l'autre étaient néces- 
saires : la douceur, vertu inséparable d'un 
ministre de l'Evangile ; la force, car cette 
œuvre d'édification de la France chrétienne 
ne pouvait s'exécuter sans de pénibles 
labeurs. Il ne faudrait point ici se faire une 
fausse idée de l'étendue de ce zèle des 
évêques gallo-romains au V^ siècle, et croire 
qu'il restait confiné dans la prédication et les 
œuvres du saint ministère. On ne dit point 
que les évêques formèrent l'Eglise des 
Gaules : il y avait longtemps que ses premiers 
apôtres en avaient jeté les fondements ; ils 
n'ont pas fait l'Église des Gaules au V^ et au 
Vie siècle, ils ont fait la France. A leur juri- 
diction spirituelle, ils joignaient une autorité 
temporelle qui faisait d'eux les chefs de la cité. 
Toutes les institutions avaient croulé autour 
de l'Eglise, elle seule restait debout. Il n'y 
avait plus de magistrats romains, et les bar- 
bares arrivaient menaçants. Qu'y a-t-il d'éton- 
nant que les populations se soient serrées 
d'instinct autour de leurs évêques ? Abandon- 
nées par l'Empire, qui ne pouvait plus les dé- 
fendre, elles demandaient secourset protection 
à la seule force qui fût capable de les pro- 
téger, et qui, par son caractère de suavité 
maternelle, exerçait sur elles d'irrésistibles 



SAIMT. REMI. 10^ 



attraits. Valentinien en 365 avait institué les 
defensores civitatis pour remplacer les der- 
nières magistratures romaines disparues peu 
à peu pendant les invasions barbares. 
L'évêque, de droit ou de fait, par l'accepta- 
tion du peuple, devint ce défenseur de la cite'. 
La hiérarchie ecclésiastique fut en même 
temps une hiérarchie civile, « et comme il 
n'y avait pas de gouvernement central, les 
évoques, à cette époque, étaient à peu près 
tout (1). » Comment l'Eglise comprit ce rôle, 
comment ses évêques furent les véritables 
défenseurs de la cité, il faudrait demander à 
l'histoire de nous le dire. Elle nous montre- 
rait, comme types de ce dévouement, un 
saint Loup, évêque de Troyes, s'avançant 
hardiment, revêtu de ses habits pontificaux, 
suivi de son clergé et précédé de la Croix, 
au-devant d'Attila, le fléau de Dieu, et détour- 
nant, par l'autorité de sa parole, l'orage qui 
allait fondre sur sa ville épiscopale ; un saint 
Aignan, évêque d'Orléans, opérant par ses 
prières le même prodige (2). Mais les Huns 
n'étaient qu'une horde dévastatrice : d'autres 
les suivaient dont la mission providentielle 
était de prendre demeure sur le sol envahi. 
Quelle serait l'attitude de l'Eglise à l'égard 

1. Lecoy de la Marche, ibid. 

2. <L Dans quelle histoire de France, dit M. Lecoy de la 
Marche, avons-nous vu retracer, comme il le mériterait, ce 
trait de courage et de dévouement? J'en connais une, rangée 
avec raison au nombre des meilleures et même conçue dans un 
bon esprit, qui raconte en détail l'expédition d'Attila, les voies 
romaines qu'il suivit, les noms barbares de ses auxiliaires, etc , 
etc. Et l'auteur ne prononce même pas ce nom vénérable de 
saint Loup, dont la mémoire devrait être chère à toute la race 
gauloise ! Voilà comment notre histoire a été faite. > {La 
Fondai, de la France, p. 79.) 



104 ^'- — SAINT REMI. 

de ces nouveaux venus ? N'avait-elle pas le 
droit d'orienter cette société nouvelle vers 
le catholicisme, la véritable civilisation, et 
d'user pour cette fin de son immense 
influence ? Les évêques ne pouvaient-ils pas 
être des sauveurs sans qu'on puisse les accu- 
ser d'avoir été en même temps des poli- 
tiques ? < Je ne comprends donc pas très 
bien, dit un savant critique, la pensée du 
pieux et savant Gorini qui s'évertue à prouver 
contre Thierry, Ampère et consorts, que le 
clergé catholique ne favorisa pas les Francs, 
qu'il n'avait pas autant de pouvoir qu'on l'a 
dit ; et à disculper deux ou trois prélats du 
centre ou du midi de leurs sympathies décla- 
rées pour Clovis. Où allait-on sans la réno- 
vation amenée par le mélange du sang 
germanique au vieux sang gaulois ? A la 
décomposition, au néant. L'Eghse devait 
donc mettre à profit ce renfort providentiel, 
et, au lieu de le repousser, se l'associer 
pour fonder la France. Elle le fit, et fit 
bien(l). » 

Voilà donc l'œuvre de saint Rémi et des 
évêques catholiques de cette époque. Ce fut 
une création laborieuse ; elle rappelle ces 
travaux des missionnaires dans les pa3^s loin- 
tains, obligés, en même temps qu'ils appren- 
nent la bonne nouvelle, de façonner les mœurs, 
de civiliser, d'organiser les institutions, de 
faire sortir, en un mot, du chaos de la barba- 

I. Lecoy de la Marche, ibid. p. 8i. 

« Le concours des évêques, dit Gorini, ne fut donc pas néces- 
saire à Clovis. Fort heureusement, car jamais ce concours 
n'exista. » — Clovis et le C 1er s^é gaulois, dans la Défetise de 
PEglise, I, p. 349. 



V. — SAINT REMI. IO5 

rie une société nouvelle. Si c'est cela de la 
théocratie, qu'elle soit à jamais bénie. Heu- 
reuse politique ! Heureux le peuple dont le 
Seigneur est le maître ! Plût au Ciel que les 
Gallo-Romains et après eu:^ les Mérovingiens 
n'eussent jamais subi d'autre influence ni 
connu d'autres maîtres ! (1) 

Il appartient aux historiens de saint Rémi 
de donner en détail les preuves de son zèle 
apostolique. Parmi les trop rares documents 
de cette vie que le temps a épargnés, nous 
avons compté plus haut la fameuse lettre 
adressée à Clovis au début même de son 
règne, et qu'on a appelée avec raison « la 
charte fondamentale de la monarchie très 
chrétienne (2). » Saint Rémi se hâte de s'em- 
parer de l'esprit du jeune roi ; il lui parle 

1. On ne voit pas non plus l'inconvénient qu'il y aurait à 
reconnaître que le mariage de Clovis et de sainte Clotilde fut 
préparé par des influences venant de l'Église. Etait-il possible 
de se désintéresser d'une union qui promettait tant d'espérances 
pour la conversion du peuple franc, qui était alors le peuple de 
l'avenir? Les évéques de Burgondie auraient-ils pris une part 
plus active à ce mariage.'' M. Kurth < aime à se persuader que 
Clotilde chrétienne, à la veille d'épouser un païen, se sera adres- 
sée, dans le trouble de sa conscience, à quelque grand pasteur 
comme saint Avit. La supposition n'a rien d'invraisemblable ; 
elle est présentée avec réserve et reste dans de sages limites. 
Volontiers nous la ferions nôtre. » — P. Chérot, z'â/d. p. 66. 

Quand Théodelindc épousa Agilulphe sur le conseil d'hommes 
prudents, il est bien permis de croire que cette pieuse reine prit 
les avis du clergé catholique, avec lequel elle était en relations, 
pour préparer la conversion des Lombards : « ///a vero consi- 
Hum cùin priidentibus habetis Agihilphum ducem sibi viruni et 
genii regein elcgit. > — Jo. diac. /••. L. m, 14. — 95, p. 537. 

2. Lecoy de la Marche, ibid. 

Voir sur la date de cette lettre le même auteur, ibid., appen- 
dice I*^'. Elle serait de 486, année de la prise de Soissons. Clovis 
avait alors vingt ans. AL Kurth {Clovis, p. 241, note) la fait 
remonter à l'année 481, d'après le texte qui désigne < un jeune 
souverain qui vient de monter sur le trône plutôt qu'un seigneur 
qui vient d'écraser un rival. > 



I06 V. — SAINT REMI. 

avec cette gravité, cette autorité paternelle 
qui rappelle involontairement les conseils 
donnés aux fils de France par des évêques 
tels que Bossuet et Fénelon. Ce fut le premier 
acte connu de son rôle apostolique auprès du 
roi des Francs. Plus tard, quand le moment 
décisif est arrivé pour Clovis de faire son 
entrée dans l'Eglise, la première pensée de 
sainte Clotilde est de faire avertir l'évêque 
de Reims. D'où vient cet empressement? Ne 
laisse-t-il pas supposer une entente entre les 
deux saints, une union de prières, et la preuve 
que saint Rémi, attendant comme sainte Clo- 
tilde avec impatience l'heure de Dieu, ne 
cessait de veiller sur cette âme pour laquelle 
il avait montré jadis tant de sollicitude ? Une 
dernière fois nous retrouvons saint Rémi et 
Clovis réunis dans les plus graves pensées. 
Une des sœurs du roi, Alboflède, qui avait 
reçu le baptême en même temps que lui, était 
morte quelque temps après avoir été baptisée 
et s'être consacrée à Dieu en prenant le voile 
des vierges. Il faut citer la lettre admirable 
que saint Rémi écrivit à Clovis pour le con- 
soler ; on y verra la foi profonde du saint, 
et aussi le même ton de grave autorité que 
nous avons déjà remarqué dans ses autres 
paroles, mais tempéré par une grande ten- 
dresse de charité. 

« Je suis accablé moi-même par la douleur 
que vous cause la mort de votre sœur Albo- 
flède, de glorieuse mémoire. Mais nous avons 
de quoi nous consoler en pensant que celle 
qui vient de quitter cette vie mérite plutôt 
d'être enviée que pleurée. Elle a vécu de 
manière à nous permettre de croire que le 



V. — SAINT REMI. 10/ 

Seigneur l'a prise auprès de lui, et qu'elle est 
allée rejoindre les élus dans le Ciel. Elle vit 
pour notre foi chrétienne ; elle a maintenant 
reçu du Christ la récompense des vierges. 
Non, ne pleurez pas cette âme consacrée au 
Seigneur : elle resplendit sous les regards 
de Dieu dans la fleur de sa virginité, et elle 
porte sur la tête la couronne réservée aux 
âmes sans tache. Ah ! loin de nous de la 
pleurer, elle qui a mérité de devenir la bonne 
odeur du Christ, et de pouvoir, par lui, venir 
au secours de ceux qui lui adressent des 
prières. 

» Chassez donc, seigneur, la tristesse de 
votre cœur, et dominez les émotions de votre 
âme ; vous avez à gouverner avec sagesse et 
à vous inspirer de pensées qui soient à la 
hauteur de ce grand devoir. Vous êtes la tête 
des peuples et l'âme du gouvernement ; il ne 
faut pas qu'ils vous croient plongé dans 
l'amertume de la douleur, eux qui sont habi- 
tués à vous devoir toute leur félicité. Soyez 
donc vous-même le consolateur de votre 
âme ; veillez à ce qu'elle ne se laisse pas 
enlever sa vigueur par l'excès de sa tris- 
tesse. 

> Croyez le bien, le Roi des Cieux se réjouit 
du départ de celle qui nous a quittés, et qui 
est allée prendre sa place dans le chœur des 
vierges (1). » 

C'est la lettre d'un évêque, et en même 
temps d'un ami et d'un père. Saint Rémi sait 
consoler en remontant, pour trouver les seules 
vraies consolations, aux sources vives de la 

I . Migne, P. L. t. 65, p. 963. 



I08 V. — SAINT REMI. 

foi. Il console, mais il se souvient qu'il est 
apôtre. Dans cette occasion comme dans sa 
lettre de félicitations au jeune roi prenant 
possession de son royaume, comme au bap- 
tistère de Reims, sa parole instruit, fortifie, 
élève l'âme dans les régions surnaturelles. Il 
faut toujours finir par ces paroles de son 
historien : « Saint Rémi était un homme sou- 
verainement éloquent, mais aussi d'une émi- 
nente sainteté. > 

Nous devons une éternelle reconnaissance 
à ce grand saint qui a été le premier apôtre 
de la nation française ; nous n'admirerons 
jamais assez les dons excellents dont Dieu 
s'est plu à orner son esprit et son cœur. 
Ajoutons quelque chose à cette admiration 
et à cet amour. Il nous faut écouter la leçon 
que prêche cette vie de zèle apostolique. 
L'action de saint Rémi a été ce qu'on pourrait 
appeler l'action publique, officielle de l'Eglise; 
par lui se manifeste la puissance civilisatrice 
du christianisme, celle qu'il a déployée dès 
le commencement de sa fondation, en accom- 
plissant des merveilles qu'aucune civilisation 
humaine, aucune culture n'avait réalisées 
jusque-là. Seule l'Eglise, par la vertu de 
Jésus-Christ, a su dompter, convertir, trans- 
former les barbares et créer les nouvelles 
sociétés chrétiennes. Sa vertu est toujours la 
même ; sa force est immortelle, puisqu'elle 
est divine ; sa charité ne s'éteint pas, puis- 
qu'elle est celle de Jésus-Christ ; elle seule 
sera donc capable d'opérer les mêmes mer- 
veilles de civilisation sur d'autres barbares 
qui ne viennent pas de loin, mais qui montent 
de bas, apportant les mêmes menaces qu'au- 



V. — SAINT REMI. 



109 



trefois les peuples envahisseurs des premiers 
siècles de notre histoire. Elle seule a le 
secret de ces transformations inconnues à 
la force brutale et à la politique ; elle seule 
saura prononcer efficacement les paroles du 
saint évêque de Reims : Mitis, depone colla. 
V'enez, peuples, inclinez doucement la tête 
pour recevoir le joug très doux de Jésus- 
Christ ! 




^s^.^s-^,^s<^,^^<^^<^.^s^^,ï^<^,^s<^.s^<^,^s<<^. 



LE TRIOMPHE DE LA 



GRACE. 



LE VŒU DE TOLBIAC. 




'a France « est née d'un acte de 
foi sur un champ de bataille. » 
Rien n'est plus vrai que cette 
parole célèbre. Clovis a été 
chrétien dès qu'il a voulu l'être. 
L'ancienne liturgie réservait le nom de fidèles 
à ceux qui avaient reçu le baptême, mais 
appelait chrétiens les simples catéchumènes. 
Le vœu du cœur en faisait déjà des disciples 
du Christ. Clovis fut déjà ce disciple lorsque 
dans les angoisses du combat de Tolbiac (1) 
il se voua au Dieu de Clotilde. Jusque-là il 
avait hésité : à ce moment ses velléités 
devinrent une volonté ; réellement, à cette 
heure il se convertit, c'est-à-dire il se tourna 
vers Dieu, ou plutôt, Celui qui tient dans sa 
main les cœurs des rois et les tourne où il lui 
plaît (2), triompha enfin de ses dernières 
résistances. C'est donc avec raison qu'on fait 



1. Grégoire de Tours signale deux fois la rencontre des Francs 
avec les Alamans. Au livre II, ch. 37, il est question de la 
bataille entre les Alamans et les Ripuaires ; elle eut lieu à Tolbiac 
(Ziilpich). Est-ce la même que celle où ils furent défaits par 
Clovis ? (II, 30.) La question est pendante et ne sera probable- 
ment jamais résolue. On peut, jusqu'à preuve du contraire, con- 
server l'opinion traditionnelle. J'appelle ainsi l'opinion acceptée 
depuis le XVP siècle, lorsque la question fut soulevée pour la 
première fois (Paul Emile, De rebtis gcsiis FrancoruDi, 1599). 
Ceux qui n'admettent pas l'identification des deux batailles 
placent la première en Alsace, dans la vallée di Rh' •. 

2, Prov., 21, I. 



LE VŒU DE TOLBIAC. III 



remonter au vœu de Tolbiac, et la conversion 
du roi franc, et les origines de la France 
chrétienne. 

Je ne sais pas si l'histoire offre beaucoup 
de spectacles qui égalent en grandeur et en 
intérêt celui de ce champ de bataille où vont 
se jouer, on peut le dire, les destinées du 
monde. L'intérêt est moins entre les péripé- 
ties de la lutte entre les deux peuples bar- 
bares, les Francs Saliens et les Alamans, se 
disputant les riches contrées du Nord de la 
Gaule, que dans cette autre lutte intérieure 
qui se concentre tout entière dans le cœur 
du jeune roi, abjurant ses dieux dont il a 
reconnu l'impuissance et poussant vers le 
Ciel son cri de détresse. Là se joue le drame 
invisible ; là se livre le véritable combat où 
Clovis est à la fois vaincu et victorieux de 
lui-même. Les barbares qui se battent à ses 
côtés ne sont que les acteurs secondaires et 
inconscients du drame intime où se rencon- 
trent les véritables acteurs : Dieu, le Maître 
souverain, et sa créature. N'est-il pas vrai de 
dire que ce spectacle est d'une grandeur 
saisissante, quand même on ne réfléchirait 
pas à ses conséquences lointaines, et quand 
on oublierait qu'à ce moment suprême une 
grande nation chrétienne venait de naître ? 
A elle seule, cette rencontre, j'allais dire 
ce duel d'une âme libre, d'une volonté libre 
avec son Créateur tout-puissant, est bien 
tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus 
dramatique, et l'ancienne tragédie, avant 
qu'Euripide l'eût fait descendre du Ciel sur 
la terre, y avait puisé ses plus énergiques 
effets. 



112 I. — LE VŒU DE TOLBIAC. 

D'une simplicité extrême, immobile, sans 
péripéties, par le seul fait cependant de 
mettre le héros aux prises avec l'inexorable 
destin, elle remplissait l'âme de pitié et 
d'une religieuse terreur. C'est qu'on croyait 
voir au-dessus de la scène le terrible person- 
nage dont on ne pouvait prononcer le nom 
sans trembler, l'inflexible Moiva^ investissant 
de sa présence redoutable les spectateurs 
eux-mêmes, et en bas la victime résignée 
entre les mains de la divinité implacable. 
Dans le drame de Tolbiac, les personnages 
sont les mêmes : Dieu, l'Être souverain, et 
l'homme ; l'action aussi est très simple, d'une 
simplicité grandiose ; quelques instants à 
peine suffisent à la développer ; le dénoue- 
ment ne dépasse pas la durée d'un éclair. 
Mais quelle supériorité sur la tragédie 
ancienne ! Comme le drame chrétien a grandi 
et s'est transfiguré ! Comme il surpasse le 
drame d'Eschyle de toute la hauteur qui 
élève la vérité catholique au-dessus des 
sombres imaginations du paganisme ! Dans la 
tragédie grecque, le héros humain, il faudrait 
dire la victime, devient intéressant par son 
impuissance même et son infortune ; mais, 
par un renversement inconcevable, c'est la 
divinité qui est diminuée par sa haine jalouse 
et l'abus odieux qu'elle fait de sa force contre 
un être désarmé. Les païens avaient faussé 
la notion du Dieu juste ; le Dieu bon leur 
était resté inconnu. Comment songer un 
instant à se débattre contre les décrets de 
ce dieu jaloux et mauvais ? Mais surtout 
comment aimer une telle divinité ? Comment 
la prier, c'est-à-dire faire appel à sa toute- 




Clovis et la France. 



114 I- — LE VŒU DE TOLBIAC. 

puissance et à sa pitié ? (1) Au milieu d'une 
tempête qui menaçait d'engloutir dans les 
flots le vaisseau qui le portait, le philosophe 
Bias, voyant quelques passagers, ses com- 
pagnons de voyage, lever les mains vers le 
Ciel, les arrêta par ces paroles qui résument 
toute la théologie du paganisme : « Taisez- 
vous, leur dit-il, prenez garde que Dieu vous 
entende, car il est plus enclin à la vengeance 
qu'à la miséricorde. » 

Ce ne sont pas là les leçons que Clovis a 
reçues de sa sainte épouse, ce n'est; point ce 
dieu mauvais qu'on lui a appris à connaître. 
« Seigneur Jésus, s'écrie-t-il, vous que Clo- 
tilde affirme être le Fils du Dieu vivant, vous 
qui secourez ceux qui sont en danger et 
donnez la victoire à ceux qui espèrent en 
vous, j'invoque votre secours. Si vous m'ac- 
cordez la victoire sur mes ennemis, et que 
j'éprouve cette « vertu > dont le peuple con- 
sacré à votre nom dit avoir reçu tant de 
preuves, je croirai en vous et me ferai bapti- 
ser en votre nom. » On le voit, dans ce cri 
qui échappe à son cœur au milieu du danger, 
Clovis se souvient du Dieu tout-puissant, 

I. La prière est fondée sur un sentiment naturel ; les païens 
devaient la connaître, Clovis lui-même avoue qu'il vient a'invo- 
quer ses dieux : « Invocavi deos meos. > 

Voyez, dans Eschyle {Les sept Chefs devafit Tkèbes), les invo- 
cations du chœur aux divinités poliades : i. A vous, dieux qui 
habitez et possédez notre territoire, si nos armes sont heureuses 
et si notre ville est sauvée, je vous promets d'arroser vos auiels 
du sang des brebis, de vous immoler des taureaux et d'étaler 
dans vos temples saints les trophées conquis par la lante. » 
Mais jamais cette prière ne s'éleva au-dessus d'une formule ou 
dune incantation magique inspirée par la superstition et la 
crainte. {Cf. F. de Coulanges : La Cité antique, ch. VI : Les 
dieux de la cité.) Il fallait attendre le christianisme pour que la 
prière devînt un acte de confiance filiale et d'amour. 



I. — LE VŒU DE TOLBIAC. I15 

mais aussi du Dieu qui est charité. Il a 
entendu parler de la « vertu » du Fils de 
Dieu, mais aussi de sa miséricordieuse bonté 
pour ceux qui souftVent. A travers sa prière, 
nous arrive un écho lointain des patientes 
exhortations de sainte Clotilde expliquant 
au roi barbare ces paroles de l'Evangile : 
« Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je 
vous soulagerai (1). » 

Dans sa manière de concevoir les rapports 
de Dieu avec l'homme, le paganisme ravalait 
la divinité au rang des forces aveugles; la 
dignité de l'homme n'était pas mieux respec- 
tée. Qu'il succombe au mal ou qu'il y résiste, 
il est sans cesse le jouet d'un être supérieur 
infini dans sa force, immuable dans ses 
décrets ! Que devient sa grandeur morale, 
s'il n'a plus de liberté ? Que devient son 
mérite, s'il n'est plus responsable de ses 
actes ?. Comme le problème s'éclaire aux 
enseignements de la foi ! Le triomphe le plus 
célèbre peut-être de la force divine sur la 
volonté humaine, est bien celui qui est raconté 
dans la vie du grand Apôtre des gentils. Saint 
Paul est terrassé sur le chemin de Damas, 
mais, au plus fort de la lutte, ou plutôt au 
sein même de sa défaite, il garde la plénitude 
de sa liberté. Il se rend, mais les armes à la 
main ; il est vaincu, mais il reste libre, il n'a 
jamais cessé de l'être : c'est là ce qui donne 
à son acte de soumission toute sa valeur et 
toute sa noblesse. Sur le champ de bataille 
de Tolbiac, le roi des Francs est aussi ter- 
rassé. '< Depuis longtemps, nous dit saint 

I. Matt. II, 28. 



Il6 I. — LE VŒU DE TOLBIAC. 

Grégoire, Clovis était sollicité par son épouse 
d'adorer le vrai Dieu et de renoncer à ses 
idoles, mais rien ne pouvait l'y déterminer 
jusqu'à ce que, la guerre ayant éclaté avec 
les Alamans, Clovis se trouva forcé par 
nécessité de confesser la foi qu'il s'était 
refusé à confesser jusque-là (1). » Mais dans 
cette dernière extrémité où la main divine 
vient de le réduire, au lieu de se réfugier 
dans le désespoir comme les lâches, ou dans 
une obstination insensée comme les orgueil- 
leux, il s'écrie, à l'exemple de saint Paul : 
« Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? (2) » 
ou plutôt : « Me voici prêt à faire ce que vous 
voulez et ce que vous demandez de moi 
depuis si longtemps. » 

La spontanéité ou le mérite du vœu pro- 
noncé à Tolbiac par notre premier roi chré- 
tien n'est pas une question d'hier. Il y a plus 
de douze siècles qu'elle a préoccupé un 
candide chroniqueur du moyen-âge. Nous 
verrons plus loin ce qu'il a imaginé pour 
résoudre ce prétendu problème. Quel est ce 
chroniqueur ? Il s'agit toujours, on le devine, 
de ce même continuateur et abréviateur ano- 
nyme qui, depuis Scaliger, porte chez les 
érudits le nom de Frédégaire, et que la cri- 
tique rationaliste et protestante s'obstine à 
préférer à Grégoire de Tours, La raison de 
cette préférence est facile à découvrir. Les 
critiques rationalistes, gens en apparence 
froids et sceptiques, sont, de tous les écri- 
vains, les plus sujets peut-être aune infirmité 

1. Hist. Fr. II, 30. 

2. Act. 9, 6. 



LE VŒU DE TOLBIAC. IVJ 



morale assez commune, mais qui étonne chez 
des critiques, c'est-à-dire chez des juges. 
Chez eux, l'esprit est la dupe du cœur. Il 
faut, avant toute chose, éliminer le surnaturel 
de l'histoire ; après cela, qu'importe le reste ? 
Le juge convaincu de passion sera désho- 
noré; la recherche impartiale de la vérité sera 
paral^^sée ; mais la haine du surnaturel sera 
satisfaite. N'est-ce pas assez ? La chronique 
de Frédégaire, comme on l'a prouvé sura- 
bondamment (1), n'est qu'un modeste reflet 
de VHiston'a Francoriim. Renverser les rôles, 
reculer la composition de cette chronique 
deux siècles plus tôt, au-delà de saint Gré- 
goire, changer cet auteur en un vulgaire 
romancier, compilateur fantaisiste d'une chro- 
nique écrite deux siècles après lui, est une 
méthode bien naïve. Il faut reconnaître 
qu'elle aurait l'avantage d'éliminer de l'his- 
toire une foule de détails très gênants pour 
une conscience d'incrédule. Malheureusement, 
ces procédés de composition sont restés 
jusqu'à présent le privilège exclusif des poè- 
tes ou des... faussaires. 

Le chroniqueur qui a remanié l'épisode du 
Baptême tel que l'a raconté Grégoire de 
Tours, n'appartient cependant ni à l'une ni à 
l'autre de ces deux catégories; il est loin 
d'avoir le style enchanteur des poètes, et il 
n'a point non plus les allures d'un écrivain 
qui cherche à mystifier son public. Avec 
d'excellentes intentions, sans doute, il a voulu 
corriger ce qui lui a paru défectueux dans le 
texte de son prédécesseur. Comme la fête de 



I. Ren. des Q. kist., G. Kurth, t. 44, p. 415. 



Il8 I. — LE VŒU DE TOLBIAC. 

Pâques était l'époque ordinaire de l'adminis- 
tration du baptême, c'est ce jour-là que Clovis 
aura été baptisé (1) ; l'homélie de saint Rémi 
sur la Passion est fixée, sans plus d'hésita- 
tion, au dimanche in Alhis ; le chiffre de trois 
mille soldats francs baptisés avec Clovis n'est 
pas jugé suffisant : il le double sans hésiter ; 
enfin le vœu de Tolbiac est aussi retouché. 
Le roi franc paraîtrait sans doute avoir subi 
une sorte de violence morale, s'il se vouait 
au vrai Dieu sous le coup d'un désastre immi- 
nent : c'est donc longtemps avant la bataille 
que Clovis fera sa promesse. < Lorsqu'il se 
» préparait à faire la guerre aux Alamans, 
» nous dit Frédégaire, le roi Clovis fit vœu 
» de se faire chrétien s'il obtenait la vic- 
» toire (2). » Puis, le moment du péril arrivé, 
il renouvela le vœu qu'il avait fait avant de 
commencer la guerre. Je laisse de côté la 
question de vérité historique ; elle est hors 
de doute ; le chroniqueur est ici en flagrante 
contradiction avec Grégoire de Tours. Je ne 
prétends pas non plus que le vœu accompli en 
de telles conditions soit sans valeur et sans 
mérite (3) ; ce que je veux faire remarquer, 

1. Voyez le démenti que donne à cette invention de Fré- 
dégjaire la lettre de saint Avit, écrite au lendemain même du 
baptême. 

2. « Cumqiie belliim co7itra Alamaiiiios Chlodoi'eus fexj/iovc- 
ret, suadeiite 7-e^ina, vovtt, si victoriam obtineret, efficeretur 
Chrisfiamis. » I, 2r. 

3. Il y a des exemples célèbres, celui-ci entre autres, qui 
n'est pas fans analogie avec le vœu de Clovis. « Le 24 mai 1808 
au soir, la petite armée tyrolienne était campée à trois heures de 
poste d'Innfebriick, sur les hauteurs de Schôenberg. Par ordre 
d'André Hofer, l'un des aumôniers adressa aux paysans quelques 
énergiques paroles, puis, d'une voix forte, donna l'absolution 
générale et pour pénitence le combat. Tous étaient encore 
agenouillés, quand leur chef, debout, la main levée, promit à 



I. — LE VŒU DE TOLBIAC. 1 19 

c'est que cette retouche imprudente a été 
inspirée par un scrupule mal entendu et une 
grossière ignorance de la moralité des actes 
humains. Qu'il fût ou non prémédité, le vœu 
de Clovis restait un acte moral et méritoire, 
parce qu'il était un acte accompli en pleine 
liberté. J'ajoute que le héros franc n'a rien 
gagné à ce remaniement de l'histoire. Lors- 
que Corneille et Racine, usant du droit tradi- 
tionnel accordé de tout temps aux peintres 
et aux poètes, ajoutaient ou retranchaient 
quelques traits soit aux faits historiques, soit 
au caractère de leurs personnages, ces alté- 
rations légères de l'histoire tournaient au 
moins tout entières au profit de l'intérêt dra- 
matique. Hélas ! ce n'est pas cette arrière- 
pensée qui a guidé notre chroniqueur ; il ne 
s'est pas aperçu que Clovis était moins grand, 
moins généreux, par conséquent moins dra- 
matique, si, loin du péril, il calculait d'avance 
les bénéfices de sa conversion et l'offrait à 
Dieu comme enjeu de la victoire ; il n'a pas 
vu non plus que la scène de Tolbiac, si elle 
est connue d'avance, prévue dans ses détails, 
est dépourvue d'intérêt, et que la spontanéité 
du cri que le héros franc a poussé àl'impro- 
viste vers le Ciel, enlève à sa promesse cette 
apparence de marchandage, ce quelque chose 
d'intéressé et d'égoïste qui n'est ni chevale- 
resque ni français. 

Dieu, s'il leur accordait la victoire, de célébrer désormais comme 
fête nationale la solennité du Sacré-Cœur de JÉSUS, auquel il 
vouait de nouveau la terre du Tyrol. Mille cris belliqueux y 
répondirent, répétés par les échos des montagnes dans le silence 
de la nuit. Le Tyrol, qui avait déjà trouvé son Guillaume Tell, 
venait d'avoir aussi son serment du Griitli. » — Ch. Clair, S. J , 
André Bofer. —Et. rel. 1868, p. 884. 



120 I. — LE VŒU DE TOLBIAC. 

Mais il y a dans le drame de Tolbiac bien 
d'autres aspects plus intéressants que ces 
subtilités d'analyse psychologique où nous a 
entraînés, malgré nous, l'imprudence d'un 
des historiens de Clovis. Il faudrait étudier 
et admirer la conduite de la Providence 
envers ce roi qu'elle destinait à être le chef 
d'un grand peuple. C'est par lui, c'est par 
son exemple, que des milliers de barbares, 
et une nation entière, allaient entrer dans 
l'Eglise ; et par cette nation ainsi convertie à 
la foi du Christ, Dieu devait opérer dans le 
monde de grandes choses : Gesta Dei per 
Fvancos. Cette parole mémorable, qui n'a 
rien de l'emphase sonore des grands mots, 
souvent vides de sens, mais qui est l'expres- 
sion vraie d'une réalité historique, résumait 
toute la carrière future du peuple franc, de ce 
peuple qui allait sortir de cette première 
d^^nastie barbare. Elle se déroulait, cette 
carrière magnifique, pendant de longs siècles, 
devant l'infinie sagesse de Dieu. Au chef, au 
patriarche de cette nation privilégiée, la 
Providence réserva donc des grâces de choix. 
Elle fera la conquête de ce barbare, et, pour 
le gagner à la foi, elle épuisera les trésors 
de sa douceur et de sa force : siiaviter et 
fortiter^ car c'est ainsi qu'elle mène'le monde. 
Les suaves exhortations de sainte Clotilde, 
qui s'est faite le bon ange de ce païen obstiné 
dans le culte de ses faux dieux, n'ont point 
réussi. Dieu emploiera d'autres mo3"ens. 
« Aux âmes fortes et généreuses il semble 
qu'il porte un défi comme au patriarche Job : 
« Allons, ceins tes reins comme un homme 
» courageux ; est-ce que tu rendras vains 



I. — LE VŒU DE TOLBIAC. 121 

» mes jugements ? as-tu un bras puissant 
>> comme celui du Très-Haut ? ta voix est-elle 
» forte comme son tonnerre ? Allons, disperse 
» tes ennemis dans ta fureur, va les confon- 
» dre, cache-les dans la poussière, et je con- 
» fesserai que ta main a pu te sauver (1). » 
Ainsi dans les épreuves qu'il leur envoie, 
dans le langage multiple que sa grâce leur 
fait entendre, la sagesse divine sait condes- 
cendre et se mesurer pour ainsi dire aux 
âmes dont elle veut faire la conquête. A 
Constantin et à Clovis, puisqu'il faut désor- 
mais ne plus se séparer de ces deux noms 
dans l'histoire de l'Eglise, Dieu parlera le 
langage qui convient à des guerriers. Il mon- 
trera au premier la Croix sous la forme d'une 
enseigne de guerre, avec une promesse de 
victoire : « In hoc signo vinces ; » au second, 
il découvrira aussi sur un champ de bataille 
la divine « vertu » qui a vaincu le monde : 
« Si expertîis fiiero illam vivtutein qiiain de 
te popiihts pyœdicat{2). » 

Certes ce danger était loin d'être imagi 
naire. Qu'on réfléchisse à ce que devait être 
à l'époque des invasions le choc de ces peu- 
plades barbares, se précipitant toutes ensem- 
ble sur les riches cités, les plaines fertiles, 
avides de butin, plus avides encore de répan- 
dre le sang, car elles aiment la guerre pour 
la guerre : il ne s'agit point alors de simples 
querelles de frontières ; c'est la lutte pour la 
vie dans ce qu'elle a de plus sauvage, sans 
autre droit que celui du plus fort. Sur le 

1. Job. 40, 2. 

2. Hisl. Fr. II, 30. 



122 I. — LE VŒU DE TOLBIAC. 

champ de bataille de Tolbiac, Clovis comprit 
qu'il s'agissait d'une question de vie ou de 
mort pour lui et son peuple. A Soissons con- 
tre Syagrius^ comme plus tard contre les 
Burgondes, puis à Vouillé contre les Visi- 
goths, il avait été l'agresseur. Cette fois, c'est 
Jui qu'on attaque, c'est son territoire qu'on 
envahit. Le moment suprême est arrivé où 
le sort des Francs va se décider sans retour. 
Et quels adversaires à combattre ! Les Ala- 
mans avaient été la terreur de l'Empire 
romain. Sans cesse repoussés, ils semblaient 
puiser dans leurs défaites des forces nouvel- 
les. L'historien romain Ammien (i) nous a 
conservé le récit de ces luttes meurtrières, 
et aussi le portrait de ces redoutables enne- 
mis de la paix de l'Empire, celui de Chlodo- 
mar, par exemple, le roi alaman, « le perfide 
auteur de la guerre, >^ sorte de géant bar- 
bare, marchant en tête de l'armée comme un 
autre Goliath, « la tête ombragée d'un pana- 
che d'un rouge de flamme, monté sur un 
coursier écumant, se précipitant au plus fort 
de la lutte en brandissant de ses bras mus- 
culeux de formidables javelots. » Le reste de 
l'armée était digne d'un tel chef (2). 

La lutte est à peine engagée avec de tels 
ennemis que la déroute commence. Il y eut 
un moment d'effroyable mêlée, nous dit Gré- 
goire de Tours ; les soldats de Clovis, violem- 
ment repoussés par les Alamans, ne songent 
même pas à chercher leur salut dans la fuite : 
ils vont être massacrés jusqu'au denier et 

1. i6, 12 — 27, 2 — 28, 5 — 31, 10. 

2. 16, 12. 



n. — COURBE LA TÈTE, DOUX SICAMI5RE ! 123 



couvrir le champ de bataille de leurs cada- 
vres. C'est à ce moment que Dieu attendait 
Clovis, comme il avait attendu autrefois ses 
apôtres au moment de la tempête, non pas 
pour triompher de sa faiblesse, mais afin de 
le convertir et de le sauver. 

On dit que les institutions se conservent 
par les mêmes causes qui leur ont donné nais- 
sance. La France est née d'une prière et d'un 
acte de foi ; elle se conservera aussi par la 
foi et la prière. Oh ! qu'ils aiment la France 
ceux qui prient, et qu'ils sont bien de véri- 
tables sauveurs ! 



II. — COURBE LA TETE, DOUX SICAMBRE ! 

LORSQUE les Francs entrèrent dans le bap- 
tistère de Reims, nous dit Grégoire de 
Tours, « Dieu leur donna une telle grâce 
qu'ils se crurent un moment transportés au 
Paradis (1). > Les riches draperies, les cierges 
« aux divins parfums, » l'auguste cortège des 
prêtres et des évêqucs, tout leur rappelait 
une fête du Ciel. Un chroniqueur, qui écrivait 
longtemps après Grégoire de Tours, s'il s'est 
trompé peut-être sur la vérité historique du 
mot qu'il prête à Clovis, a cependant bien 
rendu lés sentiments de ce prince lorsqu'il lui 
fait dire à saint Rémi. « Père saint, est-ce là 

I. Hist. Fr. II, 31. <L Micant fragrantes odore cerei totumque 
templum baptisterii divitw tespergiiur ab odore, talemçue ibi 
crratiam astaniiinis Deics iribuit ut œsiimarent se Paradisi 
odoribus collocari. > 



124 II. — COURBE LA TETE, DOUX SICAMBRE ! 

le royaume de Dieu que vous m'avez promis ? 
— Non, répondit l'évêque, c'est le chemin qui 
y conduit (1). » Et nous, placés comme nous 
le sommes à quatorze siècles de ces événe- 
ments, lorsque nous relisons cette page de 
notre histoire reHgieuse, c'est la même im- 
pression que nous éprouvons : il nous semble 
lire le premier récit de la Genèse, respirer 
aussi « un parfum du Paradis, » assister à la 
création d'un monde nouveau. Cette fraîcheur 
de poésie, en même temps cette majesté de 
style, qui s'emparent tout à coup de l'écrivain 
quand il décrit la scène du Baptême, ne pou- 
vaient mieux rendre la jubilation, je dirais 
l'admiration naïve, d'un peuple tout entier 
auquel se découvrent pour la première fois 
les perspectives enchanteresses d'une nou- 
velle Terre promise. Saint Rémi ne pouvait 
mieux parler le langage d'un représentant 
de Dieu, de Celui qui avait créé ces barbares, 
et qui par sa grâce toute-puissante leur don- 
nait en ce jour une nouvelle vie. « Courbe la 
tête, doux Sicambre (2) : adore ce que tu as 

1. Hincmar, Vît. Retn. 2)1 • 

2 . « Mitis dcpone colla, Sicatnber. ^ Ces mots ont exercé la 
patience de plus d'un traducteur. <L Courbe la tête, fier Sicam- 
bre, > n'est pas une version fausse mais incomplète. L'épithète 
« fier » est renfermée dans l'idée qu'expriment ces mots colla 
depone, mais le sens de l'adjectif w/zV/j n'est pas rendu. — « Eh 
bien, Sicambre, répondit le confesseur, incline humblement la 
tête, » donne aux paroles de saint Rémi une tournure familière 
qui est à la fois choquante et invraisemblable. (Kurtb, Clovis, 
p. 347.) — ]J?Lhhé Corhl&i (Hagiographie du diocèse d' A jnienSj 
III, p. 7) fait la réflexion suivante sur la traduction de ces mêmes 
paroles : « On sait que la plupart des historiens des derniers 
siècles ont fait dire à l'archevêque cette parole aussi peu chré- 
tienne qu'impolitique : « Courbe la tête, fier Sicambre. » C'eût 
été d'ailleurs un pléonasme, puisque Sicambre signifie fier, en 
raison de son étymologie germanique. » Il ne paraît pas que ce 
soit là le reproche principal à faire à cette traduction, puisque, 



II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 125 

brûlé et brûle ce que tu as adoré. » Langage 
d'une justesse admirable ! Dans ces paroles 
et dans celles qui précèdent, il y a autre 
chose qu'un grand mot et une vaine antithèse. 
Saint Rémi, ajoute l'historien des Francs, 
était un évèque distingué par sa science et 
l'habileté de son éloquence ; ce jour-là, il fut 
plus qu'un orateur disert : il fut un prophète. 
Dans le grand acte qui allait s'accomplir, il 
eut l'intuition claire des graves conséquences 
qu'il aurait pour l'avenir de l'Eglise. On avait 
bien alors le pressentiment qu'une vie nou- 
velle allait commencer ; comme on l'a souvent 
constaté à la [veille des grandes révolutions, 
et comme nous l'avons déjà remarqué plus 
haut en étudiant la lettre de l'évêque de 
Vienne, un souffle prophétique semblait avoir 
passé sur les esprits ; mais nul plus que les 
saints et les évêques^ ces pasteurs des peuples, 
ne vit plus loin dans l'avenir les destinées 
nouvelles que préparait à l'Eglise et au monde 
le Baptême de Clovis et des Francs. L'hagio- 
graphe de Reims avait vu dans Clovis un 
nouveau Constantin. Saint Avit lui avait 

comme on l'a dit, le sens général renferme l'idée de fierté et la 
suppose même nécessairement. Peut-être traduisait-on ainsi sous 
l'influence des souvenirs classiques ; cf. Horace, Od. 4, 30 : 
Féroces Sicainbros. 

Un savant critique {L'Universtlé catholique, t. 24, p. 153) 
fait remarquer que la place de l'adjectif mitis dans la phrase 
prouve qu'il est ici, par une hypallage fréquente chez les poètes 
et aussi chez les prosateurs de la décadence, mis pour l'adverbe, 
et qu'il faut traduire : « Courbe doucement la tête, ô Sicambre. ^ 
Cela est juste, et peut-être faudrait-il chercher l'origine de cette 
figure de grammaire dans les usages des langues germaniques, 
où l'adjectif joue très souvent le rôle d'adverbe. Cependant la 
traduction proposée ne semble pas différer sensiblement de celle 
qui a été adoptée ici, puisqu'elle admet, elle aussi, dans la 
pensée de saint Rémi, Tidée d'une transformation du barbare en 
chrétien civilisé, adouci par la vertu du baptême. 



126 II. — COURBE LA TETE, DOUX SICAMBRE ! 

annoncé ses triomphes futurs : « La sainteté 
de votre Baptême, lui avait-il dit, fera plus 
pour vous que votre haute fortune n'a encore 
réalisé. » Il lui prédit ses victoires, qui seront 
celles mêmes de l'Eglise. Saint Rémi s'élève 
encore plus haut. Comme s'il eût trouvé dans 
son ministère une effusion de la grâce même 
des prophètes, dans ce païen prosterné devant 
lui il voit toute une race, toutes les promesses 
d'un peuple chrétien. Il est le représentant 
de l'Eglise, pendant que Clovis personnifie 
tout le monde barbare, enfin dompté et sou- 
mis au joug du Christ ; aussi il ne l'appelle 
plus par le nom propre de sa tribu, mais par 
cet autre nom qui, dans les usages de la 
langue, était devenu le synon3^me poétique 
de barbare (1) : « Mitis depone colla^ Sicain- 
her, » « Courbe la tête, doux Sicambre. » Il 
lui parle en maître, avec autorité et la pleine 
conscience de sa force. C'en est fait, les bar- 
bares sont vaincus et par la bouche de saint 

I . Dans ce seul nom, dit M. Kurth {Clovis, p. 53), comme 
autrefois dans celui de Germain pour les Gaulois, se résuma, 
pour les peuples de l'Empire, tout ce qu'ils connaissaient, tout 
ce qu'ils craignaient de la race germanique. Longtemps après 
que la nation des Sicambres transportée sur le sol de la Gaule, 
eut cessé d'avoir un nom à elle et une existence indépendante, 
elle continua de survivre dans les hexamètres des poètes et 
dans le souvenir des multitudes comme l'incarnation de la bar- 
barie elle-même, et l'on disait un Sicambre quand on voulait 
dire un barbare. 

Voir sur les Sicambres les notes de Brower. Ven. Fortun. 
ch. 4, liv. 6. 

Sur cette généralisation du terme de Sicambre, cf. Horace, 
Od. 4, 2, 36 ; 4, 15, 51 ; — Juvénal, Sat. 4, 147 ; — Ovide, Am. 
2, 14, 15, etc. ; — Properce, Eléoies, 4, 6, 77- — •^u 4*^ et au 5'' 
siècle, ajoute le même auteur, dans Sidoine Apollinaire et dans 
Claudien, € le nom de Sicambre n'éveille plus aucune idée 
ethnique ; ce n'est plus qu'un simple équivalent poétique de 
barbare. C'est dans ce sens que le mot a passé à la langue 
mérovingienne. ^ 



II. — COURBE LA TÊTE, D.OUX SICAMBRE ! 12/ 

Rémi l'Eglise célèbre sa victoire. C'est un 
véritable chant inspiré, dans lequel on croit 
entendre les paroles prophétiques d'Isaïe 
annonçant la venue de cet âge d'or du Messie 
où les peuples barbares, symbolisés par des 
animaux sauvages, perdront leur férocité et 
deviendront doux et traitables : « Ecce ego 
creo cœlos novos et terrain novam... lupus et 
agniis pascentur siniiU et leo comedet païens... 
non nocebîtnt et non occident in iiniverso 
monte sancto meo (1). » Les Sicambres ne 
sont plus ce peuple dans lequel l'imagination 
des anciens avait vu le type même de la bar- 
barie : incultes, indomptés, féroces, avides de 
sang (intonsi^ indomiti, féroces, cœde gaii- 
dentes) (2). Désormais ils porteront un nom 
nouveau. Saint Rémi, par une alHance de 
mots étonnante, inouïe jusqu'alors, et qui 
résume bien toute la transformation que ce 
peuple vient de subir, l'appelle pour la pre- 
mière fois du nom consacré dans l'Evangile 
pour exprimer la douceur du Christ (3) : 
Mitis Sicamber. « Sicambre jadis indompté, 
devenu doux maintenant par la vertu de 
Jésus-Christ, incline doucement la tête, adore 
ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as 
adoré. » Quatorze siècles d'histoire sont là 
pour témoigner de la vérité prophétique de 
ces paroles. 

Il faut bien avouer que les poètes, lorsqu'ils 
célébraient les Sicambres indomptés, ou- 

1. Is. 65, 17 — 11,6,7,9. 

2 . Te ccede gaudentcs Syca/nbri 

Conipositi venerantur armis . (Hor. od. 4, 15, 51.) 

3. Math. II, 29. 



128 II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 

bliaient trop que ce peuple avait un jour connu 
le joug. Après avoir terrorisé les frontières 
de l'Empire, il avait senti le poids des armes 
romaines, et à son tour il avait dû monter la 
« colline sacrée » derrière le char du triom- 
phateur. 

Concmes majore, poeta, plectro, 
Casarevi quandoqiie trahet féroces 
Fer sacrum clivum mérita decorus 
Fronde Sicambros (i). 

C'est ainsi qu'Horace chantait la défaite 
des Sicambres. Mais que pouvait ce triomphe 
d'un jour sur un peuple moins attaché à la vie 
qu'à sa liberté, qu'aucune civilisation n'avait 
énervé et corrompu, qui ne connaissait 
d'autres plaisirs que ceux de la guerre, 
d'autre paradis que celui du Walhala, où, 
convive des dieux, il boirait un jour l'hydro- 
mel dans le crâne de ses ennemis ? Rome 
n'avait plus devant elle des races aux mœurs 
amolhes, à moitié vaincues par une longue 
servilité et que la présence d'un préteur 
suffisait à maintenir dans l'obéissance. Ce 
n'étaient plus ces armées d'Orient, ces cohues 
de soldats comme celles qu'avait connues 
autrefois la Grèce et qu'on aurait pu chasser 
avec la verge comme de vils troupeaux. Au 
contraire, jamais peuple plus belliqueux, plus 
ivre de sang, plus amoureux de son indépen- 
dance ne s'était mesuré avec l'empire romain. 
Jamais plus grand danger n'avait menacé ses 
frontières. Rome ne devait pas tarder à s'en 
apercevoir ; elle devait payer cher les lau- 

I. Hor, 4, 2, 36. 



II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 129 

riers bien mérités de César -, et les poètes 
i;ermains, dans leurs sauvages bardits, don- 
neraient bientôt la réplique aux strophes 
élégantes du poète courtisan. 

Si elle avait été impuissante à dompter les 
barbares par la violence, Rome n'avait pas 
mieux réussi à les civiliser par le contact de 
sa religion et de ses mœurs, aussi bien que 
par tous les artifices de sa politique : < Ce 
que Rome païenne ne fit jamais, dit Ozanam, 
ce fut la conquête des consciences, et ce fut 
par là que lui échappa l'empire du monde ; 
jamais ses législateurs et ses philosophes 
s'inquiétèrent-ils des âmes immortelles de 
tant de milliers de barbares ensevelis dans 
l'ignorance et dans le péché ? Au contraire, 
c'était cette inquiétude qui poursuivait les 
missionnaires chrétiens, qui troublait leur 
sommeil, qui les entraînait au-delà des fleuves 
où s'étaient arrêtées leurs légions. » Voilà 
quels étaient les conquérants, les civilisateurs 
qui allaient avoir raison de la barbarie ; c'est 
devant eux, devant le Christ dont ils sont les 
envoyés, que ces païens farouches viendront 
courber docilement la tête et apprendre les 
premières lois de la douceur chrétienne. 
Admirable victoire qui subjugue les cœurs 
par des secrets que ne connaît point le pou- 
voir des hommes ! 

Dans une allégorie charmante que les 
catacombes romaines nous ont conservée : 
celle d'Orphée au milieu d'animaux sauvages 
qu'il adoucit par ses chants, les premiers 
chrétiens avaient symbolisé avec un à-propos 
merveilleux cette puissance civilisatrice du 
christianisme. Après avoir parlé d'Orphée 

Clovis et la France, o 



130 II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 

et du pouvoir qu'on prêtait aux chants de ce 
poète, Clément d'Alexandrie fait voir combien 
plus irrésistible encore et bienfaisante est la 
parole de Jésus : « La puissance de mon 
chantre à moi dit-il, ne se borne pas à de si 
vulgaires prodiges ; il est venu comme un 
libérateur rompre la dure servitude, briser 
la tyrannie que le démon faisait peser sur les 
hommes ; et nous attirant doucement sous le 
joug suave et bienfaisant de la religion et de 
la piété envers Dieu, il rappelle vers le Ciel, 
notre véritable patrie, nos cœurs inclinés 
vers la terre. 

» Lui seul, oui, lui seul de tous les Orphées 
il a su dompter les animaux les plus diffici- 
les à vaincre, c'est-à-dire les hommes. Voyez 
quelle est la puissance des accents de ce 
nouveau poète, qui de bêtes féroces a fait 
des hommes doux et débonnaires (1) ! » '< Le 
Sauveur des hommes, dit un autre auteur, 
par l'instrument de son humanité qu'il a voulu 
unir à sa divinité, s'est montré envers tous 
salutaire et bienfaisant, comme l'Orphée des 
Grecs, qui, par l'habileté de son jeu sur la 
lyre, apprivoisait et domptait les bêtes féro- 
ces. Les Grecs chantent ces prodiges, ils 
croient que les accents inspirés du divin 
poète émouvaient les animaux et les arbres 
mêmes. Ainsi en est-il de la parole du 
Rédempteur, parole pleine d'une divine 
sagesse, qui, en s'insinuant dans le cœur des 
hommes, y guérit tous les vices. Et la nature 
humaine dont il s'est revêtu résonne sous sa 
main comme un luth sublime, charme, ravit, 

I. CoJiort. ad "eut. 



IL — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 131 

enchante, non point des animaux privés 
de raison, mais des créatures humaines 
qui ont reçu du Ciel une âme intelligente ; 
elle polit et adoucit les moeurs des Grecs 
et des barbares, et met un frein aux ins- 
tincts les plus désordonnés et les plus féro- 
ces (1). » 

Il faut cependant se garder de croire, 
d'après les parallèles que certains auteurs 
tels que Salvien ont voulu établir entre les 
mœurs des barbares et celles des Romains 
de la décadence, que ces conquêtes du chris- 
tianisme ne furent point laborieuses. Dans 
cette opposition recherchée à dessein, les 
écrivains, dans l'intérêt de leur thèse 
devaient naturellement passer sous silence 
bien des faits, laisser dans l'ombre bien des 
aspects peu utiles à la fin qu'ils s'étaient pro- 
posée. Ils ne songeaient point à tracer le 
portrait moral des barbares, ils ne voulaient 
qu'une chose : opposer leurs mœurs relative- 
ment pures aux débauches de la corruption 
romaine. Mais si les barbares étaient pudi- 
ques, s'ils avaient une horreur d'instinct pour 
les vices impurs (2), s'ils étaient courageux 
à la guerre, si pour eux l'hospitalité était un 
devoir sacré, par quels vices abominables 
ces qualités naturelles n'étaient-elles pas 
défigurées ! Et puis, ces qualités étaient-elles 

1. Eus. de Laud. Cous t. 15. 

2. Quis non admiretur populos Wandaloru>n, qui in^ressi 
urbnn opuieniissimam uài liœc otnnia passini agebantîir^ Ha 
delicias comiptorum homiman indepti siint quod corfUptela% 
morum repudiufunt, abominât i siint imputitates ? Nuinquid Jwc 
credibile ullis videri potest, Romanos hœc adtnisisse, barbaros 
horruisse ? 

Salvien, De Gubcrnaf. Dei. Migne, /'. L. 53, p. 148. 



J32 II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 

bien les vertus du sang et de la race ? 
Salvien parle des barbares au moment même 
des invasions, qu'aurait-il écrit un ou deux 
siècles plus tard ? Les Romains aussi avaient 
été célèbres par l'intégrité de leurs mœurs. 
« Tu me demandes, disait Juvénal, la cause 
de nos désordres ! Une humble fortune main- 
tenait jadis l'innocence. De longues veilles, 
des mains endurcies au travail, Annibal aux 
portes de Rome et les citoyens en armes 
sur les murailles, défendaient du vice les mo- 
destes demeures de nos pères. Maintenant 
la luxure a fondu sur nous, et le monde 
vaincu s'est vengé en nous donnant ses 
vices (1). - Peut-être aussi faudrait-il dire 
avec un auteur que « si les Francs man- 
quèrent de gladiateurs, de cochers et d'his- 
trions, c'est parce qu'ils étaient jeunes et 
pauvres, nullement parce qu'ils étaient Ger- 
mains (2). » 

Cette innocence de mœurs des barbares, 
quelle qu'en fût la cause, était loin de 
racheter leurs instincts : la soif de l'or, la 
soif de la vengeance, et une cruauté dont 
le tableau fait frémir. Le Whergeld est 
effrayant (3). C'est le prix légal du sang et 

1 . Unde hœc niotistra tanien^ vcl quo de fonte requiris ? 
Prœsiabat castos hiDiiilis forltina Laiinos 
Qnfljidatn, tiec vitiis contingi parva sinebajtt 
Tecta labor, soi/inique brèves et vellere Tusco 
Vexalœ diirœqice nianus, ac proximus Urbi 
Hannibal^ et statites Collina turre uiariti. 

Ntinc pathmir longœ pacts mala : scevior arniis 
Luxuria incubuit, victumque idciscitur orbem. 
Nîilhim crùnen abest, facimcsqiie libidifiis. 

Sat. VI, 286. 

2. G. Kurth, Cloi/is, p. 63. 

3. Le Whergeld (argent de la défense) ou composition, était la 



II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 133 

l'impunité offerte d'avance par la loi au 
meurtrier assez riche pour pa3"er sa ven- 
jG^eance. « Quelques-unes de ces races étaient 
anthropophages. Un barbare tout velu et nu 
jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque 
et lugubre, se précipite, le glaive au poing, 
parmi les Goths arrivés sous les murs de 
Constantinople après la défaite de Valens : 
il colle ses lèvres au gosier de l'ennemi qu'il 
avait blessé et en suce le sang aux regards 
épouvantés des spectateurs. Les Scythes de 
l'Europe montraient ce même instinct du 
furet et de la hyène (1). y^ S. Jérôme parle 
d'une horde habitant les Gaules, qui se nour- 
rissait de chair humaine (2). Une bande de 
Thuringiens, après avoir ravagé l'Austrasie, 
se retirait emmenant une bande de captives. 
Poursuivis de près et désespérant de les 
garder, ils écartèlent les unes, clouent les 
autres à terre avec des pieux et font passer 
sur elles des chariots pesamment chargés (3). 

somme que le meurtrier devait payer aux parents du mort. Voici 
quelques exemples de ce tarif: 

Pour le meurtre d'un Salien 200 sols. 

> d'un affranchi 80 > 

> d'un esclave barbare 55 ^ 

> d'un gardeur de pourceaux . . 30 > etc. 

1. Chateaubriand, J/i2?«rj des barbares. 

2. Ozan. Et. ^erni. I, p. 385. 

3. Cette chose incompréhensible, ce défi monstrueux porté au 
bon sens et à l'humanité, qui s'appelle le duel, est un héritage 
direct des barbares. Il fut inconnu aux nations policées de 
l'ancien monde, en particulier aux Romains, dont l'étonne- 
ment ou plutôt la stupeur, chaque fois qu'ils se trouvent en 
présence d'une pareille dépravation du sens moral, est un 
phénomène curieux à observer. Sur l'origine barbare du duel, 
conf. Le Katholik, ann. 1864, p. 288 ; Das Ducll, Pader- 
born, 1804 ; surtout card. Gerd. Traite' des combats singuliers, 
Œuvres, t. 4. 



134 n. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 

Je ne parle pas des Huns, ces animaux à 
deux pieds et à face humaine. La cruauté des 
Lombards a été immortalisée par les lamen- 
tations de saint Grégoire le Grand : « Elle 
vient, cette cruelle nation, sortie de ses 
déserts comme le glaive du fourreau pour 
faucher encore une fois le genre humain : les 
cités sont détruites, les campagnes dévas- 
tées ; la terre n'est plus qu'un désert ; les 
champs n'ont plus de cultivateurs et les villes 
n'auront bientôt plus d'habitants... Que per- 
sonne donc ne me blâme si je mets fin à ces 
discours, puisque nos tribulations se sont 
encore accrues sans mesure. De toutes parts 
nous sommes entourés d'épées, de toutes 
parts nous ne voyons que péril de mort. Les 
uns nous reviennent les mains coupées, des 
autres nous entendons dire qu'ils ont été mis 
à mort ou réduits en esclavage. Je suis con- 
traint de suspendre l'exposition de la divine 
Ecriture, parce que désormais la vie m'est à 
charge. » Voilà le cri d'un saint pape devant 
les horreurs des invasions. Quels étaient donc 
les monstres qui arrachaient aux saints de 
telles lamentations ? Ce sont les mêmes 
cependant qui, subjugués un jour, viendront 
courber la tête sous la main des mission- 
naires de l'Evangile, semblables à ces ani- 
maux sauvages qui, dans l'amphithéâtre, 
venaient ramper humblement aux pieds des 
martyrs. 

Puisqu'il est surtout question dans cette 
étude de la conversion de Clovis et des 
Francs, je ne puis omettre de signaler ici 
une curieuse explication donnée par le 
P. Cahier d'une caractéristique de l'image de 



If. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 135 

T— ; 

saint Vaast, évoque d'Arras (1). Ce saint fut, 
comme on le sait, le premier qui catéchisa le 
roi Clovrs à son retour de la bataille de 
Tolbiac. Il se place donc entre sainte Clotilde 
et saint Rémi comme un des premiers apôtres 
de la nation des Francs. Plus tard une 
légende populaire raconta que saint Vaast 
apprivoisa un animal féroce, un loup ou un 
ours, et en fit son compagnon docile. C'était 
l'image poétique de la transformation des 
Francs opérée par la prédication de l'Evan- 
gile. Ainsi, comme dans plusieurs autres 
emblèmes de saints (2), grands vainqueurs 
de monstres par la vertu de la Croix, nous 
aurions dans l'image de saint Vaast et de 
son compagnon une peinture naïve de la con- 
quête des Francs par le christianisme, et le 
mythe d'Orphée, qui avait si heureusement 
servi aux premiers chrétiens pour envelopper 
le mystère d'un Dieu subjuguant le monde 
par la douceur de sa grâce, se continuerait 
sous une autre forme dans mille autres sym- 
boles de l'iconographie chrétienne, destinés 
à perpétuer le souvenir des mêmes victoires. 
Cette conquête du christianisme allait-elle 

1. « On sait, dit-il, que saint Vaast catéchisa Clovis au retour 
de la campagne qui se termina par sa grande victoire sur les 
Alamans. Or, si le prince franc et les siens se montrèrent 
encore probablement barbares après leur conversion, il est permis 
de croire que les anciens chrétiens de la Gaule furent plus justes 
envers leurs conquérants que ne l'est maint historien de nos 
jours. Ils comprirent sans doute que, malgré bien des traits de 
ruse et de brutalité germaniques, l'envahisseur avait beaucoup 
gagné à devenir chrétien. Saint Vaast ayant été Tinstrument de 
cette transformation, si peu rapide qu'elle (ût, les peuples lui 
en auront su gré. » Caractéristiques^ p. 528; cf. Corblett, Hagiogr. 
d'Amiens, 4, p. 1 5. 

2. P. ex. la légende du dragon dans la vie de saint Germain 
d'Ecosse. Corbleit, ibid.^ II, p. 493. 



136 II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 

être durable ? Il faut bien reconnaître, comme 
l'a déjà remarqué un éloquent écrivain (1), 
que les Francs, au sortir de la basilique de 
Reims, ne se trouvèrent point transformés 
magiquement en d'autres hommes, « Le 
doux Sicambre eut à laisser après lui deux 
cents ans de fratricides et de guerres impies. 
La Gaule vit avec effroi des princes qui 
égorgeaient les fils de leurs frères ; des leu- 
des ingrats attachaient leur vieille reine à la 
queue de leurs chevaux. En même temps des 
bandes armées descendaient en Bourgogne 
et en Auvergne, brûlant et rasant les villes, 
les monuments, les églises, ne laissant que la 
terre, qu'elles ne pouvaient pas emporter, et 
s'en retournant avec de longues files de pri- 
sonniers enchaînés pour être vendus sur les 
marchés du Nord. » L'auteur corrige bientôt 
l'impression produite par cet énergique 
tableau. « Rien donc ne paraissait changé. 
Ces désordres continuaient ceux des siècles 
précédents : il n'y avait dans les Gaules que 
six mille chrétiens de plus. Mais les moments 
qui décident du sort des nations se cachent 
dans le cours ordinaire du temps ; le propre 
du génie est de les saisir, et ce fut le mérite 
du clergé gallo-romain. Il ne méconnut point 
les vices des Francs, il en fit la dure expé- 
rience ; mais il connut aussi leur mission. Il 
ne s'effraya pas de ce qu'il lui en coûterait 
de travaux et d'humiliations pour aider à ce 
grand ouvrage et pour tirer d'un peuple si 
grossier tout ce que la Providence voulait en 
faire. Dès lors on voit commencer cette poli- 

I. Ozanam, Et.germ. II, 57. 



II. — COURBE LA TÊTE, DOUX SICAMBRE ! 137 

tique savante des évêques qui éclairent les 
sanglantes ténèbres des temps mérovin- 
giens. -> Nous voyons bien en effet la persis- 
tance, chez les Francs baptisés, de cette 
cruauté native, de cette ardeur de sang bar- 
bare que les eaux du baptistère de Reims 
n'avaient pas éteinte, mais il serait injuste de 
ne juger cette nation convertie que par son 
histoire politique. Il y a une autre histoire à 
côté de celle-là. Dans ces masses confuses 
où les nouveaux venus, conquérants de la 
veille, se mêlaient au peuple vaincu et for- 
maient le nouveau royaume franc et chrétien, 
le christianisme pénétrait insensiblement ; 
les évêques d'abord, les moines ensuite achè- 
vent l'éducation de ces barbares néophytes ; 
le cloître, la solitude, la vie religieuse lui 
enseignent un héroïsme nouveau ; et peu à 
peu, s'élevant de ces profondeurs du peuple, 
comme aux origines mêmes de l'Eglise, le 
christianisme allait envahir la nation tout 
entière. C'est là qu'il faut voir son action, et 
non pas à cette surface des événements poli- 
tiques, à cette histoire toute faite de meurtres 
et de cruelles représailles, qui absorbe 
malheureusement trop souvent l'attention de 
l'historien et égare ses jugements. C'est en 
étudiant ainsi le mouvement chrétien sur son 
véritable théâtre qu'on pourra se convaincre 
de l'injustice avec laquelle on a osé dire que le 
baptême des Francs avait été inefficace, 
comme si on se refusait à voir la tranforma- 
tion éclatante de ce peuple qui, hier encore 
idolâtre, cupide et sanguinaire, allait bientôt 
donner au monde des fruits exquis d'hé- 
roïsme chrétien. C'est avec les regards de la 



138 III. — LE FILS DES DIEUX 

foi, confiant dans l'avenir et dans la vertu de 
la divine semence déposée dans leur cœur, 
que saint Rémi voyait les Francs descendre 
dans le baptistère de Reims. C'est avec cette 
même foi qu'il nous faut assister à cette 
grande scène, et quand ils en sortiront chré- 
tiens, dit Ozanam (1), « on aurait pu voir en 
sortir avec eux quatorze siècles d'empire, 
toute la chevalerie, les croisades, la scolas- 
tique, c'est-à-dire l'héroïsme, la liberté, les 
lumières modernes. Une grande nation com- 
mençait dans le monde : c'étaient les 
Francs. » 



III. — LE FILS DES DIEUX ET 
LE FILS DE DIEU. 

L'histoire du Baptême de Clovis pourrait 
aussi bien s'intituler le triomphe de la 
foi. Plus on l'étudié, plus on découvre, avec 
un étonnement mêlé d'admiration, combien 
fut grande la générosité de ce païen converti.^ 
Il eut des répugnances à vaincre ; des sacri- 
fices très délicats furent demandés à son 
amour-propre. Sacrifices et répugnances se 
dressaient comme un obstacle insurmontable 
entre lui et la foi chrétienne. Il eut le courage 
de passer outre. Si l'on veut bien y réfléchir, 
on reconnaîtra à cet acte de volonté éner- 
gique une trempe d'âme peu ordinaire. Les 
âmes héroïques se reconnaissent partout, 

I. Ozanam, Et. germ. II, p. 54. 



ET LE FILS DE DIEU. I39 

dans le bien comme dans le mal. Clovis fut 
vraiment généreux pour Dieu. C'est ce que je 
voudrais montrer, en rappelant aussi com- 
ment Dieu le récompensa de sa générosité. 
Les rois francs, comme dans toutes les 
familles royales de Germanie, étaient, aux 
yeux du peuple, les rejetons d'une race 
divine (1). Clovis. compte des dieux parmi ses 
ancêtres ; s'il n'a pas toujours les droits que 
semblerait devoir lui assurer cette haute 
naissance (2), il en a les honneurs, il en porte 
les insignes, je veux dire sa longue chevelure, 
sorte de diadème royal et divin. Une fable 

1. « Les Mérovingiens, dit M. Kurth, avaient leur légende 
généalogique, qui les reliait à leurs dieux eux-mêmes par une 
série ininterrompue d'ancêtres glorieux. Les chroniqueurs n'ont 
pas daigné s'informer de cette légende païenne, et peut-être était- 
elle déjà oubliée au V'^ siècle ; le seul qui en ait gardé un vague 
souvenir, nous la présente sous une forme rajeunie, et la rattache 
au nom d'un roi relativement récent. (Frédégaire, III, 3.) Cela 
s'explique en bonne partie par la conversion des Francs au chris- 
tianisme, qui fit tomber dans le discrédit les traditions incompa- 
tibles avec la foi chrétienne ; nous n'essaierons donc pas de les 
retrouver, mais nous gardons le droit d'en affirmer l'existence. 
Les Francs voyaient dans leurs rois les descendants de leurs 
dieux ; le secret de leur inaltérable fidélité à leurs dynasties 
se trouvait dans cette croyance religieuse. Seuls les dieux et 
leurs enfants avaient le droit de commander aux peuples ; la 
royauté était une qualité de naissance, et le titre de roi était 
l'apanage naturel de tout fils de roi, qu'il portât ou non la 
couronne. Là était la force des dynasties barbares et aussi le 
plus grand obstacle à leur conversion. > — Clovis, p. 177. 

2. Rien de plus curieux et qui peigne mieux l'état politique des 
Germains que cette inconséquence d'un roi, fils des dieux, que 
ce prestige d'une naissance divine ne protège ni contre les inso- 
lences de ses soldat*, ni même contre le fer des régicides. Le 
caractère sacré de la royauté se concilie très bien dans ces têtes 
de barbares avec l'instinct brutal de la révolte. « Clovis, avant 
d'abjurer ses dieux, demanda à haranguer son peuple. Quoi de 
plus célèbre que l'aventure de Soissons.'' Clovis s'humilie jusqu'à 
demander le vase sacré qu'il veut retirer du butin, m;iis une voix 
lui répond : « Tu n'auras que ta part. > Le couteau qui égorgea 
les enfants de Clodomir suppléait au droit de déposition ; et on 
ne peut croire à l'inamissibilité du pouvoir chez les Mérovingiens 



I40 III — LE FILS DES DIEUX 

païenne, conservée par Frédégaire (1), a 
gardé le souvenir de la généalogie de Clovis. 
Il descend de Mérovée, lequel était le propre 
fils d'un dieu de la mer. La forme de cette 
légende, il est vrai, appartient à la mytholo- 
gie romaine, mais la tradition qui en fait le 
fond est essentiellement d'origine germani- 
que. « Aussi haut qu'on remonte dans l'anti- 
quité de ces peuples, dit Ozanam, on les 
trouve soumis à des rois, et plus on s'enfonce 
vers le Nord et l'Orient, plus la royauté con- 
serve son caractère primitif, c'est-à-dire 
religieux et sacerdotal. 

» Toutes les traditions du Nord s'accordent 
à diviniser l'idéal du pouvoir en la personne 
d'Odin. le roi-prêtre, l'auteur des Runes et le 
législateur des rites sacrés, régnant avec les 
douze Ases, prêtres et juges comme lui, dans 
la sainte ville d'Asgard. La cité divine deve- 

quand les envoyés de Childebert viennent dire à Contran : « La 
hache que Ton a enfoncée dans le crâne de tes frères n'est pas 
perdue ! »... Quand le roi Clotaire II refuse de marcher contre 
les Saxons, les Francs se précipitent sur sa lenle qu'ils déchi- 
rent, ne lui épargnant aucun outrage, et ils l'auraient tué s'il 
n'eût promis d'aller avec eux. Une autre fois, c'est le roi Con- 
tran qui, un jour de dimanche, après avoir fait imposer silence 
par le diacre, se tourne vers le peuple et dit : « Je vous adjure, 
hommes et femmes qui êtes ici présents, ne me tuez pas comme 
vous avez tuez mes frères ! Que je puisse au moins, pendant trois 
ans, élever mes neveux, qui sont devenus mes fils d'adoption, de 
peur qu'il n'arrive (et puisse le DiEU éternel détourner ce mal- 
iieur !) qu'après ma mort vous ne périssiez avec ces enfants 
quand il ne i estera plus d'hommes faits de notre race pour vous 
défendre. > Rien ne peint mieux que ces paroles les conditions 
de la monarchie germanique : le respect, non de la personne, 
mais de la race, la précaire destinée de ces princes qu'on abat à 
coups de hache, de ces reines qu'on lie à la queue des chevaux, 
et cependant le culte religieux qui s'attache encore à la famille 
de Mérovée comme à une dynastie divine, seule capable de fixer 
la victoire du côté des Francs. — Ozanam, Et. ger. II, ch. 8. 

I. EpU. 3, 9. 



ET LE FILS DE DIEU. 



141 



liait la cité des hommes, et la nation suédoise 
avait son roi, successeur d'Odin, entouré de 




L.W 1 i,;.iii DE Clovis. 



(D'après Les Heureux commencements de la France chrétienne 
sous saint Re>/ii, par le Père RENÉ DE Ceriziers, 1633.) 



douze conseillers en mémoire des Ases. On 
l'inaugurait sur la pierre sacrée d'Upsal ; il 



142 in. — LE FILS DES DIEUX 

prenait le titre de « protecteur de l'autel » et 
présidait aux sacrifices. Les Goths faisaient 
descendre d'une grande divinité nationale les 
deux dynasties des Amales et des Balthes ; 
le nom de Wodan ouvrait la généalogie des 
huit rois anglo-saxons (1). » C'est aussi à lui 
qu'il faut rattacher dans les idées des Francs 
la dynastie royale de la race de Mérovée : 
« à Wodan, l'Odin des Scandinaves, la 
grande divinité des Germains, divinité intel- 
ligente, de qui vient tout pouvoir religieux et 
civil, de qui émanent le sacerdoce, la poésie 
et la science (2). » 

Voilà quelle était l'origine de Clovis dans 
les idées païennes du peuple franc. Il faut 
s'en souvenir, si l'on veut comprendre le 
blasphème qui sortit de sa bouche, la pre- 
mière fois que sainte Clotilde le sollicita de 
se faire chrétien. « Votre Dieu ne peut rien, 
» disait-il, cela est évident ; mais ce qui est 
» pire, c'est qu'il n'est point de race divine ; 
;' Devis vero vester nihil posse nianifestatur^ 
» et qiiod niagis est^ nec de deorum génère 

1. Etud. germ. 2, 8. 

2. On l'invoquait aussi comme le roi de la mort, qui enlève les 
guerriers tombés sur les champs de bataille pour en composer 
son cortège. Chaque nuit, Wodan chevauche dans les airs, con- 
duisant la longue bande des guerriers morts qu'il a choisis. 
C'est là cette armée furieuse (iviitetides Heer) et ce féroce 
chasseur, célèbre dans les superstitions allemandes. Encore 
aujourd'hui, quand soufflent les vents d'hiver, les pêcheurs 
danois et poméraniens croient reconnaître à ces bruits mena- 
çants Wodan et sa chasse. Longtemps les paysans du Mecklem- 
bourg, comme ceux de la Suède, laissèrent sur leurs champs 
moissonnés une geibe d'épis pour le cheval du dieu. L'Allemagne 
ne peut se résoudre à oublier ce qu'elle adora. Chaque année, au 
pays de Schaumbourg, on voit, après la récolte, les jeunes 
paysans se rassembler sur une colline appelée Colline des 
Payens, y allumer un grand feu, et agiter leurs chapeaux en 
criant : Woden ! Woden ! — Ozanam , z^/âT. I, 2. 



ET LE FILS DE DIEU. I43 

:^ esse probatiir {\). - Ce fils des dieux se 
révolte à la pensée d'adorer cette divinité 
étrange, qui ne peut même justifier de son 
titre généalogique. C'est là le dernier et le 
plus fort argument. < Ce Jésus, vous ne pou- 
vez prouver qu'il soit d'une race divine : 
: qtiod niagis est, nec de deoriini génère 
esse probatur. > Cette parole est remar- 
quable. Elle trahit, outre l'orgueil de race, 
une autre préoccupation, une autre influence 
secrète qui paralysera encore de longues 
années tous les eff'orts de sainte Clotilde 
pour la conversion de son époux. Cette objec- 
tion invincible, derrière laquelle se retranche 
l'obstination du roi, il faut la rapprocher de 
son cri de détresse sur le champ de bataille 
de Tolbiac. Au moment suprême, sa première 
pensée est un désaveu de ses anciens blas- 
phèmes et un acte de foi en la divine origine 
de Jésus, qu'il a autrefois méconnue. « Jésus- 
Christ, vous que Clotilde assure être le Fils 
du Dieu vivant : « Jesu Christe^ qiieni Chro- 
tcchildis prœdicat esse Filiwn Dei vivi (2). » 
On le voit, c'est une protestation contre 
l'arianisme qui perce dans ces paroles ; c'est 
à cette hérésie que Clovis avait emprunté 
ses répliques aux arguments de sainte Clo- 
tilde, c'est aussi l'arianisme auquel fait allu- 
sion sa première prière. Clovis était une 
sorte de païen hérétique, et sainte Clotilde, 
son bon ange domestique, voyait conjuré 
devant elle tout le paganisme barbare des 
adorateurs de Wodan, uni à toute la haine 

1. Htst. Franc. II, 29. 

2. HisL Fratic. II, 30. 



144 IIÏ- — LE FILS DES DIEUX 

que les sectateurs d'Arius avaient vouée au 
christianime catholique. 

Il n'est pas difficile d'expliquer comment 
Clovis avait subi cette influence. Lorsque les 
Francs envahissaient la Gaule, l'hérésie 
arienne régnait dans ce pays, des Alpes à 
l'Océan, du Rhin aux Pyrénées. Leurs con- 
génères barbares, les \Vandales et les Bur- 
gondes, en avaient été infectés depuis long- 
temps (1), et nous avons vu qu'elle avait fait 
des conquêtes jusque dans la famille même 
de Clovis. Le jour même où le roi des Francs 
sera baptisé, la princesse Lanthechilde, sa 
sœur, abjurera l'hérésie d'ilrius et sera reçue 
en même temps que son frère dans l'Eglise 
catholique. Dans le milieu barbare et gallo- 
romain où les avaient conduits leurs conquêtes 
d'aventures, les Francs présentaient alors le 
spectacle d'une tribu de païens égarée, per- 
due sur une terre chrétienne. Ils ne pouvaient 

I. Le grand coupable fut Ulfilas. Depuis la découverte de sa 
vie par Auxence, évêque de Dorostore (Silistrie), il n'est plus 
possible de douter de son arianisme : E^o Ulfilas^ episcoptis et 
confi'ssor, sic credidi . Telle est sa formule d'adhésion à l'hérésie. 
(Cf. Waitz, Ueber das Lcben nnd die LeJire des Ulfilas. — Oza- 
nam, Etudes gei-m. II, 25 .) Le docteur Kraus {Hist. de l'Eglise, 
trad. Godet et Verschaffel, II, p- 14) a été bien mal inspiré en 
plaidant les circonstances atténuantes. « Il était étranger, dit- 
il, aux questions métaphysiques du temps ; comme son peuple, 
il avait simplement adopté le christianisme de fait, tel qu'il 
l'avait sous les yeux à Constantinople. > 

A qui fera-t-on admettre que l'évéque Ulfilas fut de bonne foi 
ou qu'il pécha par simplicité, « comme son peuple, » lui que ses 
contemporains comparèrent à Moïse, à David, au prophète 
Elisée.'' On ne peut songer sans trembler à la responsabilité de 
cet homme, qui fut, en effet, comme Moïse, un grand conduc- 
teur de peuples. Il avait prêché le christianisme aux barbares. 
<i II avait achevé son œuvre par la traduction des baintes Ecri- 
tures, et quand il parut, dit Ozanam, radieux, apportant l'An- 
cien et le Nouveau Testament au peuple campé dans les plaines 
de la Mésie, on crut qu'il descendait du Sinaï. > Il ne manqua 
à ce nouveau Moïse que de ne pas égarer son peuple. 



ET LE FILS DE DIEU. I45 

pas tarder à être assiégés, compénétrés par 
le christianisme qui les environnait de toutes 
parts. Mais quel serait ce christianisme, celui 
de l'Eglise catholique qui adore Jésus, Fils de 
Dieu, consubstantiel au Père, celui de saint 
Athanase et du concile de Nicée, ou bien le 
christianisme hérétique de l'impie Arius ? 
Nous avons la preuve que cette double 
influence se disputa longtemps le cœur du roi 
Clovis. Outre ses propres paroles, que nous 
ont révélées ses entretiens avec sainte Clo- 
tilde et sa prière sur le champ de bataille de 
Tolbiac, nous avons encore les félicitations 
très significatives que lui adressa l'évêque 
saint Avit au début de sa lettre : '- Les sec- 
tateurs de l'hérésie et du schisme, dit-il, 
déguisés sous le nom chrétien, ont essayé en 
vain de faire illusion à votre esprit pénétrant, 
au moyen de la masse confuse de leurs 
erreurs. Nous n'attendions plus que les 
années éternelles pour mettre fin à nos mal- 
heurs, et le jugement du souverain Juge pour 
voir triompher la vérité de notre foi, lorsque 
tout à coup un rayon de cette divine vérité 
est venu illuminer nos ténèbres (1). -> Quels 
sont ces sectateurs du schisme et de l'hérésie 
déguisés sous le nom chrétien, sinon les 
Ariens ? Voilà bien la preuve de leurs tenta- 
tives pour gagner à leur hérésie le jeune roi 
franc, et avec lui la tribu barbare dont il est 
le chef Mais cet homme, que saint Nicet 
appelle très prudent (astntissimus) et dont 

I. <i Vestrœ subtilitaiis acrimoniain quorumcicnique scJiisma- 
tum sectaiores sen/efilits suis, variis opinione, diversis niuliitti- 
dine, vacuis veritale, Christiani nominis visi sunt obiimbra- 
tione velare. J> Episi. adChlod. 

Clovis et la France. lo 



146 III. — LE FILS DES DIEUX 

saint Avit loue la pénétration d'esprit, ne se 
laisse pas prévenir par les « erreurs con- 
fuses -> des hérétiques. La Providence, qui 
veut se servir de lui pour le salut de l'Eglise, 
ne le permettra pas. Quand il aura abjuré le 
paganisme, ce n'est pas le Christ arien qu'il 
adorera, créé du Père, qui n'a rien de la 
nature divine, qui est sorti du néant comme 
les autres créatures. Il refusera de s'incliner 
devant ces monstruosités hérétiques. Mieux 
éclairé et vaincu par la grâce, il adorera 
Jésus-Christ Fils unique de Dieu, engendré, 
non créé, Dieu de Dieu, lumière de lumière, 
vrai Dieu de vrai Dieu, et éternel (1). 

Clovis a vaincu le paganisme auquel le 
tenaient attaché tous ses préjugés de nais- 
sance, il a renoncé aux honneurs de sa race 
divine. Saint Avit l'a félicité de cette abnéga- 
tion généreuse : « De votre généalogie, lui 
dit-il, vous n'avez voulu garder que la 
noblesse, vous avez voulu que vos descen- 
dants fissent remonter jusqu'à vous seul tout 
ce qui peut s'ajouter de gloire à une illustre 
naissance (2). » Il a encore résisté aux solli- 
citations de l'arianisme, qui lui parlait peut- 
être par la bouche d'une sœur tendrement 
aimée (3). Ce n'est pas tout. Lorsqu'il aura 
reconnu la divinité de jÉsus-CHRiST,Fils éter- 
nel de Dieu, il lui restera encore une dure 

1. Symb. de Nicée. 

2. « De toto primée onginis stemmate solâ nobilitate con- 
tenti, quîdquid omnis potest fastighmi generositatis ornare 
prosapice vestrœ, a vobis voluistis extirgere . > Ibid. 

3. Voyez la lettre de saint Rémi à Clovis sur la mort de sa 
sœur Alboflède, P. L. t. 65, p. 963. Elle révèle en celui auquel 
elle est destinée une grande tendresse de sentiments dans ses 
affections domestiques. 



ET LE FILS DE DIEU. I47 

épreuve à subir, il faudra qu'il abjure les 
dieux ses ancêtres, qu'il renonce à leur culte, 
qu'il les maudisse. Il va adorer ce qu'il a 
brûlé jadis, mais il faut auparavant qu'il brûle 
ce qu'il a adoré. Saint Rémi, qui adressait 
ces paroles au roi catéchumène, lui a tracé 
ainsi en deux mots la formule de tout sacri- 
fice : l'acte généreux par lequel on brise une 
vie de péché pour s'attacher à Jésus-Christ ; 
c'est la formule même de l'Evangile : « Si 
quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se 
renonce lui-même et qu'il me suive. » Ainsi, 
le jour du baptême arrivé, tourné vers l'Occi- 
dent, la région des ténèbres, Clovis devra 
répondre au prêtre qui l'interrogera : « Je 
renonce à toi, Satan, à tes œuvres, à ton 
culte ; » et dans ce nom de l'usurpateur des 
droits divins, de l'esprit du mal, de l'ennemi 
de Jésus-Christ, il faudra qu'il entende le 
nom de ses propres ancêtres, divinisés par 
l'orgueil de sa race ou par l'ignorance popu- 
laire. Ceux qui savent ce qu'était le culte 
des ancêtres dans l'antiquité (1), et quelles 
profondes racines il jetait dans les cœurs ; 
ceux qui connaissent, par l'histoire des mis- 
sions, les difficultés d'une extrême délica- 
tesse qu'il a suscitées de tout temps aux 
envoyés de l'Evangile, comprendront com- 
bien fut méritoire cet acte de renoncement, 
et quelle énergie de volonté il révèle dans 
son auteur. 

'< Vous avez voulu de votre généalogie ne 
garder que la noblesse, » écrivait saint Avit 
à Clovis. Entendons ainsi ces paroles : Vous 

I . Fustel de Coulanges, La Cité antique, pp . 15, 20, 50, 58. 



148 III. — LE FILS DES DIEUX 

ne voulez plus être, aux yeux de votre peu- 
ple, un être divin, vous vous dépouillez de 
cette auréole, vous ne voulez plus être qu'un 
roi. Vous avez déposé aux pieds de Jésus- 
Christ, le Roi des rois et aussi le seul Dieu, 
ces titres et ces honneurs usurpés. C'est là 
un sacrifice. Il n'est pas encore complet. Il 
faut que ce roi guerrier, ce Sicambre 
indompté, adore en Jésus-Christ, non seule- 
ment son Dieu, mais encore l'incarnation 
même de la douceur. Les Francs appartien- 
nent à ces peuples du Nord dont le nom 
même est une sorte de cri de guerre. 
(Wehrmen, germains.) Les Romains ont été 
administrateurs, les Grecs artistes et civili- 
sateurs ; les Germains ont poussé l'amour de 
la guerre jusqu'à la frénésie. « Odin, le dieu 
Scandinave, ne demeurait sur les autels qu'en 
y prenant une attitude guerrière. On le 
représentait armé de pied en cap : on l'ap- 
pelait le père du carnage. Les Walkyries, 
qui le suivent, aiment l'odeur des morts et 
le cri des blessés. La veille des grandes 
batailles, elles travaillent ensemble en s'ac- 
compagnant de chants de guerre. Le tissu 
qui les occupe est d'entrailles humaines, des 
flèches servent de navettes, et le sang ruis- 
selle sur le métier. Le palais de la Walhalla 
ne s'ouvre qu'aux braves qui ont péri par le 
fer, et, pour eux, la félicité de l'autre vie est 
encore de se tailler en pièces. La cruauté 
de ces dogmes avait passé dans les mœurs, 
et l'idéal de la vertu, c'était ce délire furieux 
où le guerrier (berseker) se précipitait, l'épée 
à la main, sur ses compagnons comme su 
ses ennemis, frappait les arbres et les rochers 



ET LE FILS DE DIEU. I49 

et ne respirait plus que la destruction (1). » 
Et quel est le Dieu qu'il faut prêcher à ces 
hommes altérés de sang et proposer à leurs 
adorations ? Celui qui a béatifié la douceur, 
qui s'est donné lui-même comme doux et 
humble de cœur, qui a blâmé le zèle de saint 
Pierre tirant le glaive du fourreau pour 
défendre son Maître, qui s'est laissé conduire 
au supplice comme un agneau à la boucherie, 
qui enfin, par ses enseignements et ses 
exemples, a prêché la paix, l'oubli des injures, 
la charité. L'Evangile tout entier est la con- 
damnation de l'esprit barbare dans son fana- 
tisme guerrier. Aussi est-il bien vraisemblable, 
ce trait de l'histoire de Clovis qu'un chroni- 
queur nous a conservé i Un jour, que saint 
Rémi racontait en chaire la Passion de 
Notre-Seigneur, Clovis, ne pouvant supporter 
plus longtemps le tableau d'une telle patience, 
interrompit brusquement l'orateur et s'écria : 
« Ah ! si j'eusse été là avec mes Francs, 
j'aurais vengé les injures de mon Dieu ! (2) » 
Voilà le cri du barbare, baptisé il est vraii 

1. Ozanam, Et. germ. I, ch. 2. 

2. < Ciim a sancio R évitai o in Albis Evan^elii lectio Chlodeveo 
annuntiareiur., qualiter Dominus noster Jésus Christîis ad Pas- 
sionejfi venerat, dixit Chlodovetis : Si ego ib'dem cum Francis 
meii fuissent, ittjufiam ejus vindicassevi. Jam fidem his verbis 
ostendenSy christianuin se veruin esse affirmât. » — Ilist. Fr. 
epitom. 21, — P. L. 71, 586. 

Il s'agit ici non pas d'une lecture (elle était réservée au diacre) 
mais d'une homélie. D'ailleurs le dimanche /« Albis(depositis), 
soit le jour vrai qui fut la fête de la Circoncision, soit le jour, 
présumé par le chroniqueur, qui fut le premier dimanche après 
Pâques, il n'y avait pas à la messe de lecture de la Passion de 
N.-S. — St Rémi, au cours de sa prédication, profitant des 
heureuses dispositions de son auditoire, composé surtout de 
néophytes, jugea l'occasion bien favorable pour prêcher aux 
nouveaux convertis le mystère d'un DiEU crucifié. 



I50 III. — LE FILS DES DIEUX 

mais qui a besoin de la patiente éducation 
de l'Eglise avant de comprendre la folie de 
la Croix. (Christiim crucifixiun^ Jiidœis 
scandalum^ gentibtis aiitein stultitiam.) (1) 

Enfin, pour que rien ne manque, dans cette 
conversion, de tout ce qui atteste l'œuvre 
d'une grâce toute-puissante, il semble que, 
par une sorte de défi, la Providence se soit 
plu à présenter, aux adorations des nouveaux 
convertis, leur Dieu et leur Sauveur jusque 
dans ses derniers abaissements. Le jour 
choisi pour le baptême est le jour de Noël : 
c'est devant la crèche du Sauveur, où ra^^on- 
nent, pour ainsi parler, toute l'humilité, la 
douceur, la faiblesse, en un mot, tous les 
anéantissements du Verbe fait chair, que le 
roi barbare, escorté de ses soldats, viendra 
se prosterner, comme autrefois les Gentils 
venus de l'Orient ; c'est cet enfant qu'il ado- 
rera comme son Dieu, c'est devant lui qu'il 
viendra humilier son orgueil de roi et de 
conquérant. 

J'ai dit que Clovis avait reçu la récom- 
pense de ses sacrifices. Je ne veux point 
parler des bénédictions temporelles attachées 
souvent, dès cette vie, à tout acte de géné- 
rosité envers Dieu. Elles sont visibles dans 
la carrière de Clovis, et il y a longtemps que 
Grégoire de Tours s'est plu à les signaler à 
la postérité (2). Au roi franc, comme au 
patriarche des Hébreux, il semble que Dieu 
ait fait une promesse : « Per niemetipsimi 
juravi, quia fecistî hanc rem henedicarn 

1. I Cor. I, 23. 

2. Hist. Fr. II, 40; III, I. 



ET LE FILS DE DIEU. 151 

tibj {\). » « Puisque tu as fait ce sacrifice, je 
te bénirai, j'en fais le serment : tu seras 
vainqueur de tes ennemis, tu posséderas 
cette terre où tu es entré, et je te ferai le 
chef d'un ^rand peuple. L'histoire est là pour 
nous dire si ce rapprochement est imaginaire. 
Mais il est une autre bénédiction, infiniment 
plus précieuse aux yeux de la foi. En renon- 
çant aux titres illusoires de sa généalogie 
divine, Clovis n'était plus le fils des dieux, il 
devenait le fils de Dieu, le frère de Jésus- 
Christ, le co-héritier d'un royaume éternel. 
Ce fut là sa vraie récompense, comme elle 
est celle de tout chrétien entré dans l'Eglise 
par le baptême. A des lecteurs instruits, je 
ne ferai point l'injure de rappeler la solidité 
de ce bienfait. Ils savent, depuis longtemps, 
que les dons de Dieu reçus au baptême ne 
consistent pas en de vains titres. « Videte 
qualeni charitatem dédit nobis Pater lit fûii 
Dei nominemur et si/nus (2). » « Considérez, 
disait saint Jean, quelle est la charité de 
Dieu envers nous : il veut que nous soyons 
appelés ses enfants et que nous le soyons en 
réalité. » Clovis eut cette grâce le jour de 
son baptême. J'ai voulu, en la rappelant, mon- 
trer comment, ce jour-là, cette dignité de fils 
de Dieu, dont il n'avait qu'un titre menteur, 
lui fut conférée en toute vérité, et vérifier 
ainsi, une fois de plus, cette loi de la Provi- 
dence qui sait punir, il est vrai, mais qui 
récompense, même dès cette vie, les plus 
légers sacrifices acceptés pour l'honneur de 
Dieu. 

1. Cen. 22, i6. 

2. I Jo. 3-2. 



152 IV. — REIMS, L'ÉGLISE ET LE BAPTISTÈRE. 

IV. — REIMS, L'ÉGLISE 
ET LE BAPTISTÈRE. 

CE sera l'éternelle gloire de la ville de 
Reims d'avoir vu naître dans ses murs 
la France chrétienne. C'est dans cette ville, 
dans un baptistère situé près d'une église, 
qui s'élevaient l'un et l'autre sur l'emplace- 
ment de la cathédrale actuelle, que les pré- 
mices de la nation des Francs furent conqui- 
ses à Jésus-Christ par le baptême. Il était 
donc un lieu prédestiné, celui qui devait être 
marqué un jour par une des plus grandes 
merveilles que l'art humain ait jamais su 
produire. Un pavillon de pierre, audacieuse- 
ment tendu dans les airs, devait le couvrir 
de son ombre. Colonnes élégantes et légères, 
tourelles sculptées à jour plus délicatement 
que les plus fins bijoux, verrières aux mille 
couleurs, rien ne devait sembler assez magni- 
fique pour embellir un monument qui rappe- 
lait à la France ses plus anciens et ses plus 
glorieux souvenirs. Comme dans tous les 
lieux sanctifiés, il avait fallu, à l'origine, la 
consécration du sacrifice. « Sine sangiiinis 
ejfiisione non fit reniissio (1). « Dieu se plaît 
à ces prémices, et l'Eglise n'est-elle pas 
sortie du côté ouvert de Jésus crucifié ? Sur 
le seuil du temple qu'il avait bâti et qui s'éle- 
vait là même où se dresse maintenant la 
merveilleuse cathédrale, le saint évêque 
Nicaise avait succombé sous les coups des 

I. Hebr. 9, 22. 



IV. — REIMS, l'Église et le baptistère. 153 

Vandales, et arrosé de son sang ce lieu béni 
qui devait être signalé par tant de prodiges 




REIMS. — La Cathédrale. 



de la grâce. Là devait se vérifier bientôt 
cette parole célèbre : « Sangiiis martyrum^ 



154 IV. — REIMS, l'Église et le baptistère. 

senien Christianoriun.y''Le. christianisme allait 
germer en une riche moisson sur cette terre 
fécondée, lorsque les premiers Francs rece- 
vraient le baptême des mains d'un autre saint 
évêque, successeur de l'évêque martyr. Et 
comme s'il fallait un écho lointain à ce pre- 
mier miracle de la grâce, à ce même endroit 
on verrait un jour Jeanne d'Arc, la sainte 
libératrice de notre pays, faire flotter son 
étendard près de l'autel où un successeur 
de saint Nicaise et de saint Rémi répan- 
drait l'onction sainte sur un autre roi des 
Francs. 

Quelle était, à l'époque du baptême de 
Clovis, l'état de la grande cité rémoise ? 
J'emprunte la description suivante à l'ouvrage 
récent de M. Kurth : « Bien que déchue de la 
splendeur qui l'entourait à l'époque romaine, 
Reims restait une des plus belles villes du 
royaume franc. Le vaste ovale de son en- 
ceinte muraillée, qui datait du III^ siècle 
finissant, englobait le centre et la partie la 
plus considérable de la cité primitive. Elle 
était percée de quatre portes correspondant 
à deux grandes rues qui se coupaient à angles 
droits (1), et ornée, à ses extrémités méridio- 
nale et septentrionale, de deux arcs de triom- 
phe dont le dernier est encore debout aujour- 
d'hui. Son amphithéâtre, ses thermes opulents, 
fondés par Constantin-le-Grand, les riantes 

I. C'étaient, dit le P. Florian Jubaru, les artères sur lesquelles 
s'embranchait un réseau de ruelles étroites bordées de ces cons- 
tructions de bois qui remplissaient alors les villes du nord de la 
Gaule. Les conquérants germains évitaient de séjourner dans ces 
enceintes souvent ravagées par l'incendie ; ils les regardaient, dit 
Ammien Marcellin, « comme des bûchers environnés d'un filet. » 
— Eiudrelig.^ février 1896, p. 361. 



IV. — REIMS, L'ÉGLISE ET LE BAPTISTÈRE. 155 

villas disséminées dans ses environs, en un 
mot, tout ce que ne protégeait pas l'enceinte 
rétrécie élevée sousDioclétien, avait souffert 
cruellement pendant les désordres des der- 
niers siècles. Toutefois, une florissante série 
de basiliques chrétiennes, tant à l'intérieur 
qu'à l'extérieur de la ville, la consolait de ses 
revers et était pour elle le gage de jours 
meilleurs. Depuis que la paix avait été rendue 
à l'Eglise, les tombeaux des saints et des 
martyrs de Reims, alignés le long de la voie 
Césarée, qui sortait de la ville par la porte 
du sud, s'étaient transformés en opulents 
sanctuaires où les fidèles se complaisaient à 
multiplier les témoignages de leur piété. Là 
se dressait Saint-Sixte, la plus ancienne 
cathédrale de Reims, élevée sur le tombeau 
de son premier pasteur. Voisine de Saint- 
Sixte, l'église dédiée aux martyrs Timothée 
et Apollinaire gardait des souvenirs chers à 
la dévotion et au patriotisme des Rémois. 
Saint-Martin, non loin delà, surgissait entouré 
d'hypogées chrétiens remplis de peintures 
murales symboliques, dans le style de celles 
qu'on retrouve dans les catacombes de Rome. 
De l'autre côté de la chaussée et presque en 
face de ce groupe, l'œil était attiré d'abord 
par Saint-Agricole, bâti au IV^ siècle par 
l'illustre préfet Jovin ; là se trouvait le beau 
sarcophage en marbre blanc de ce grand 
homme de guerre, et aussi celui de saint 
Nicaise, l'évêque-martyr du V^ siècle, subs- 
titué plus tard à saint Agricole dans le patro- 
nage de ce sanctuaire. À côté de Saint-Agri- 
cole était Saint-Jean. Ce grandiose ensemble 
d'édifices religieux avait poussé, comme des 



156 IV. — REIMS, l'Église et le baptistère. 

fleurs suaves, sur les tombes des martyrs et 
des confesseurs ; les fidèles étaient venus 
grouper leurs habitations à l'ombre de leurs 
murailles vénérées, et une seconde Reims 
entièrement chrétienne avait surgi en dehors 
et à côté de la vieille cité romaine. Au sur- 
plus, l'intérieur de la ville s'était lui-même 
enrichi, depuis la fin des persécutions, de 
plusieurs nobles monuments qui racontaient 
les triomphes de l'Eglise et la foi des fidèles. 
Dès 314, l'évêque Bétause y avait bâti l'église 
des Saints-Apôtres, qui s'appela plus tard 
Saint-Symphorien, et dans les premières 
années du V^ siècle, saint Nlcaise avait élevé 
et dédié à la Sainte Vierge le sanctuaire qui, 
depuis cette date, est resté en possession du 
siège épiscopal de Reims (1). » 

Il nous plaît de remarquer ici cette dévo- 
tion du saint martyr envers la Mère de Dieu, 
et de voir planer au-dessus de l'église cathé- 
drale de Reims, qui devait être le témoin de 
tant de grât:es éclatantes, l'image bénie de la 
Reine du Ciel. Constituée gardienne et 
patronne de son église par l'évêque-martyr, 
elle étendra sa maternelle protection sur les 
prémices chrétiennes du peuple franc. C'est 
près de son autel que Clovis courbera son 
front pour recevoir le baptême. Elle sera la 
Reine de la nation chevaleresque qui va 
naître, et à la suite des témoignages multi- 
pliés de son amour pour notre pays, un grand 
pape pourra dire en toute vérité ces paroles 
qui deviendront une des devises de la France 
chrétienne : « Regnimi Galliœ^ regniini Ma- 

I. Kurth, Clovis, p. 327. 



IV. — REIMS, l'Église et le baptistère. 157 

KÎœ ; » la France est le royaume de Marie (1). 
Que sont devenus cette église de saint Ni- 
caise et son baptistère ? L'un et l'autre ont 
disparu depuis longtemps. L'ancienne basili- 
que a fait place à la cathédrale que nous 
admirons aujourd'hui ; .le baptistère qui la 
joignait a été absorbé, lui aussi, par le vaste 
monument (2). Il est permis cependant, grâce 
à de nombreux travaux d'archéologie, d'en 
reconstituer aussi fidèlement que possible le 
plan et la disposition intérieure. « Aujour- 
d'hui encore, écrit un savant archéologue (3), 
nous pouvons nous faire une idée assez exacte 
des dimensions de l'église élevée par saint 
Nicaise et dédiée à la Mère de Dieu. L'autel 
situé dans l'abside qui terminait la nef a été 
religieusement maintenu à sa place primitive, 
et la vénération des fidèles a consacré l'en- 
droit où le saint est tombé sous le fer des 
Vandales, au seuil de la basilique. La nef 
était divisée en galeries par deux colonnades 
de marbre superposées. Dans les caissons 
dorés du plafond, se jouaient des animaux 
fantastiques ; les murs disparaissaient sous 
les peintures représentant de longues files de 
saints ou des scènes de l'Ancien et du Nou- 
veau Testament. Dans l'abside, derrière 
l'autel surmonté d'un ciborium de métal pré- 

1. Paroles attribuées à Benoît XIV. Ce Pape ajoutait ces 
mots ; Nimquain peribit : le royaume de Marie ne périra 
jamais. 

2. Voir le savant travail du P. FI. Jubaru {Etudes relig.^ fév. 
1896), d'après lequel le baptistère où fut baptisé Clovis existait 
encore au X* siècle, situé sur le parvis de l'église Notre-Dame 
(emplacement de la cathédrale actuelle). 

3. P. FI. Jubaru, Etudes rel., février 1896, p. 303. Les divers 
détails soulignés sont tirés d'auteurs des V* et Vi* siècles, Gré- 
goire de Tours, Sidoine, Forlunat, Prudence, etc. 



158 IV. — REIMS, l'église ET LE BAPTISTÈRE. 

cieux, au-dessus de la chaire épiscopale et des 
sièges des prêtres, étaient encastrées des 
inscriptions métriques dues aux poètes en 
renom, et la majestueuse figure du Christ 
entouré des Apôtres se détachait sur le fond 
d'or des mosaïques aux bordures « nuancées 
comme le plumage du paon ». Les murs, sous 
le poli luisant des incrustations et des pein- 
tures à l'encaustique, semblaient avoir « une 
clarté à eux », « de toute part jaillissait une 
lumière dorée ; » « on eût dit que le jour lui- 
même était emprisonné dans le temple. » 

A côte de l'égHse, s'élevait le baptistère. 
Celui de Reims devait ressembler aux édi- 
cules du même genre qu'on voj^ait à cette 
époque près des grandes églises dans les villes 
épiscopales. A mesure que les baptêmes 
d'adultes devenaient moins fréquents, l'usage 
s'introduisit de placer le baptistère dans l'in- 
térieur de l'église, à la place traditionnelle 
qu'il occupe encore, à gauche près de la p rte 
d'entrée. Il serait plus exact de dire : à la 
partie occidentale de l'église, car, comme 
nous le verrons plus loin, dans l'orientation 
des édifices sacrés, cette place avait une 
signification symbolique qui n'était pas sans 
analogie avec les cérémonies préparatoires 
au baptême. Ainsi le baptistère, qui n'était 
tout d'abord qu'une dépendance de l'église, 
en devenait partie intégrante. Mais à l'époque 
du Baptême de Clovis, cette transformation 
ne s'était pas encore opérée : « Un certain 
nombre d'archéologues, dit l'abbé Corblet (1), 
croyant qu'on cessa au VI I^ siècle de cons- 

I. Revue de VArt chrétien^ 1878, 8, p. 39. 



IV. — REIMS, L'ÉGLISE ET LE BAPTISTÈRE. 159 

truire des baptistères isolés, pensent que ce 
fut à cette époque qu'on les transporta pour 
ainsi dire dans l'intérieur du temple, en en 
faisant une espèce de chapelle à gauche de 
la porte occidentale, où le bassin baptismal 
conserva sa forme ronde ou octogonale, son 
dôme et sa colonnade. Nous pensons que cette 
évolution n'est pas aussi ancienne et qu'elle 
n'eut lieu, du moins en France et en Alle- 
magne, qu'aux Ville et IX^ siècles, après 
l'abandon des piscines, où l'on ne pouvait pas 
immerger facilement les enfants qui rece- 
vaient le baptême. > D'ailleurs, si l'archéologie 
nous faisait défaut, nous aurions le texte par- 
faitement clair de Grégoire de Tours. C'est 
le baptistère qui est préparé ; il est distingué 
de l'église et porte le nom de temple bastismal. 
« Totiunque teinplimi haptisterii divino ves- 
pergitur odore (1). » 

Quelle était la disposition de ces édifices ? 
L'archéologie sacrée est sur ce point riche 
de détails (2), dont voici quelques exemples : 
« La structure des baptistères était souvent 
fort élégante. Leur forme était ordinairement 
octogonale (3). » Celui de Saint-Jean de 
Latran, qui est peut-être le plus ancien de 
ceux qui existent encore et qui servit de 
modèle à beaucoup d'autres, fut construit 
d'après cette forme circulaire. Il porte aujour- 
d'hui la trace de restaurations magnifiques, 
entreprises successivementpar les souverains 
pontifes; il a gardé cependant les principales 

1. Hist Fr. II, 31. 

2. Cf. Martene, Du Cange, au mot baptisteriiim ; Martigny, 
Dict. des Antiquités ; Trombelli, De baptistno diss. xill, etc. 

3. Martigny, ibid. 



l6o IV. — REIMS, l'église ET LE BAPTISTÈRE. 

parties de sa disposition originelle. « Un por- 
tique le précède, terminé à droite et à gauche 
par deux absidesjl'une d'elles conserve encore 
sa mosaïque de la fin du quatrième siècle ou 
à peu près. Elle représente la vigne du Sei- 
gneur parsemée çà et là de croix d'or. Quand 
on a franchi ce portique, on entre dans le 
baptistère lui-même, édifice de forme octogo- 
nale, dont le centre est occupé par une piscine 
de même dessin. Huit grosses colonnes de 
porphyre soutiennent la partie supérieure de 
l'édifice... Du milieu de l'eau surgissait un 
grand candélabre de porphyre, terminé par 
une vasque d'or pleine de baume, où brûlait 
une mèche d'amiante répandant à la fois la 
lumière et le parfum. Sur un des côtés de la 
piscine s'élevaient deux statues d'argent, le 
Christ et saint Jean, ayant entre eux un 
agneau d'or avec la devise : Ecce Agniis Dei, 
ecce qui tollit peccata niiindi. Au-dessous de 
cet agneau jaillissait un jet d'eau qui se 
déversait dans la piscine. Sept têtes de cerf, 
disposées sur les côtés, laissaient aussi échap- 
per des courants d'eau (1). » 

Ces édifices sacrés, ajoute l'abbé Martigny, 
étaient décorés, avec une grande magnifi- 
cence, de peintures, de mosaïques, de sculp- 
tures représentant surtout le Baptême de 
Notre-Seigneur dans le Jourdain et les autres 
actions du saint Précurseur. Saint Avit, 
évêque de Vienne, contemporain de Clovis 
et de saint Rémi, est loué pour avoir construit 
un de ces riches édifices : « Par ses soins et 
son zèle, dit l'auteur de sa vie, l'église du 

I , Duchesne, Origines du culte chre'iien, p. 298. 



IV. — REIMS, L'ÉGLISE ET LE BAPTISTÈRE. l6l 

baptistère fut admirablement décorée de 
mosaïques et de marbres. » Il était bien juste 
en effet que tout prît un air de fête dans ces 
temples où l'Eglise de Dieu, selon la parole 
de l'Evangile, oubliait toutes ses souffrances 
dans les joies de sa fécondité (1). 

De nombreuses figures s^^mboliques or- 
naient les murs du baptistère. Leur usage 
était dans l'Eglise une tradition ancienne, legs 
de l'époque des persécutions sanglantes. Ces 
symboles, nécessaires tant que la loi du 
secret en imposait l'usage, se conservèrent 
encore bien longtemps, alors que cette disci- 
pline n'était plus en vigueur. Ils se survivaient 
dans les peintures décoratives des édifices 
religieux comme de gracieux motifs d'orne- 
mentation, ou bien comme un enseignement 
par l'image, moins propre, il est vrai, à cacher 
aux païens les grandes vérités de l'Evangile 
qu'à les rappeler aux chrétiens, trop portés 
à en perdre le souvenir. Ainsi on y voyait 
représenté le cerf, emblème du catéchumène 
qui soupire après les eaux qui doivent lui 
donner une nouvelle vie. « Gomme le cerf 
soupire après les sources d'eau vive, ainsi 
mon âme vous désire, » avait dit le Prophète. 
Après avoir comparé le catéchumène au cerf, 
saint Jérôme ajoutait : « Il désire venir au 
Christ, en qui réside la source de la lumière, 
afin que, lavé par le baptême, il reçoive le 
don de la rémission. » Un autre sj^mbole très 
fréquent était celui du poisson : « Nous, petits 
poissons, disait Tertullien, selon le poisson 

I. Jo. ï6,2ï.i. Mu lier ciim pepererit non meminit pressai <.c 
propier gaudiuvi quia tiatus est homo in munduin. » 

Clovis et la France. ii 



i62 IV. — REIMS, l'Église et le baptistère. 

par excellence qui est Jésus-Christ, nous 
prenons naissance dans l'eau, et ce n'est qu'à 
condition de rester dans cette eau que nous 
sommes sauvés. » Certes en aucun lieu cet 
emblème ne pouvait être placé avec plus 
d'à-propos. Il symbolisait non seulement le 
baptême, mais encore Jésus-Christ, l'auteur 
de la grâce reçue dans le baptême, et enfin 
le sacrement de l'Eucharistie, qui allait être 
conféré aux néophytes à peine sortis des 
eaux régénératrices. 

Mais le symbole le plus fréquent, ou plutôt 
celui qu'on ne manquait jamais de représenter 
dans tous les baptistères, était celui de la 
colombe. Les premiers symboles rappelaient 
au néophyte la lèpre de sa vie passée qu'il 
venait guérir dans le baptême : la colombe 
était l'emblème de l'innocence de son âme 
purifiée ; elle lui rappelait encore la présence 
du Saint-Esprit, qui prit cette figure quand il 
descendit sur notre Sauveur au moment de 
son Baptême dans les eaux du Jourdain. Il y 
avait dans l'Ancien et le Nouveau Testament 
tant de souvenirs pour justifier l'usage de ce 
symbole, qu'il ne faut pas s'étonner si nous 
le trouvons représenté de mille manières 
par les premiers chrétiens toutes les fois 
qu'ils voulaient, dans leurs représentations 
figurées, faire allusion au sacrement de la 
régénération. 

Tel fut, on peut le croire, le baptistère de 
Notre-Dame où Clovis et les Francs furent 
baptisés. A l'époque où saint Grégoire àTours 
et saint Avit à Vienne construisaient les 
magnifiques baptistères dont l'histoire a gardé 
le souvenir, il est à croire que la grande 



V. — LA COLOMBE. 163 

métropole chrétienne du nord de la Gaule 
n'était pas restée au-dessous de ses rivales. 
Nous pouvons en particulier conjecturer avec 
raison que les images symboliques décoraient 
richement selon l'usage l'intérieur du baptis- 
tère Notre-Dame, puisque nous les retrouvons 
dans les hypogées qui entouraient l'église 
Saint-Martin, qui était à cette époque une des 
plus grandes églises de la ville de Reims. 



V. — LA. COLOMBE. 

EST-IL, dans toute la poésie du moyen-âge, 
une légende plus gracieuse que celle de 
la colombe glissant dans un rayon du ciel, et 
apportant à l'évêque saint Rémi une ampoule 
pleine d'huile sainte ? 



« Un blanc coulombiel 
Resplendissant et cler et biel 
Une ampoulaite el biec tenoit 
Kl plaine de saint oile estoit 
Et quand taint Rémi l'a veue 
Si l'a dignement receue 



Ensi fa enoint Cloevis 

DA saint oile Ici fd ravis 

Del ciel en lierre, al plaisir Dieu. » 



Ainsi parle Philippe Mouskes dans sa chro- 
nique rimée du XIII^ siècle, vaste épopée de 
.31.000 vers contenant toute l'histoire de 
France et de Flandre depuis la guerre de 



l64 V. — LA COLOMBE. 

Troie jusqu'en l'an de grâce 1242 (1). Les 
Grandes Chroniques de France avaient déjà 
donné le même récit, mais en prose : « Car 
en ce point que l'on dut faire l'onction, et 
comme celui qui le saint chresme devoit 
administrer ne put avant venir pour la presse 
du peuple, un coulon avola soudainement 
devers le ciel, non mie coulon, mais le Saint- 
Esprit en semblance de coulon. En son bec, 
qui moult estoit cler et resplendissant, aporta 
la saincte onction en un petit vaissel, puis le 
mist es mains du saint archevesque qui bénis- 
soit les fons (2). » 

Si maintenant nous voulons prendre la peine 
d'établir sur bonnes preuves la généalogie de 
cette légende, nous verrons que, sous toutes 
ses formes : prose, poésie, peinture, elle des- 
cend en ligne directe, par Aimoin (3) et 
Flodoard (4), d'une vie de saint Rémi écrite 
par Hincmar au IX^ siècle (5). Voilà son 
premier ancêtre. Ce sont là ses lettres de 
noblesse. Nous n'avons point ici à discuter 
cette origine ; c'est affaire à l'archéologie 
sacrée. Qu'il suffise de faire remarquer le 
changement d'attitude qui s'est opéré chez les 
historiens et les critiques vis-à-vis de cette 
légende. Il y a eu d'abord la période des 
luttes ardentes. Qui croirait, en lisant les naïfs 
récits de Philippe Mouskes ou des Chroiiiques 

1. Chronique de Gand, édit. Reiflfenberg, p. 426. 

2. Ed. Paulin-Paris, p. 48. Sur l'origine et la valeur histo- 
rique de ce récit, voir les auteurs compétents en archéologie 
sacrée. 

3. Hist. Franc. I, 16,/". L. 199, 655. 

4. Hisi. eccl. rem. I, 13, P . L. 195, 52. 

5. Vita Retnigii,gZ, P. L. 125, 1160. 



LA COLOMBE. 165 



de France^ que, dans cette innocente idylle 
de la colombe, dût retentir un jour un clique- 
tis de guerre, que le « blanc coulombiel, » ce 
messager de paix, qui portait en son bec le 
rameau d'olivier, dût provoquer, par son 
apparition, le trouble et la discorde? C'est 
cependant ce qui est arrivé (1). On s'est 
battu pour cet oiseau débonnaire, et l'on 
écrirait un beau livre rien qu'à raconter 
l'histoire de cette controverse fameuse, dont 
les échos retentirent au XYIII^ siècle jus- 
qu'au sein de l'Académie royale des Inscrip- 
tions et Belles-Lettres (2). 

Aujourd'hui le débat est définitivement clos, 
et à la période de luttes a succédé celle du 
silence. Les archéologues, dont nous sommes 
en ces sortes de questions les modestes tri- 
butaires, pourraient nous expliquer longue- 
ment les causes de ce changement. A nous 
de sauver, dans notre poétique légende, tout 
ce qu'il sera possible d'arracher à leurs 
impitoyables mains : nous n'aimons ni cette 
humeur belliqueuse d'autrefois, ni ce silence 
d'aujourd'hui, qui ressemble presque à du 
mépris. Nous voulons faire bon accueil à ce 
doux symbole de la colombe qui jette tant de 
poésie sur le baptême de Clovis et des Francs, 
l'interroger, lui demander ce qu'il nous 
apporte, dans son langage muet, de saintes 
pensées et de pieuses affections. 

Le premier historien à qui nous devons le 
récit de l'apparition merveilleuse de la sainte 

1. Revue de P Art chrétien^ 1^79, H, p. 379. 

2. Dissertation au sujet de la saifite Atnpoîile, conservée à 
Reims pour le sacre de nos rois, par M . l'abbé de Vertot, {Mém . 
de l'Acad., II, p. 619.) 



l66 V. — LA COLOMBE. 

Ampoule, n'a parlé que d'une colombe ; les 
chroniqueurs qui reprennent sa légende lui 
restituent sa vraie signification S3^mbolique : 
« Non mie coulon, disent les Grandes Chro- 
niques de France, mais le Saint-Esprit en 
semblance de coulon. >^ Cette signification, il 
est impossible d'en douter, fut aussi celle des 
colombes emblématiques dont l'Eglise des 
premiers siècles a fait un si fréquent usage. 
Comme il a été dit dans le chapitre précédent, 
il n'y a point de symbole que les chrétiens 
aient plus affectionné. « Ils l'ont prodigué, 
dit l'abbé Martigny, dans leurs monuments 
de tout genre, peintures, mosaïques, tombeaux, 
et surtout dans leurs baptistères. Là, en effet, 
il trouvait si bien sa place naturelle, qu'il n'est 
pas un seul de ces édifices où on ne le ren- 
contre représenté de mille manières. Tantôt 
il fait partie de la scène du baptême de Notre- 
Seigneur, comme au cimetière de Pontien et 
à' la vasque de Parenzo ; tantôt il est peint 
isolément sur la cuve baptismale ou sur les 
parois du baptistère (1). » Mais il y avait de 
ce symbole un emploi bien plus intéressant. 
La colombe était non seulement un motif 
symbolique de peinture, elle faisait encore 
partie des meubles liturgiques. Il y avait la 
colombe ou peristère baptismal, comme il y 
avait la colombe eucharistique; l'une et l'autre 
d'or et d'argent. Celle-ci, suspendue au-dessus 
du maître-autel, renfermait la sainte réserve; 
l'autre, également suspendue au-dessus de la 
piscine du baptistère, à portée de la main du 
prêtre, renfermait le saint Chrême et l'huile 

I. Dict. des antiq. 



V. — LA COLOMBE. 167 

des catéchumènes. « Il en est fait mention, 
dit Garrucci, au concile de Constantinople, 
de l'an 518, où Mennas raconte que l'héré- 
siarque Sévère à Antioche avait enlevé de 
dessus les autels et les baptistères les 
colombes d'or et d'argent, qu'il appelle les 
symboles du Saint-Esprit (1). » Au baptême 
de Clovis, dit l'abbé Martigny, une colombe 
d'or était suspendue au-dessus du baptistère. 
Laissons maintenant de côté les questions 
d'archéologie savante, qui ne sont point de 
mise dans cette étude ; oublions les disputes, 
les récriminations de quelques hypercritiques 
chagrins, et attachons-nous à cette chose très 
vraie, à ce dogme de l'Eglise catholique si 
heureusement symbolisé par les usages litur- 
giques de la primitive Eglise : je veux dire, la 
descente invisible du S'-Esprit dans les âmes 
régénérées par le baptême, sanctifiées par 
la confirmation. Ainsi, bien au-delà des chro- 
niques du moyen-âge, des fresques des pre- 
miers peintres chrétiens, le sj^mbole de la 
colombe va se rattacher à deux pages : l'une 
de l'Ancien, l'autre du Nouveau Testament. 
Serait-il possible de désirer pour le <; blanc 
coulombiel ■> du baptême de Clovis une plus 
illustre origine ? Voici la première page des 
Saintes Écritures : elle se lit au livre de la 
Genèse. "- Au commencement... la terre était 
dépouillée et informe ; les ténèbres étaient 

I. C'était un usage général, dit le P. Garrucci. < Fu quindi 
rappresetitata sospesa sut battisteri e suglialiari, et se ne Ja men- 
zione del concilio Constantitiopolilano deW anno §/S, ove Menna 
narra che Veresiarcha Severo in Atitiochia, circa l'anno,4ÇO, 
aveva toile le colombe d'oro e d'arçento, che chiama sivibolo dello 
Spirito Santa, di sopra i baptisteri e gli altari. > 

{Act., 5, p. 557-) 



l68 V. — LA COLOMBE. 

sur la face de l'abîme, et l'Esprit de Dieu 
était porté sur les eaux... » (Ch. i^^.) Plus loin, 
au chap. 8 : 

« La colombe, sortie de l'arche, revint 
portant à son bec un rameau d'olivier aux 
feuilles verdoyantes. Noé comprit que le 
déluge avait cessé de couvrir la terre. ; 
Ainsi la terre pécheresse a été purifiée, lavée 
par les eaux du déluge. Ce fut, dit TertuUien, 
le baptême du monde. Au-dessus du déluge 
apparaît la colombe, messagère de réconci- 
liation. Mais, dans ce trouble immense, 
effra3^ant, de la nature, dans ce châtiment 
suivi du pardon, il y avait l'image lointaine, 
la prophétie d'un autre événement qui devait 
inaugurer la vie du Sauveur. Celui qui, par 
miséricorde, a voulu se faire, comme un 
pécheur, l'Agneau qui porte les péchés du 
monde, vint sur les bords du Jourdain rece- 
voir le baptême de Jean. 

« En ce temps-là, dit l'Evangile de saint 
Luc, il arriva que, pendant que le peuple 
recevait le baptême, Jésus aussi fut baptisé 
et priait ; alors le ciel s'ouvrit et le Saint- 
Esprit descendit sur lui sous la forme d'une 
colombe ; en même temps une voix se faisait 
entendre du haut du ciel : -- Vous êtes mon 
Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes 
complaisances (1). >- C'est la seconde page. 
Ecoutons maintenant TertuUien les rappro- 
cher l'une de l'autre, et, dans un langage 
gracieux et sublime en même temps, nous 
donner l'explication de notre sj^mbole (2). 

1. Luc, 3, 21 

2. Tîuic ille Sandissimus Spiritus super emundata et benedicta 
cotpora libens à Faire descendit j super bapiismi aquas, tangtiàin 



V. — LA COLOMBE. 169 

« L'Esprit divin quitte le sein du Père pour 
descendre avec complaisance sur une chair 
purifiée et bénie ; il repose sur les eaux du 
baptême, comme s'il reconnaissait son ancien 
trône. Il descendit de même sur le Seigneur 
sous la forme d'une colombe pour manifester 
sa nature par la simplicité et l'innocence de 
cet animal, qui n'a pas de fiel. De là ce pré- 
cepte : Soyez simples comme des colombes, 
précepte qui n'est pas sans rapport avec la 
figure que je viens d'indiquer. En effet, quand 
le déluge eut lavé dans ses eaux l'iniquité 
antique, après le baptême du monde, si j'ose 
ainsi parler, la colombe, échappée de l'arche 
et reparaissant plus tard avec un rameau 
d'olivier, vint annoncer à l'univers que la 
colère divine s'était apaisée. On sait que, 
parmi les nations elles-mêmes, l'olivier 
est le s3'mbole de la paix. Par une disposi- 
tion analogue, mais dont l'effet est tout spiri- 
tuel, aussitôt que notre terre, c'est-à-dire la 
chair de l'homme, sort du bain régénérateur, 
purifiée de ses anciennes souillures, le Saint- 
Esprit, céleste colombe venue d'en haut, 

■prisiinam sedein reco^noscens, coiiqtnescit^ columbœ fii^ura delap- 
sus in Dojniniun, ut natura Spiritûs Sancti declararetur per 
animal simplicitatis et innocentiœ, quod etiam corporaliter ipso 
felle careat columta : ideoque^ estote, inçutf, siniplices sicut colum- 
bce. (Matt. 10-16, 16.) Ne hoc quidem sine ar<>;iime7ito prœceden- 
tis Jigurœ j quemadtnoduvi etiivt post aquas diluvii, qiiibus 
iniquitas antiqua pur^ata est, post baptisiiium (ut ita dixerim) 
7nundi pacem cœlestis irœ pi-œco colufnba terris an7iuntiavit, 
diDiissa ex arca et cmn olea reversa ; quod si<^)ium etia7n apud 
natio7ies paci pt œtenditur j eade7/t dispositione spiritalis cffectuSy 
ter7-cr, id est carni tiostrœ^ e 771er ge7iti de lavacropost vetera delicla, 
colu7nba Sa7icti Spiritûs advolat, pace77i Dei afferens^ e77iissa de 
cœlis, ubi Ecclesia est arcajigurata. 

(Tertullien, De Baptis77to^ 8.) 
htprtsti7iasedes est une allusion au chap. i^' de la Genèse. 



lyo V. — LA COLOMBE. 

comme celle qui sortit de l'arche, figure de 
l'Eglise, nous apporte notre réconciliation et 
la paix avec Dieu. » 

Qui ne voit maintenant avec quel à-propos 
merveilleux, vraiment providentiel, quelle 
qu'en ait été l'occasion, les peintres, les poè- 
tes, les chroniqueurs nous montrent à l'envi, 
au-dessus du baptistère de Reims, où Clovis 
et la France sont régénérés au Christ, la 
blanche colombe, symbole du Saint-Esprit ? 
Etait-il possible de mieux peindre que par 
cette image le résumé de l'action toute-puis- 
sante de la grâce divine ? N'est-il pas vrai, en 
effet, qu'alors aussi, comme au premier jour 
de la création, un monde nouveau se prépa- 
rait, et que l'Esprit créateur « qui a orné les 
cieux (1) », qui, par une incubation mysté- 
rieuse, porté sur le chaos, a fait sortir des 
eaux la terre et sa parure, descendait de nou- 
veau pour opérer les mêmes prodiges ? Ainsi, 
de cet océan humain, formé de peuples bar- 
bares sans nombre qui s'agitent, s'entre- 
choquent, se mêlent dans une confusion im- 
mense, sous l'action de l'Esprit divin va surgir 
cette variété magnifique de nations chrétien- 
nes destinées à être l'apanage du Christ (2). 

Le monde romain était corrompu et sangui- 
naire ; il avait connu tous les vices qui 

1. Spirilus ejus ornavit cœlos. Job, 26, 13. 

2. Spirilus Dei ferebaiur super aquas. Gen. I, 2. « Voici le 
sens de ce mot, dit S. Basile dans V Hexaméron (11, 6). « L'Esprit 
de Dieu réchauffait et fécondait la nature des eaux comme on 
voit l'oiseau couver ses œufs et par sa cluleur leur communiquer 
la force vitale. » — < Pro eo quod in nostris codicibus scriptian 
est, feiebatur in Hebrœo habet merefeth, quod nos apprllare 
possumus incubabat in similitudinefn volucris (S. Jérôme, 
Qucest. Heb.) » 



LA COLOMBE. 171 



avaient provoqué autrefois la colère de Dieu 
et lui avaient inspiré, selon l'énergique ex- 
pression de l'Ecriture, le dégoût de son œu- 
vre (1). Rien, en effet, ne rappelle mieux les 
malédictions divines contre le genre humain 
de l'époque du déluge, que la condamnation 
de la Rome païenne dans l'Apocalypse de 
saint Jean (2). Cette ville coupable avait un 
crime de plus à expier : elle avait versé à flots 
le sang des martyrs de Jésus-Christ. L'heure 
de son châtiment est venue. Elle sera sub- 
mergée sous le torrent de ces peuples enva- 
visseurs que Dieu suscite des extrémités 
lointaines de l'Europe et de l'Asie, véritables 
fléaux de la justice divine, qui se déclarent 
eux-mêmes poussés par une main invisible, 
ministres des vengeances d'un Dieu qu'ils ne 
connaissent pas. Selon l'expression de Sal- 
vien, l'historien de ces temps malheureux, ils 
viennent, déluge d'un genre nouveau, purifier 
la terre toute souillée par les débauches 
romaines ; mais la colère de Dieu s'apaise 
et le Saint-Esprit, « céleste colombe venue 
d'en haut, apporte au monde le signal de la 
paix et de la réconciliation. » 

Enfin, ces peuples, nouveaux enfants de 
l'Eglise, reçoivent le baptême; l'évêque impose 
sur eux les mains et ils reçoivent le, Saint- 
Esprit. "■ Iinponebant eis nianus et accipiehant 
Spiritum SancUim (3). » 

Voilà, en oubliant le bruit des querelles 
scientifiques, les choses très vraies que nous 

1. < Delebo hominem queni creavi.. fœntiet me fccisse eos. » 
Gen. 6, 7. 

2. Cf. Gen. 6, et Apoc. 18. 

3. Act. 8, 17. 



1/2 VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 

entendons, en levant les yeux vers la colombe 
qui déploie ses ailes au-dessus du baptistère 
de Reims. 

Que d'enseignements elle pourrait nous 
révéler encore ! 

L'esprit du mal divise. C'est lui qui inspire 
le crime que le Seigneur a en abomination : 
semer la discorde entre les frères. 

L'Esprit de Dieu chasse le trouble : il nous 
donne la paix, qui est la tranquillité de l'ordre. 

L'esprit du mal est la haine et ne connaît 
que l'hypocrisie de la charité. 

L'Esprit de Dieu unit les cœurs par des 
liens que rien ne peut rompre. 

Puisse-t-il, en cette époque séculaire du 
Baptême de la France, descendre de nouveau 
sur les enfants de Dieu et de l'Eglise qu'elle 
compte dans son sein, les unir dans une même 
pensée de foi et de patriotisme, leur dévoiler 
la main satanique qui sème la discorde dans 
leurs rangs, et faire de tous ces courageux 
enfants de la France chrétienne, comme des 
fidèles de la primitive EgUse, un seul cœur 
et une seule âme ! « Multitiidinis credenthun 
erat cor iininn et anima iina (1). » 



VI. — LE CATECHUMENE. 

SI l'on veut comprendre toute la grandeur, 
j'allais dire toute la poésie de la scène 
religieuse qui eut lieu à Reims au baptême 
de Clovis, il faut se reporter à ces âges du 

I. Act. 4, 32. 



VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 173 

christianisme naissant où le baptême, par 
l'eftet des circonstances particulières dans 
lesquelles se trouvait l'Eglise, était pour 
chaque fidèle la fête des fêtes, l'acte le plus 
important de la vie chrétienne. Il y avait les 
grandes solennités de l'Eglise, société des 
fidèles ; dans la vie individuelle de chaque 
chrétien, rien n'égalait la fête de son entrée 
dans l'Eglise par le sacrement de la nouvelle 
vie. C'est que, si les baptêmes d'adultes sont 
rares aujourd'hui, ils étaient alors le cas 
ordinaire. Païens à peine sortis des fanges 
du paganisme civilisé, barbares échappés des 
forêts du nord, natures primitives non tou- 
chées par la corruption romaine, mais profon- 
dément grossières et sauvages, tous ces 
enfants, venus à l'Eglise de si loin, devaient 
apprendre par de longues épreuves la subli- 
mité de leur vocation à l'Evangile. Le bap- 
tême allait briser leur vie en deux, inaugurer 
pour eux une existence nouvelle, les faire 
entrer par une naissance mystérieuse dans 
une famille où Dieu serait le père, Jésus- 
Christ le Fils de Dieu leur frère ; ils allaient 
être mis en jouissance des biens de l'Eglise 
leur mère, avec la perspective d'un bonheur 
éternel qui leur était promis par droit d'héri- 
tage (1). Comment les jeter à l'improviste 
au-devant de cette destinée nouvelle, de ces 
dogmes surprenants auxquels rien ne les a 
préparés dans leur vie antérieure ? La pru- 
dence demande qu'ils soient introduits comme 
par degrés dans ce monde surnaturel, qu'ils 
habituent leurs 3'eux à cette lumière. Il faut 

I. Ro. 8, 17. 



174 VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 

encore qu'ils apprécient davantage un bien 
qu'ils auront désiré plus longtemps. Ainsi 
s'explique la sollicitude de l'Eglise pour 
préparer les catéchumènes au baptême et le 
soin qu'elle prenait pour entourer de grandes 
solennités l'administration de ce sacrement. 
Elle était longue cette initiation progres- 
sive : deux ans, trois ans même étaient requis 
pour franchir les deux stages du catéchu- 
ménat. Il y avait d'abord la simple admission. 
Par l'imposition des mains et le signe de 
croix fait sur le front, on devenait catéchumène 
(auditeur, disciple), novice de la vie chré- 
tienne (novitiohis). On était fait chrétien^ le 
nom ^Q. fidèle étant réservé à ceux qui avaient 
reçu la foi dans le baptême (1). Puisque tout 
l'office du catéchumène était de s'instruire, il 
avait donc droit d'entrée dans l'église, mais 
seulement pour entendre cette première 
partie de la messe qui comprenait la lecture 
de l'Ecriture Sainte et l'homélie de l'évêque, 
et qui portait le nom de messe des catéchu- 
mènes. C'était l'enseignement officiel. Il est 
permis de croire que les catéchumènes ne 
faisaient pas de grands progrès dans la con- 
naissance de l'Evangile en assistant à ces 
homélies, qui n'étaient pas adressées à eux 
seuls, où le prédicateur,gêné par la contrainte 
que lui imposait la discipline du secret devant 
des chrétiens non baptisés, était obligé d'user 

I. Il faut renoncer à l'ancienne classification des audientes, 
fie?iit/ïectenies, etc. Il n'y avait que des catéchumènes et des 
postulants, ou plutôt, le catéchuménat se divisait en deux 
stages dont le dernier comprenait les compétentes. La classifica- 
tion antérieure s'appuyait sur une interprétation erronée d'un 
décret du concile de Néocésarée, où les pénitents sont :nêlés aux 
catéchumènes. 



VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 



175 



de réticences, de précautions de langage 
destinées à voiler aux profanes les mystères 
de la religion chrétienne. Aussi l'évêque 
confiait-il à un diacre ou à un lecteur le soin 
de suppléer à l'enseignement public par des 
instructions particulières. Quelle était la 
matière de ces instructions ? Nous avons 
encore le livre composé par S. Augustin (De 
catecliisandis rudihus) pour servir de manuel 
au diacre chargé du soin d'instruire les caté- 
chumènes de Carthage. L'histoire de la 
création, de la chute de nos premiers parents, 
le rapport des deux Testaments, la vie et la 
mort de N.-S. Ji^sus-Christ, l'établissement 
de l'Eglise, les fins dernières, la crainte des 
jugements de Dieu, le mépris des scandales 
donnés par les mauvais chrétiens, tel est le 
programme de ce premier catéchisme qui 
précédait le catéchisme /;zv5/<7^<9^/^zY^,réservé 
aux seuls chrétiens récemment initiés par le 
baptême. 

Ce programme s'élargit à mesure qu'on 
approche du grand jour. Le second stage est 
arrivé. Le catéchumène devient élu (compe- 
tens electus, çwn^oacvo;^. n lui faut une marque 
de reconnaissance qui puisse le distinguer 
plus tard de ceux qui ne sont pas baptisés ; les 
païens avaient eu leurs symboles, au moyen 
desquels les initiés aux mystères diaboliques 
se distinguaient entre eux ; pourquoi le chré- 
tien n'aurait-il pas lui aussi sa marque dis- 
tinctivc ? D'ailleurs, il est soldat de Jésus- 
Christ, il est donc juste qu'il ait son signe de 
ralliement, son symbole. Cette marque, ce 
symbole, c'est le Credo : on lui hvre le texte 
de cette profession de foi, il l'emporte, l'ao- 



176 VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 

prend par cœur et la rend ensuite. C'est la 
traditio et redditio symboli. Il y a appris le 
grand mystère de la Trinité qu'il ignorait 
encore et au nom de laquelle il va être bap- 
tisé ; quelquefois même on y ajoute V Oraison 
dominicale, car la notion sublime de la pater- 
nité divine, qui est révélée dans le premier 
mot de cette prière, fait partie du trésor des 
vérités secrètes. Il est bien convenable qu'elle 
soit communiquée la veille du jour où le caté- 
chumène va devenir enfant de Dieu par la 
grâce du baptême. 

« Ce rite fort simple mais très imposant, 
dit M. Duchesne, devait produire une vive 
impression sur les candidats au baptême. Je 
serais porté à croire que nous en avons une 
expression artistique dans la célèbre scène 
du don de la loi, qui figure sur tant de monu- 
ments chrétiens, peintures, sarcophages, 
vases décorés, et surtout dans les mosaïques 
absidales des basiliques. Le Christ est assis 
sur un trône glorieux, au sommet d'une mon- 
tagne d'où s'échappent les quatre fleuves 
du Paradis. Autour de lui sont groupés les 
Apôtres. Saint Pierre, leur chef, reçoit des 
mains du Sauveur un livre, emblème de la loi 
chrétienne, sur lequel on lit la devise : Domi- 
niis legeiîi dat, ou quelque autre de même 
sens. Au-dessus de ce groupe, apparaissent 
dans l'azur du ciel les quatre animaux sym- 
boliques avec les quatre livres de l'Evangile. 
Je n'oserais assurer que cette scène ait été 
composée expressément d'après le rituel de 
la Traditio legis cliristianœ, mais il 3^ a entre 
ces deux choses un rapport trop évident pour 
qu'il n'ait point été remarqué. Beaucoup de 



VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 177 

fidèles, en jetant les yeux sur les peintures 
qui ornaient le fond de leurs églises, devaient 
se rappeler une des plus belles cérémonies 
de leur initiation (1). » 

Ce n'est pas tout ; il faut maintenant la 
préparation du cœur. Le catéchumène s'est 
enrôlé, il a donné son nom : Ecce Pascha est, 
dit saint Augustin, da noinen ad baptisuiiiiii. 
Alors commence pour lui une série d'exer- 
cices expiatoires dont la plus grande partie, 
remontant jusqu'aux temps apostoliques, était 
encore pratiquée dans les derniers siècles du 
moyen-âge. Ce sont d'abord les exorcismes. 
L'Eglise sait que, depuis le péché originel, le 
démon a une sorte de main-mise sur les créa- 
tures, et qu'elle doit lui arracher sa conquête 
pièce par pièce. En exorcisant le catéchu- 
mène, l'Eglise affirme son droit sur cette 
créature qu'elle va aftVanchir ; elle en chasse 
l'usurpateur en reproduisant dans son exor:. . 
cisme les paroles mêmes et les rites employés 
par Notre-Seigneur quand il chass'ait les 
démons; le prêtre emploie tour à' ..tour les <^ 
insufflations, les onctions de salive, les adjtï^- 
tions (2). Ce n'est pas assez. Admiir<il)le leçon , v^ 
donnée ici par la liturgie chrétienne ! Le.<^'^ 

_~ V, ■ST-'^'I l^ 

1 . Origines du Culte chrétien^ p . 29 1 . 

2. Il y avait souvent des onctions. < Les candidats reçoivçnf^ 
sur la poitrine une onction d huile exorcisée. Touie cette, céré- 
monie est symbolique. On est arrivé au moment critique de la 
lutte avec Satan. Les candidats vont le renier solennellement 
pour s'attacher à JÉSUS-Christ. On leur délie les organes des 
sens afin qu'ils puissent entendre et parler ; on les oint d'huile 
comme des athlètes qui vont combattre. > Duchesne, ibid.^ 
p. 293. Cependant ce rite n'était pas général. D'après D. Mar- 
tene, il appartient plutôt à la cérémonie du baptême, « noti iain 
pertinere videtur ad catechinnenos itistituendos quain ad bapti- 
zandos, J) — Deant. Ecc. rit. I, 15. 

Clovis et la France. it 




178 VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 

catéchumène ne joue pas dans l'exorcisme un 
rôle passif : il faut qu'il joigne ses efforts à 
ceux du prêtre, qu'il maudisse lui-même le 
démon, son maître. Alors intervient un se- 
cond rite complémentaire du premier, où le 
catéchumène, du geste et de la voix, repousse 
loin de lui l'esprit mauvais, invisible et pré- 
sent. Il se tourne vers l'Occident, la région 
des ténèbres, étend la main et prononce les 
paroles du reniement : « Je renonce à toi, 
Satan, à tes œuvres, à tes pompes (1) et à 
ton culte ; » puis il se retourne vers l'Orient, 
la région de la lumière, en disant : « Je m'at- 
tache à vous, ô Christ ! >-■ Cette cérémonie 
symbolique, cette suprême renonciation à 
Satan, cette promesse de fidélité à Jésus- 
Christ, terminent la série des épreuves pré- 
liminaires. 

Il faut croire que tout le rituel de l'initia- 
tion chrétienne fut observé à l'égard de Clo- 
vis. Lui-même avertit l'évêque de Vienne 
qu'il vient d'entrer au rang des candidats du 
baptême et il se sert, pour annoncer cette 
nouvelle, du terme même consacré par l'usage 
pour désigner le dernier stage du catéchu- 
ménat (2). 

Il fut d'abord simple catéchumène, disciple 

1. s. Cyrille, dans ses Catéchèses mysiagogiqties, donne l'expli- 
cation de ce mot : ce sont les vains plaisirs de ce monde. Ce n'est 
pas le péché, il est désigné par le mot é' çr^a. ; ce n'est pas le culte 
du démon, Xarpeiay c'est donc plutôt le plaisir mondain, l'occa- 
sion prochaine du péché, parce qu'elle est la plus dangereuse, la 
plus séduisante, et qu'elle peut plus facilement admettre des 
excuses. — S. Cyrille, Caféc/t. myst. — Migne,/'. 6^. t. 33, c.1070. 

2. Quandoqiiidem hoc qiioque 7-egioTUbus nostris, divina pietas 
gratulationibus adjecit ut antè baptismum vestrum ad nos snbli- 
jnissijnœ humilitatis tiuntius pervenerit quà competenlem vos 
profitebamini. (Lettre de S. Avit.) 



VI. — LE CATÉCHUMÈNE. 179 

d'un saint Rémi et d'un saint Vaast, qui ache- 
vèrent auprès de lui l'œuvre déjà si bien 
commencée par sainte Clotilde. Lorsque Gré- 
goire de Tours nous montre Tévêque de 
Reims s'entretenant secrètement avec Clovis 
sur la vérité de l'Evangile, nous pouvons bien 
reconnaître dans cet entretien l'instruction 
religieuse donnée au catchumène. La Vita 
Remigii d'Hincmar est plus claire encore. 
Ce n'est pas le lieu de la critiquer : je ne 
veux que lui emprunter une preuve indirecte 
qu'elle nous fournit des longues conférences 
de saint Rémi avec son royal disciple. « Lors- 
que le cortège, y est-il dit, s'avançait du palais 
au baptistère à travers les rues et les places 
décorées comme aux plus beaux jours de fête, 
le roi demanda au Pontife : « Père saint, est- 
ce là le royaume de Dieu que vous m'avez 
promis ? Cette question naïve mise dans la 
bouche de Clovis, peut-être conservée par la 
tradition, se trouve bien conforme à la vérité 
de l'histoire, telle que les documents contem- 
porains nous l'ont transmise ; elle traduit bien 
la croyance où l'on était encore, au VII^ 
siècle, de ce long catéchisme préparatoire au 
baptême, où le saint évêque de Reims expli- 
quait patiemment au roi barbare le royaume 
de Dieu et sa justice. Nous savons enfin par 
les livres liturgiques, qui nous rapportent les 
usages de l'Eglise en ces temps reculés, les 
missels gothiques et gallicans et la 2^ lettre 
de saint Germain de Paris, que les rites prin- 
cipaux du catéchuménat, les exorcismes ou 
scrutins (1), la tradition et la reddition du 

I, Ils furent en usage dans l'Eglise jusqu'au XII T siècle. 



l80 VII. — LE GRAND JOUR. 

S3^mbole, étaient alors fidèlement observés 
dans les églises des Gaules (1). 

Une seule exception peut être légitimement 
supposée. Elle semble ressortir de l'histoire 
que nous a laissée Grégoire de Tours et de la 
Vie de saint Vaast. L'Eglise dut abréger 
considérablement le temps de l'épreuve pré- 
paratoire au baptême. Les exemples de 
pareils privilèges sont fréquents dans l'his- 
toire (2), Lorsque l'instruction religieuse des 
candidats paraissait suffisante, le catéchumé- 
nat était réduit à quelques semaines, à quel- 
ques jours même. Sans doute les circonstances 
parurent telles à l'évêque de Reims, qu'il crut 
pouvoir user largement du privilège. Clovis 
et les Francs étaient si bien disposés, et il y 
avait tant d'âmes impatientes de voir enfin 
arriver le grand jour ! 



VII. — LE GRAND JOUR. 

LES épreuves terminées, les « élus :- se 
présentaient au jour indiqué pour la 
célébration solennelle du baptême. Lorsqu'elle 
avait lieu à la vigile de Pâques, un dernier 
catéchisme sommaire leur était donné au 



1. « Sous la diversité des rites, il est facile de retrouver partout 
les mêmes cérémonies principales. Avant le baptême, la céré- 
monie d'admission au catéchuménat, puis des exorcismes multi- 
pliés, des instructions, la tradition et la reddition du symbole, 
une onction, la triple renonciation à Satan. > — Duchesne, 
loc. cit. 

2. D. Martene, De ani. Eu. rii., I, art, viii, 3. 



VII. — LE GRAND JOUR. l8l 

moyen de lectures tirées de l'Ancien et du 
Nouveau Testament (1). Elles étaient choisies 
de manière à présenter un résumé de l'his- 
toire des rapports de Dieu avec l'homme, et 
à former comme une instruction suprême au 
moment où allait s'accomplir le mystère de 
l'initiation. Elles sont à peu près les mêmes 
dans tous les rites latins : on y voit se succé- 
der les plus belles pages de l'Ancien Testa- 
ment, la création, le déluge, la tentation 
d'Abraham, le passage de la mer Rouge, la 
vision d'Ezéchiel, l'histoire de Jonas, celle de 
la statue de Nabuchodonosor, quelques pas- 
sages des prophètes, comme celui où Isaïe 
prédit le baptême et chante la vigne du Sei- 
gneur, le testament de Moïse, l'institution de 
la Pâque. Des cantiques analogues aux lec- 
tures en interrompent de temps en temps la 
série : c'est celui de Marie, sœur de Moïse, 
CantciHus Domino ; celui d^lsa.ïe,Vmeafacta 
est; celui du Deutéronome, Attende, cœ/itm^ 
et loquar ; enfin le psaume Sicut cervus desi- 
derat ad fontes (2). 

Le moment venu, le cortège, composé du 
pontife, des prêtres et des « élus », se dirige 
vers le baptistère. Le rite du sacrement va 
commencer. On demande à chacun de ceux 
qui vont être baptisés un acte de loi aux prin- 
cipales vérités du symbole. Cette interroga- 
tion prenait, en Gaule, à cause de l'arianisme, 
la forme suivante : 

1. Ces lectures et les cérémonies suivantes sont conservées 
dans Toffice actuel du samedi saint, qui n'est que l'ancien Office 
de la vigile de Pâques avancé de quelques heures. Cf. ces paroles 
de VExuliei : < /;/ hâc sacratissimâ nocte. }> 

2. Migne, P. L. t. 72, p. 369. 



l82 VIL — LE GRAND JOUR. 



Credis Patrem et Filmm et Spiritmn Sanctum unius esse 
virtutis ? 

Credis Palrem et Filium et Spiritum Sanctum ejusdem esse 
potestatls? 

Credis Patrem et Filium et Spiritum Sanctum trinœ veri- 
tatis ( i), una manente substantia, Deum esse perfecium ? 

Puis chacun d'eux est immergé trois fois 
dans l'eau pendant que le prêtre prononce la 
formule sacramentelle : Baptmo te in noniine 
Patrîs etFilii etSpiritus Sancti.Au sortir de la 
piscine, les baptisés reçoivent sur la tête une 
première onction avec l'huile parfumée ; puis 
on les revêt de vêtements blancs. L'évêque 
invoque sur eux le Saint-Esprit, et trace sur 
leur front une croix avec le saint chrême. 
C'est le sacrement de confirmation, qui leur 
donne la perfection de la vie chrétienne. Le 
cortège se rend ensuite du baptistère à la 
basilique, où la sainte messe commence, pen- 
dant laquelle les derniers mystères sont com- 
muniqués. C'est la première communion des 
néophytes ; on leur présente ensuite du lait et 
du miel, pour symboliser l'entrée dans la 
véritable Terre promise ; quelquefois on leur 
passe un anneau au doigt, on les couronne de 
fleurs, et pendant une semaine entière, jus- 
qu'au dimanche de la déposition des vête- 
ments blancs fm alhis depositis),SQ continuent 
les joies de la première fête. 

On comprend les impressions profondes 
que devait laisser dans l'âme du néophyte un 
rite si longuement préparé, si impatiemment 
attendu, célébré enfin avec des cérémonies 

I. [Forsan] unitatis, ibid. 



VII. — LE GRAND JOUR. 183 

si éloquentes. La vie entière en était saisie et 
pénétrée, et il suffisait plus tard d'en éveiller 
le souvenir pour ranimer du même coup l'an- 
cienne ferveur éteinte. Tertullien parle quel- 
que part de chrétiens tombés qui revenaient 
à l'Eglise comme l'enfant prodigue, et aux- 
quels on rendait l'anneau de leur baptême, 
pour leur remettre devant les >eux l'alliance 
qu'ils avaient contractée avec Dieu le jour 
de leur baptême. Mais le témoignage le plus 
remarquable peut-être de la vivacité de ces 
souvenirs nous est fourni par une page admi- 
rable des Actes des Mart3^rs. Agnès, jeune 
vierge romaine, est sollicitée au crime (1). 
Oubliant dans un ravissement céleste le 
débauché impudique qui est devant elle, elle 
se réfugie dans le souvenir de son baptême 
comme dans un asile sacré. Rien ne surpasse 
dans la littérature chrétienne des premiers 
siècles la beauté de ce chant lyrique, où la 
jeune vierge célèbre son union mystique avec 
le Dieu de son baptême et de sa première 
communion. Son langage, symbolique comme 
les fresques dessinées dans les catacombes, 
était un mystère pour le malheureux qui 
l'écoutait. Il devient transparent pour nous 
et laisse voir une à une les diverses parties 

I. Je sais qne Ruinart n'a pas donné entrée à cette Passion 
dans ses Acta shicera. mais il n'en conteste pas la valeur. La 
.'eule raison de son refus est qu'elle n'est point de saint Ambroise 
comme on le prétend. •'•' Cîtm beatce Ai^fietis passio.qjta sub sancti 
Amb'osii nomine vu /go drcwnfer/ur^/uiic satuio Doctoti minime 
sit tfibuettda... % Il hemble que les paroles de samte Agnès 
montrent que cette Passion a été écrite à une époque où la 
aisciplina arcani était en pleine vigueur, et qu'il faudrait par 
conséciuent lui reconnaître une antiquité res> ectab e. Voir le 
texte dans Bolland. Jan. 21. Des extraits de celte légende sont 
conservés dans les antiennes et les répons de l'office de sainte 
Agnès, au brév. romain. 



l84 VII. — LE GRAND JOUR. 

de la cérémonie sacrée : < Le Seigneur a mis 
à ma main un anneau en gage de sa foi, à 
mes bras et à mon cou des bracelets et des 
colliers de pierres précieuses ; il a placé son 
sceau sur mon front, il m'a revêtu d'une robe 
éclatante; il m'a fait don de trésors d'un prix 
inestimable (1). » 

Toutes ces cérémonies prises dans leur 
ensemble, et sauf quelques différences de 
détails, furent accomplies au baptême de 
Clovis. Le roi franc, conduit processionnelle- 
ment au baptistère au chant des litanies et 
des cantiques, demanda le premier à recevoir 
le baptême (2). Un grand nombre d'évêques 
invités par Clovis et accourus de toutes les 
parties de la Gaule étaient présents à la 
cérémonie et assistaient l'évêque de Reims 
dans son ministère (3). Le roi, après avoir 
condamné l'hérésie arienne et reçu sur ses 
longs cheveux l'onction sainte, « comme une 
armure nouvelle (4), » fut baptisé au nom de 
la Sainte Trinité. Il fut ensuite revêtu d'un 

1 . Sauf les pierres précieuses et les trésors qui symbolisent 
le prix infini de la grâce, toutes les autres parties de ce discours 
ont un sens littéral qui rappelle un des rites du baptême, de la 
confirmation et de la première communion. Cf. de Lacerda, S. J. 
Adversaria sac?-a. Sur les derniers mots : « sangtiis ejus orna- 
%'it gênas meas, » cf Hurter, Theol. dooin., tr. de Eucharist. 
7Z(?/. Elles font allusion à un usage ancien de la communion des 
deux espèces. 

2. Grégoire de Tours, II, 31. 

3. Lettre de saint Avit. 

4. Saint Avit. — Je crois qu'il ne s'agit là que de l'onction 
verticale, qui n'était pas le sacrement de confirmation, mais qui 
le précédait immédiatement. « Perimgo te chrisma satictzfatis, 
tuiiicam immortaliiatis, » dit le missel gothique.^ Cette formule, 
ajoute M. Duchesne (loc. cit.), offrirait un symbolisrne spécial 
suivant lequel le chrême serait considéré comme un vêtement. » 
Saint Avit dans sa lettre à Clovis dit la même chose. 



VII. — LE (iRAND JOUR. 185 

vêtement d'une éclatante blancheur. L'évêque 
saint Rémi lui dit en le lui remettant : 

« Recevez cette robe blanche et portez-la 
immaculée au Tribunal de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. » 

Puis, les reins ceints, l'évêque s'agenouilla 
devant lui pour lui laver les pieds, en souvenir 
de l'acte d'humilité de Notre-Seigneur après 
la Cène. C'était encore un usage des églises 
de la Gaule. Ce rite accompli, l'évêque le mar- 
qua d'un signe de croix sur le front avec le 
Saint Chrême. Enfin, tous ayant reçu le bap- 
tême et la confirmation, le reste de la céré- 
monie s'acheva dans la basilique. Bientôt 
commence la messe de la vigile de Noël, la 
messe de minuit. » Une multitude de flam- 
beaux de cire odorante dissipent les ténèbres 
de la nuit sacrée (1). Ce fut sans doute après 
les lectures de l'Ecriture Sainte que saint 
Rémi adressa aux nouveaux baptisés l'exhor- 
tation dont le sens fut peut-être celui des 
paroles célèbres : « Adora qiiod incendisti : 
incende quod adorasti. » C'était lui qui avait 
choisi la fête de Noël pour être la fête de la 
naissance spirituelle de ce nouveau peuple. 
Il est à croire que ce fut sur ce mystère qu'il 
donna encore aux nouveaux convertis le pre- 
mier enseignement solennel de l'Eglise. Cet 
homme, le plus éloquent de son siècle, cet 
apôtre zélé qui recueillait en ce jour le prix 
de ses labeurs, dut trouver alors des accents 
dignes d'une pareille fête. Placé entre l'autel 
où le Dieu de la crèche allait descendre, et 

I. Micatit fragrantes odore cerei j ce sont les cierges portés 
par les néophytes. Cf. Greg Turon., Hist. Fr., V, c. 2. 



l86 VII. — LE GRAND JOUR. 

cette multitude qui se pressait dans l'enceinte 
de la basilique, trop étroite pour la contenir ; 
devant ce roi, cet élu, et ce peuple, le pre- 
mier choisi entre les peuples nouveaux pour 
apporter au pied de Jésus enfant, comme les 
anciens rois venus de l'Orient, les prémices 
de la gentilité barbare, il dut s'écrier comme 
le Prophète : « Siirge^ illiimmare^ Jérusalem^ 
quia venit lumen tuum, et gloria Doinini 
super te orta est. Et ambulabunt gentes in 
luniine tuo etreges in splendore or tu s tui (1).» 
« Levez-vous, soyez éclairée, ô Jérusalem, 
car votre lumière vient et la gloire du Sei- 
gneur s'est levée sur vous. Les ténèbres cou- 
vriront la terre, mais sur vous se lèvera 
le Seigneur et sa gloire se verra en vous. 
Les nations marcheront à votre lumière 
et les rois à la splendeur de votre aurore. 
Levez les yeux et regardez autour de vous : 
voyez ceux-ci assemblés, ils viennent à 
vous ; vos fils viendront de loin. Votre cœur 
s'étonnera et se dilatera lorsque la force 
des nations viendra à vous ; les fils des 
étrangers bâtiront vos murs et leurs rois se- 
ront vos serviteurs. Votre peuple sera un 
peuple de justes ; il possédera le pays pour 
toujours, c'est le rejeton que j'ai planté, 

I. Is. 60, I. 

<L Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l'empire 
romain. Dieu les a multipliés et tenus en réserve sous un ciel 
glacé pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs ; 
il leur lâche la bride, et le monde en est inondé. Mais en ren- 
versant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur, tout 
ensemble ministres des vengeances et objets des miséricordes 
sans le savoir ; ils sont menés comme par la main au-devant de 
l'Evangile, et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre qu'ils ont 
trouvé le DiEU qu'ils ne cherchaient point. » — Fénelon, Ser- 
mon pour la fête de l'Epiphanie. 



VII. — LE GRAND JOUR. 187 

l'œuvre de ma main pour me glorifier (1), » 
A ces paroles de joie, de félicitations pour 
l'Eglise, il dut en ajouter d'autres dont un 
écho est peut-être parvenu jusqu'à ce chro- 
niqueur du IX^ siècle qui nous a rapporté la 
prophétie de saintRemi sur les destinées de la 
nation des Francs (2). Le saint évêque n'avait 
qu'à commenter le même passage d'Isaïe où 
le prophète annonce le châtiment des peuples 
qui ne serviront pas l'Eglise : 

« Gens enhn et regnum quod non ser- 
vierit tibi perihit, et gentes solitiidine vasta- 
hiintiir (3). » 

« Car le peuple et le royaume qui ne te 
serviront pas périront, et ses nations seront 
tranformées en déserts. » Il est bien vrai- 
semblable, en effet, que saint Rémi ait fait 
entrevoir dans l'avenir, à ce roi et à cette 
nation naissante, les bénédictions et aussi 
les châtiments que la Providence tient en 
réserve pour les peuples, selon qu'ils sont 
fidèles ou prévaricateurs. Le moment n'était- 
il pas bien choisi pour faire entendre d'utiles 
leçons à ces âmes que leur joie et leur in- 
nocence ouvraient à toutes les saintes pen- 
sées ? 

Enfin, le moment de la communion est 
arrivé. Le roi le premier, puis, tour à tour, 
les nombreux néophytes qui ont reçu le 
baptême avec lui, s'avancent pour recevoir 
le corps et le sang de Jésus-Christ. J'ima- 
gine que c'est de ce moment-là surtout qu'il 

1. Isaïe, 6o. 

2. Migne, P, L., t. 125, col. 1160. 

3. Isaïe, 60, 12. 



l88 Vir. — LE GRAND JOUR. 

faut entendre les paroles de l'historien des 
Francs lorsqu'il nous dit que les nouveaux 
baptisés se crurent transportés en Paradis. 
Alors véritablement fut conclu et scellé le 
pacte entre le Christ et les Francs ; entre 
eux et Lui commença dès ce jour, dès cette 
heure, cette union qui allait se poursuivre 
indissoluble à travers les siècles. < Vive le 
Christ qui aime les Francs ! » allait être la 
première parole inscrite en tête de la loi des 
Saliens. C'était un cri du cœur. Si on en 
cherchait l'origine, on la trouverait sans 
doute en cette nuit de Noël où le Dieu de 
l'Eucharistie se communiqua au nouveau peu- 
ple converti, et où les Francs, pour la pre- 
mière fois, apprirent à aimer le Christ. 




CONCLUSION. 



îîî^>3^^>^:^^xS^^>^^^>S:^xS^^^>3S:^^'< 



I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 

l'êt^^n^^ a pu entendre plus d'une fois 

1^ dans cette étude ces paroles, qui 

fe reviennent comme un refrain ou 

un cri de guerre toutes les fois 

^'■^^^■'^ qu'on parle de la v-ocation surna- 
turelle de la France : « Gesta Dei per Fvan- 
COS. » Il a été dit que cette devise n'avait 
rien de l'emphase sonore des grands mots 
souvent vides de sens, mais qu'elle était 
l'expression vraie d'une réalité historique. Il 
faut bien dire cependant qu'on lui a fait plus 
d'un reproche : un je ne sais quoi de témé- 
raire et de vaniteux, qu'on accepte mal en 
pays étranger. Il faut tant de modestie pour 
se faire pardonner sa gloire ! De plus, un 
sens excessif qui cesse d'être vrai, si on 
prétend que Dieu se sert exclusivement de 
notre patrie pour toutes ses œuvres, de son 
épée pour tous ses combats, de son sang, de 
ses richesses pour le triomphe de toutes ses 
causes. Ici encore il convient d'user de 
modestie (je prends ce mot dans sa signifi- 
cation primitive), c'est-à-dire, d'une sage 
retenue qui nous garde de ce fléau, de cette 
ruine des pensées les plus généreuses qui 
s'appelle l'exagération. Il en est des vérités 
de toutes sortes comme, en musique, d'une 
note exquise de justesse, mais qui dégénère 
vite en son criard, si l'artiste appuie sur les 
cordes de son instrument outre mesure. C'est 




igo I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 

l'éloquence qui est coupable, dit-on ; c'est 
elle qui, par métier, exagère et défigure la 
vérité. Non, cela n'est pas. Sans doute, il y a 
de mauvais orateurs qui abusent de leur art ; 
mais l'éloquence, cet art sublime, n'exagère 
rien ; elle grandit au contraire, elle ennoblit 
tout ce qu'elle touche ; elle sait que l'enthou- 
siasme qu'elle provoque ne gagne rien à 
reposer sur le faux, x:'est-à-dire sur le vide, 
et que, pour qu'il soit solide et durable, il 
doit être vrai, une sorte d'ivresse raisonnable 
et de poésie du bon sens. Quelle que soit la 
cause de ces excès d'interprétation, il nous 
reste le droit, après avoir condamné tous les 
abus qu'on en a faits, de maintenir énergi- 
quement la vérité de notre grande devise, 
Gesta Dei pev Francos. C'est ce que je vou- 
drais faire ici en expliquant d'abord briève- 
ment l'origine de ce mot fameux et les 
diverses fortunes qu'il a traversées. 

<s^ C'est Lacordaire, dit M. de Montalembert, 
qui a le premier, dans un article de V Avenir, 
exhumé ce titre de la chronique Gesta Dei 
pey Francos, dont on usa depuis lors à tort et 
àtraversdans la littérature ecclésiastique (1).» 

C'est fort vrai, ajoute un auteur, qui s'est 
donné la mission de ramener à leur vraie 
source les mots historiques ; ce qui l'est 
moins, c'est l'origine de la phrase telle que 
la donna M. de Montalembert. Ce n'est pas 
le titre d'une chronique, mais celui d'une 
collection d'historiens relative aux Croisades, 
publiée en 2 vol. in-folio, par Bongars, en 1611. 
Bongars était protestant, et il est curieux que 

I, Le Père Lacordaire^ Œuvres de Montalembert, t. 6, p. ù,^c. 



I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 191 

ce soit lui qui ait prêté au grand catholique 
l'une des formules dont il aimait le plus à se 
servir. Cette source, s'il l'eût connue, ne lui 
eût pas rendu moins belle la parole qu'il 3' 
trouvait. Son esprit faisait partout son profit 
du grand et du beau, et la phrase dont nous 
parlons est de ce domaine. Elle n'est égalée 
que par celle de Shakespeare, qui est pres- 
que sa tributaire : « La France est le soldat 
de Dieu (1). » Il y a, ce semble, double 
plaisir, en redressant une erreur d'histoire, 
à venger l'honneur de nos grands orateurs 
catholiques. Non,Montalembert et Lacordaire 
n'ont point puisé leur devise à une source 
calviniste. L'illustre Bongars trouva le titre 
de sa collection d'historiens des Croisades 
dans une vénérable chronique du moyen-âge, 
et le jugeant de bonne prise, il s'en empara (2). 
Il fit plus : la chronique entière avait trait à 
la première croisade ; il la fit entrer d'emblée 
dans sa collection, s'emparant ainsi du même 
coup et du nom et de la chose. L'auteur 

1. E. Fournier : L Esprit duns V Histoire, 3* édit. p. no. 
Je dois reconnaître que M. Tamizey de Larroque {Rev. cits 

Q. Histor. , t, 4, p. 623) avait déjà signalé l'erreur de M. Fournier. 
Je dois ajouter cependant que tout ce chapitre était érrit et 
imprimé avant que j'eusse pris connaissance du travail de 
l'illustre critique, auquel je n'aurais pas manqué de rendre hom- 
mage. 

Dans le texte de Shakespeare (King John, fin de l'acte II), 
France signifie le roi Jean. 

< And France whose armour conscience burkied on : 

Whom real and charity broushtto ihe field 

As God's own soldier. » 

Ce n'est que par extension qu'on lui donne le sens reçu dans 
le mot célèbre. Dans le tragique anglais, le nom de terre est 
fréquemment employé pour le nom de personne. 

2. Bongars, Gesia Dei per Francos, Hanau, i6ii, 2 in-fol. 



192 I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 

exploité d'une manière aussi intelligente, 
Guibert, Bénédictin, abbé de Sainte-Marie- 
de-Nogent, était un saint religieux qui vivait 
au Xle siècle, et ne voulut point mourir sans 
léguer à la postérité l'histoire de la guerre 
sainte qui avait été le grand événement de 
son temps (1). C'est Dieu qui avait suscité la 
croisade pour la défense de l'Eglise (pro solâ 
sanctœ Ecdesiœ tiiitione prœlia sancta nostro 
tempore Deiis instituit) (2). Ecrire cette his- 
toire, c'est donc raconter les gestes de Dieu 
par l'épée des Francs. Ce fut le titre qu'il 
donna à son livre. 

Gesta Dei per Francos 

sive 

Historia Hierosolyniiitana. 

{P. L.. t. 156, p. 683.) 

« J'ai choisi ce titre, dit-il dans sa préface, 
parce qu'il n'est point présomptueux, et aussi 
parce qu'il rend à la nation française tout 
l'honneur qui lui est dû. (Nonien indidi qiiod 
avvogantiâ careat gentisque lionovi proficiat, 
sciïicet Dei gesta per Francos.) Il n'est point 
présomptueux parce que, Dieu seul étant 
l'auteur de tout bien, il reconnaît que la croi- 
sade a été son œuvre : Dei gesta. Il honore 
en même temps la nation des Francs, puis- 
qu'il rappelle que, pour cett'e grande œuvre 
de la croisade, Dieu s'est servi d'elle comme 
d'un instrument de choix : Dei gesta per 
Francos. » Sans doute la France n'était point 
seule. « Quelle est la nation chrétienne, ajoute 

1. /'. L., t. 156, p. 683. 

2. Ibid., p. 685. 



I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 193 

l'abbé de Nogent, qui n'a point voulu se 
joindre à notre nation et partager ses périls ? 
J'en atteste Dieu : nous avons vu arriver à 
nos portes des peuplades barbares, dont per- 
sonne ne comprenait la langue, et qui, ne 
pouvant se faire mieux entendre, plaçaient 
l'un sur l'autre leurs doigts en forme de croix, 
pour nous faire signe qu'ils voulaient s'unir à 
nous dans la guerre sainte (1). » Mais dans 
cette immense armée de la chrétienté, 
c'étaient les Francs qui avaient été choisis 
spécialement par le Saint-Siège pour com- 
battre les combats de Dieu, en sorte que les 
autres peuples venaient volontiers grossir 
nos rangs, '< parce qu'ils savaient que, servir 
la France, c'était en même temps servir la 
cause de Dieu (2). » Tel est le sens authen- 
tique de la fameuse devise, Gesta Dei per 
Fyaiicos signifie que les plus belles pages de 
nos annales peuvent vraiment s'intituler : 
Histoire des choses que Dieu a faites dans 
le monde par le moyen de la nation française. 
C'est ainsi que l'entendait le vénérable reli- 
gieux qui le premier l'inscrivait au moyen- 
âge en tête de sa chronique. C'est aussi dans 
le même sens que l'a tant de fois répété le 
Père Lacordaire. L'éloquent orateur ne sépa- 
rait pas ces deux choses que l'abbé de 
Nogent avait unies dans une merveilleuse 
antithèse : « glorifier avec modestie, » (nomen 

1. Ibid., p. 686. 

2. « Cum solam quasi spécial! ter Fraiicorion ^ejitem super 
hâc re commonitorium Apostolicœ Sedis attii^eril, quœ gens, 
christiano sub jure agens, non illico turmas edidil, et dum pensât 
de Deo eamdetn fidetn debere quam Franci, Francorum quibus 
possunt viribus nituntur el ambiunt communicare discri?nitii. » 
— P. Z., t. 156, p. 686. 

Clovis et la France. i ; 



*Ï94 I- — GESTA DEI PER FRANCOS. 

qiwd arrogantia careat et gentis honovi pro- 
ficiat.) Il savait que notre histoire avait eu 
cet insigne honneur d'être longtemps l'his- 
toire même des actions de Dieu dans le 
monde, mais il eût voulu en même temps 
arracher de nos annales toutes ies pages qui 
semblaient démentir ces glorieuses destinées 
et que, jaloux de notre privilège, nous ne 
cessions plus d'avoir à l'avenir l'honneur tant 
de fois mérité d'être sur la terre « les soldats 
de Dieu ». 

Il est juste délaisser l'éloquent Dominicain 
expliquer lui-même comment il comprenait sa 
devise, et la justifier par l'histoire. Il le fit 
dans une circonstance solennelle à Notre- 
Dame, le jour même de l'inauguration des 
Frères Prêcheurs, dans un magnifique dis- 
cours « sur la vocation de la nation fran- 
çaise. » « L'Eglise a couru trois périls suprê- 
mes, disait-il : l'arianisme, le mahométisme, le 
protestantime : Arius, Mahomet, Luther, les 
trois grands hommes de l'erreur, si toutefois 
un homme peut être appelé grand quat\d il se 
trompe contre Dieu. 

» L'arianisme mit en question le fond même 
du christianisme, car il niait la divinité de 
Jésus-Christ, et la divinité de Jésus-Christ, 
c'est tout le christianisme... Arius fut soutenu 
dans son hérésie par le rationalisme et l'esprit 
de cour : le rationalisme, qui s'accommodait 
naturellement d'un philosophe substitué à 
Dieu ; l'esprit de cour, qui était eftra3^é de la 
Croix, et qui, en la transportant d'un Dieu à 
un homme, croyait en éloigner de ses viles 
épaules le rude fardeau. Le rationalisme 
prêta aux ariens l'appui d'une dialectique 



I. — GESTA DEI PÉR FRANCOS. Î95 

subtile ; l'esprit de cour, la double force de 
l'intrigue et de la violence. Cette combinai- 
son mit l'Eglise à deux doigts de sa perte... 
Sans aller jusqu'à des expressions qui sem- 
bleraient douter de l'immortalité de l'Eglise, 
toujours est-il que le succès- de l'arianisme 
fût immense, et qu'après avoir corrompu 
une partie de l'Orient, il menaçait l'Occi- 
dent par les barbares, qui, en y portant 
leurs armes, y portaient son esprit. Ce fut 
alors que notre aïeul Clovis reçut le bap- 
tême des mains de saint Remi^ et que, chas- 
sant devant lui les peuplades ariennes, il 
assura en Occident le triomphe de la vraie 
foi. 

» L'arianisme penchant vers son déclin, 
Mahomet parut. Mahomet releva l'idée 
d'Arius à la pointe du cimeterre. Il lui sembla 
qu'Arius n'avait pas assez donné à la corrup- 
tion, il lui donna davantage ; et, ce moyen ne 
devant pas suffire à la corruption de l'univers, 
il déchaîna les armes. Bientôt le mahomé- 
tisme attaquait par tous les points à la fois la 
chrétienté. Qui l'arrêta dans les champs de 
Poitiers ? Encore un de nos aïeux, Charles 
INIartel. Et plus tard, le péril ne faisant que 
s'accroître avec les siècles, qui songea à* 
réunir l'Europe autour de la Croix, pour la 
précipiter sur cet indomptable ennemi? Qui 
eut le premier l'idée des croisades ? Un pape 
français, Sylvestre IL Où furent-elles d'abord 
inaugurées ? Dans un concile national, à Cler- 
mont, dans une assemblée nationale, à Véze- 
lay. Vous savez le reste : ces deux siècles 
de chevalerie, où nous eûmes la plus grande 
part dans le sang et dans la gloire, et que 



196 I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 

couronne glorieusement saint Louis mourant 
sur la côte africaine. 

» Après ces deux honteuses défaites, le 
démon comprit qu'il n'atteindrait jamais son 
but en s'attaquant directement à Jésus- 
Christ. Mais l'Eglise, ce n'est plus Jésus- 
Christ qu'indirectement ; elle est composée 
d'hommes, sujets aux faiblesses et aux pas- 
sions de l'humanité ; on pouvait peut-être, 
dans ce côté humain, ruiner l'œuvre divine. 
Luther vint au monde : à sa voix, l'Alle- 
magne et l'Angleterre se séparèrent de 
l'Eglise, et si une grande nation de plus, si la 
France eût suivi leur terrible invitation, qui 
peut dire, le miracle à part, ce que fût deve- 
nue la chrétienté? La France n'eut pas seu- 
lement la gloire de se tenir ferme dans la foi; 
elle eut à combattre dans son propre sein 
l'expansion de l'erreur représentée par Cal- 
vin, et la révolte d'une partie de la noblesse, 
un moment appuyée de la royauté. L'élan 
national la sauva ; on la vit, confédérée dans 
une sainte ligue, mettre sa foi plus haut que 
tout, plus haut même que la fidélité à ses 
souverains, et ne consentir à en reconnaître 
l'héritier légitime, qu'après que lui-même eut 
prêté serment au Dieu de Clovis, de Charle- 
magne et de saint Louis. 

» Tel fût le rôle de la France dans les 
grands périls de la chrétienté ; ainsi acquittâ- 
t-elle sa dette de fille aînée de l'Eglise. 
Encore n'ai-je pas tout dit. x'iu moment où la 
Papauté, à peine délivrée des mains tortueu- 
ses du Bas-Empire, était menacée de subir 
le joug d'une puissance barbare, ce fut la 
France qui assura sa liberté et sa dignité par 



I. — GESTA DEI EER FRANK:0S. IQ/ 

les armes d'abord, ensuite, et d'une manière 
définitive, par une dotation territoriale à 
laquelle était annexée la souveraineté... Ce 
grand ouvrage fut le nôtre ; je dis le nôtre, 
car nos pères n'est-ce pas nous ? Leur sang 
n'est-il pas notre sang, leur gloire, notre 
gloire ? Ne vivons-nous pas en eux et ne 
vivent-ils pas en nous ? N'ont-ils pas voulu 
que noué fussions ce qu'ils étaient, une géné- 
ration de chevaliers pour la défense de 
l'Eglise ? Nous pouvons donc le dire, confon- 
dant avec un orgueil légitime les fils avec les 
pères, nous avons accepté le contrat proposé 
par le Fils de Dieu au libre arbitre des na- 
tions ; nous avons connu, aimé, servi la 
vérité. Nx)us avons combattu pour elle les 
combats du sang et de l'esprit. Nous avons 
vaincu Arius, Mahomet, Luther, et fondé 
temporellement la Papauté. L'arianisme 
défait, le mahométisme défait, le protestan- 
tisme défait, un trône assuré au pontificat : 
voilà les quatre' couronnes qui ne se flétriront 
pas dans l'éternité (1). » 

A cet éloquent témoignage il ne manque 
plus que d'être consacré par la parole la plus 
auguste qui puisse se faire entendre sur la 
terre : « O Francs, s'écriait le pape S. Etienne, 
tous les peuples qui ont recours à votre 
nation, devenue par le secours de Dieu la 
plus forte de toutes, trouvent le salut dans 
votre appui. Vous qui vous hâtez de secourir 
ceux qui vous implorent, à combien plus forte 
raison vous devez protéger contre leurs 

ennemis et le siège de la sainte Église de 

— i—, ^ . __i 

Ti' Œuvres du R. P. Lacordaire. Paris, Poussielgùé, tome II' 
p» ào5. 



198 I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 

Dieu et le peuple de Rome ! O Francs, il est 
connu que, parmi toutes les nations qui sont 
sous le soleil, la vôtre est la plus dévouée à 
l'apôtre Pierre. L'Église que lui a confiée 
Jésus-Christ, ses Vicaires vous en demandent 
la délivrance. » Plus tard le pape Grégoire IX 
écrivait à S. Louis, roi de France, lui traçant 
ce tableau de huit siècles de notre histoire : 
« La tribu de Juda était la figure anticipée 
du royaume de France. Juda, la terreur et le 
marteau des ennemis d'Israël, mettait en 
fuite leurs puissants bataillons et les foulait 
aux pieds. La France, pour l'exaltation de la 
foi catholique, affronte les combats du Sei- 
gneur en Orient et en Occident. Sous la con- 
duite de ses illustres rois, elle abat les enne- 
mis de la liberté de l'Église. 

y> Un jour, par une disposition divine, elle 
arrache la Terre sainte aux mains des infi- 
dèles ; un autre jour, elle ramène l'empire de 
Constantinople à l'obéissance du siège 
romain. De combien de périls le zèle de ses 
rois n'a-t-il pas délivré l'Eglise ! La perver- 
sité hérétique a-t-elle presque détruit la foi 
dans l'Albigeois, la France ne cessera de la 
combattre, jusqu'à ce qu'elle ait presque en- 
tièrement extirpé le mal et rendu à la foi son 
premier empire. 

» La tribu de Juda n'a pas, comme ses 
sœurs, abandonné le culte du Seigneur ; elle 
a au contraire soutenu de longs combats 
contre l'idolâtrie et l'infidélité: ainsi en est-il 
du ro3^aume de France. Rien n'a pu lui faire 
perdre le dévouement à Dieu et à l'Église ; 
là, l'Église a toujours conservé sa liberté ; la 
foi chrétienne y a toujours conservé sa vi- 



I. — G ESTA DEI PER FRANCOS. I99 

g:aeur ; bien plus, pour les défendre, rois et 
peuples de France n'ont pas hésité à répandre 
leur sang et à se jeter dans de nombreux 
périls... 

» Nos prédécesseurs, les pontifes romains, 
considérant la suite non interrompue de si 
louables services, ont, dans leurs besoins 
pressants, recouru continuellement à la 
France ; et la France, persuadée qu'il s'agis- 
sait de la ■ cause, non d'un homme, mais de 
Dieu, n'a jamais refusé le secours demandé ; 
bien plus, prévenant les demandes, on l'a vue 
venir d'elle-même prêter le secours de sa 
puissance à l'Eglise en détresse. 

Aussi nous est-il manifeste que le Rédemp- 
teur a choisi le béni royaume de France 
comme l'exécuteur spécial de ses divines 
volontés ; il le porte suspendu en guise de 
carquois ; il en tire ordinairement ses flèches 
d'élection, quand avec l'arc de son bras tout- 
puissant il veut défendre la liberté de l'Eglise 
et de la foi, broyer l'impiété et protéger la 
justice (1). » 

Les paroles récentes de Léon XIII sont 
venues confirmer ces témoignages anciens de 
ses prédécesseurs. Dans la lettre encyclique 
< XobilissiiJia Galloriiin gens » du 8 février 
1884, le Souverain Pontife, s'adressant à ses 
vénérables frères lesArchevêques etEvêques 
de France, commençait en ces termes l'éloge 
de notre patrie : 

« La très noble nation française, par le 
grand nombre de choses remarquables ac- 

I. Labbe, t. XI, p. 366-367. Epist. Gregorii^ IX ad. S. 
Ludovicuin. 



200 I. — GESTA DEI PER FRANCOS. 

compiles, soit dans la paix, soit à la guerre, 
s'est acquis dans l'Eglise catholique un 
renom de mérites dont la reconnaissance ne 
périra pas et dont la gloire est immortelle. 
Ayant de bonne heure, sous le règne du roi 
Clovis, adopté les institutions chrétiennes, 
elle obtint ce témoignage très honorable, et 
cette récompense tout ensemble de sa foi et 
de sa piété, d'être appelée la fille aînée de 
l'Eglise. Depuis lors, vénérables frères, vos 
ancêtres ont paru souvent, pour de grandes 
et salutaires entreprises, être les auxiliaires 
de la divine Providence elle-même. Mais où 
leur valeur a été spécialement remarquable, 
c'est dans la défense du nom catholique dans 
le monde entier, dans la propagation de la 
foi chez les nations barbares, dans la libéra- 
tion et la défense des saints Lieux de la 
Palestine, de telle sorte qu'à juste titre est 
passée en proverbe cette vieille devise : 
Gesta Dei per Francos. » 

C'est sur ce mot qu'il convient de finir. 
Nous avons du Vicaire de Jésus-Christ l'assu- 
rance solennelle que notre devise nous a été 
donnée <; à juste titre ». Etait-il possible 
d'ambitionner plus haute reconnaissance de 
nos titres de noblesse ? Que ces paroles de 
Léon XIII, notre bien-aimé Pontife, nous con- 
solent et nous fortifient ! Puissons-nous, fils 
généreux des Francs, ne jamais infliger de 
démenti à notre passé, et nous rendre toujours 
dignes d'écrire dans l'histoire les Gestes 
mêmes de Dieu ! 



II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 20I-- 



II. — LA NATION PREDESTINEE. 

LE souvenir de la vocation surnaturelle de 
la France nous a fait toucher aux plus 
graves questions de notre foi, au m3'stère de 
la prédestination, à l'acte providentiel de la 
grâce. Peut-être ne sera-t-il pas sans utilité 
de nous arrêter quelque temps à les considé- 
rer. Ce sont des m3'stères, c'est-à-dire des 
ténèbres, mais d'où s'échappent des éclairs ; 
nous ne pouvons les comprendre, mais le 
seul fait de les rappeler suffit à la mémoire 
pour nous rattacher à Dieu, non point par 
la terreur, mais par la reconnaissance et 
l'amour. Le mystère, l'inconnu dans le divin, 
n'effraie que ceux qui, semblables aux anciens 
philosophes d'Athènes, adorent un Dieu qu'ils 
ne connaissent pas. 

Quel est le mystère qui arrachait à saint 
Paul ce cri d'admiration : O altitudo ! - O 
profondeur de la science et de la sagesse de 
Dieu ! que ses jugements sont incompréhen- 
sibles et que ses voies sont impénétra- 
bles (1) ! - Ce n'est point le mystère de 
l'adorable Trinité. Nous n'éprouvons en effet 
aucune surprise à ignorer les secrets ineffa- 
bles de la vie divine, et si, après avoir essa3^é 
de les pénétrer, nos regards s'obscurcissent 
comme il arrive en face d'une lumière 
éblouissante, nous reconnaissons sans peine 
que nous avons trouvé le châtiment de notre 
curiosité téméraire. Les aigles mystiques, 
comme saint Jean, ont seuls le privilège de 
sonder du regard '<■ les profondeurs de Dieu. » 

I. Ro. II, 33. 



202 II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. ' 

J^e mystère dont parle saint Paul, celui 
qu'il appelle incompréhensible et impéné- 
trable, ne semble point au premier abord se 
perdre dans l'infini ; au contraire, il nous 
touche par un côté, et c'est par cette extré- 
mité humaine que nous croyons parfois être 
en état de le résoudre : c'est le mystère de 
notre prédestination à la foi. Tantôt il nous 
paraît comme un problème dont la dernière 
explication est du domaine de l'histoire ; 
tantôt nous croyons le saisir dans notre pro- 
pre cœur, où la grâce, agissant en nous et 
avec nous, va, semble-t-il, nous livrer ses 
derniers secrets. Vains efforts ! nous tou- 
chons au mystère. Si nous avons le bonheur 
de connaître l'Evangile de préférence à tant 
d'autres qui ne l'ont jamais connu, qui ne le 
connaissent pas, qui ne le connaîtront jamais,il 
n'y a de cette grâce de Dieu à notre égard 
aucune explication humaine. Nous pouvons 
avoir une vue très claire des moyens qu'il a 
pris pour nous attirer à lui, mais il nous est 
interdit de les transformer en causes de sa 
grâce ; la seule cause est dans les profon- 
deurs de l'éternité ; c'est là qu'il faut la cher- 
cher, dans la miséricorde infinie de Dieu, qui, 
librement, sans aucun mérite de notre part, 
nous a faits les privilégiés de sa grâce, en 
nous appelant à la connaissance de l'Evangile. 
Je sais encore que Dieu est tout-puissant, 
qu'il veut d'une volonté et d'un amour très 
vrais, très sincères, sauver tous les hommes et 
que, par l'effet de cette même charité sincère, 
il est descendu du Ciel et mort sur une croix ; 
et cependant combien d'âmes échappent aux 
atteintes de sa charité ! En face de sa con- 



II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 203 

quL-tc, de ses élus qui sont comptés, nous 
voyons pleurer le Fils de Dieu, parce qu'il 
voit au-delà ceux qui ne seront jamais les 
siens. Qui nous expliquera cette m3'^stérieuse 
impuissance ? N'a-t-il pas le mo3^en de vaincre 
tous les obstacles, de surmonter les volontés 
les plus rebelles ? Qui oserait en douter ? 
Pendant les longs siècles qui ont précédé la 
venue du Messie, que de générations tombent 
les unes sur les autres, moissonnées par la 
mort sans jamais avoir eu connaissance du 
vrai Dieu, alors que l'étincelle sacrée se con- 
servait au sein d'un petit peuple perdu dans 
le monde l Pourquoi ce privilège ? Pourquoi 
ces longs retards ? Aujourd'hui encore que de 
millions d'infidèles, assis à l'ombre de la mort, 
attendent les ra3'ons de l'Evangile ! Dieu ne 
pouvait-il pas adopter une économie de .sa 
Providence où tous les hommes sans excep- 
tion eussent été sauvés ? Pourquoi ne l'a-t-il 
pas fait ? O profondeur des jugements de 
Dieu ! Et n'essayons pas d'expliquer par les 
événements de l'histoire ce mystère de la dis- 
tribution des grâces. Nous renouvellerions à 
notre insu la tentative de certains hérétiques, 
disciples inconscients de Pelage. La grâce de 
la vocation à la foi est un don qui n'a sa racine 
dans aucun fait humain, mais qui descend tout 
entier de la libre miséricorde de Dieu. Au 
moins, si je ne puis comprendre les dernières 
raisons du gouvernement divin, il me suffit de 
savoir que je suis du nombre des favorisés, 
que j'ai été distingué, séparé dans la foule, 
et appelé par ce choix de Dieu à la grâce de 
la vraie foi. Il a aimé tous les hommes, il m'a 
aimé d'un amour de préférence ; il a donné à 



204 II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 

tous, envers quelques-uns il a été prodigue. 
En face de cette distribution inégale de la 
grâce, j'écarte tout soupçon d'injustice, je ne 
vois en Dieu que sagesse et amour, et j'ouvre 
mon âme toute grande à la reconnaissance 
envers Celui qui m'a donné tant de marques 
de sa charité infinie. 

Que sera-ce si, après avoir considéré la 
vocation de chaque homme en particulier, 
nous examinons maintenant la Providence 
divine appelant une nation tout entière à la 
connaissance de l'Evangile ? Car les nations 
comme les individus ont leur vocation surna- 
turelle. Sans doute il n'est pas d'étude plus 
digne de l'esprit humain et aussi de plus bien- 
faisante, parce qu'elle nous révèle à tout 
instant la sagesse et la bonté infinies de Dieu. 
Dans cette recherche des conduites secrètes 
de la Providence, nous pouvons surprendre 
avec admiration la main invisible et présente 
de Celui qui dirige toutes les créatures vers 
leur destinée, et nous aimons davantage 
Celui dont nous avons appris à connaître les 
perfections infinies. Mais aussi il n'est pas 
d'étude plus délicate ; elle a des degrés, et il 
arrive un moment où le mystère se dresse 
devant nous comme une barrière infranchis- 
sable. Nous avons pu arracher à la nature 
ses secrets, découvrir une à une les lois 
admirables du monde physique, leur fonction- 
nement infaillible. Il existe cependant une 
science supérieure, et au milieu de nos 
recherches nous pouvions entendre ces voix 
qui montaient des créatures et disaient à 
saint Augustin : Quœre super nos, Cherche 
au-dessus de nous. 



II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 205 

A son tour le philosophe chrétien s'enquiert 
des lois qui régissent, non pas les créatures 
matérielles, mais le monde des âmes ; il 
demande à l'histoire de lui révéler cette légis- 
lation supérieure qui conduit vers leur fin la 
société humaine et les êtres doués de liberté. 
« On se moque là-haut, écrivait Balzac, de 
toutes les entreprises d'ici-bas, et nous ne 
sommes que les acteurs des pièces qui sont 
composées dans le Ciel : « Homo histvio, 
Dciis vero poeta est. ;> C'est un poète souve- 
rain, et vous ne pouvez pas refuser le rôle 
qu'il vous baillera à jouer. Il faut trouver bon 
tout ce qu'il veut faire de vous et se soumet- 
tre à l'ordre de la Providence (1). - Ici encore 
la même voix se fait entendre : Quœre super 
nos, Cherche au-dessus de nous. Il vous reste 
quelque chose à connaître, ou plutôt il y a 
un mystère qui plane au-dessus des lois que 
la science vous a fait découvrir dans la nature 
visible, au-dessus de votre philosophie de 
l'histoire : c'est le gouvernement de la Pro- 
vidence conduisant ses élus, et les dirigeant 
par le secours de sa grâce vers leur destinée 
surnaturelle. C'est ici que notre intelligence 
se heurte à l'inconnu et à l'incompréhensible. 

Voyons la France aux deux extrémités de 
son histoire. Certes, quand la tribu des 
Saliens fit son apparition sur la scène, elles 

I. De Balzac, Pensées. 
' < L'étude des événements humains nous ramène à la pre- 
mière cause morale de tout ce qui arrive parmi les hommes ; 
en sorte que ceux qui ne trouvent pas DiEU dans l'histoire, et 
qui ne lisent pas sa grandeur, sa puissance, sa justice dans les 
caractères éclatants qu'elle en trace à des yeux éclairés, sont 
aussi inexcusables que ceux dont parle saint Paul, qui, à la vue 
de l'univers et de l'ordre magnifique de ses parties, s'arrêtaient 
à la créature sans remonter au Créateur. > — D'Aguesseau. 



206 IL — LA NATION PRÉDESTINÉE. 

étaient nombreuses, les familles barbares qui 
descendaient à flots pressés sur les terres 
de l'Empire romain. Sidoine Apollinaire nous 
les a dépeintes, groupées dans un tableau 
pittoresque. Chacune d'elles a un de ses 
représentants à la cour des rois wisigoths de 
Toulouse : « J'ai vu, dit-il, l'astre des nuits 
achever deux fois son cours, et je n'ai obtenu 
qu'une seule audience. Le maître de ces lieux 
trouve peu de loisirs pour moi, car l'univers 
entier demande aussi réponse et l'attend avec 
soumission. Ici nous voyons le Saxon aux 
yeux bleus, intrépide sur les flots, mal à 
l'aise sur la terre. Ici le vieux Sicambre, 
tondu après une défaite, laisse croître de" 
nouveau sa chevelure. Ici se promène l'Hérule 
au visage glauque, presque de la teinte de 
l'océan, dont il habite les golfes les plus recu- 
lés. Ici le Burgonde, géant de sept pieds, flé- 
chit le genou et implore la paix. Ici l'Ostro- 
goth réclame le patronage qui fait sa force, 
et à l'aide duquel il fait trembler les Huns, 
humble et fier tout à la fois. Ici, toi-même, ô 
Romain, tu viens prier pour ta vie, et quand 
le Nord menace de quelques troubles, tu sol- 
licites le bras d'Euric contre les hordes de 
la Scythie ; tu demandes à la puissante 
Garonne de protéger le Tibre affaibli. » Au 
sein de cette multitude de peuples nouveaux. 
Dieu a distingué une tribu guerrière de quel- 
ques milliers de soldats à peine : c'est par 
elle qu'il sauvera son Eglise de l'hérésie 
arienne ; c'est elle qu'il choisira pour fonder 
une nation dont les destinées semblent asso- 
ciées aux destinées immortelles de son 
Eglise, et qui sera l'instrument de sa Provi- 



II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 20/ 

dence dans le monde. Les autres monarchies 
barbares crouleront : Wandales, Wisigoths, 
Burgondes, Lombards disparaîtront de l'his- 
toire ; seul, le ro3'aume des Francs restera 
debout. Qui nous dira le secret de cette pré- 
dilection de Dieu pour notre patrie ? 

Il nous faudrait maintenant, après quatorze 
siècles , faire le pendant du tableau que 
Sidoine Apollinaire nous a laissé de cette 
mosaïque des peuples barbares qui ont 
envahi la Gaule. Cette cour d'Euric , où 
toutes les races humaines se sont donné ren- 
dez-vous, nous a offert en raccourci l'image 
du monde connu alors ; le Gaulois et le 
Romain, le barbare sauvage et le barbare 
civilisé s'3^ coudoient en un pêle-mêle qui est 
bien la peinture de ce chaos d'où va sortir 
un monde nouveau. Certes, aujourd'hui, l'énu- 
• mération paraîtrait longue à un poète qui 
voudrait reprendre le même sujet, et pein- 
dre en miniature , en une sorte de bouclier 
d'i\chille, un tableau fidèle de la grande 
famille humaine. Le monde, Vorbis tevraritm 
des anciens, n'est plus resserré entre le 
désert de Scythie et les colonnes d'Hercule, 
entre les premiers sables de la Lybie et les 
glaces de Vultiuia TJiiile. Depuis les races au 
front de cuivre qui habitent l'Extrême-Orient 
jusqu'aux Indiens d'Amérique, en passant 
par le Continent Noir, combien de peuples 
nouveaux, inconnus aux géographes de Rome 
et d'Athènes, viendraient grossir la liste de 
ces familles des fils d'Adam ! Et cependant 
il en est une qui, depuis quatorze siècles (1), 

I . En présence de cetie survie merveilleuse, véritable miracle 
de l'ordre moral, un esprit intelligent, impatient de pénétrer les 



2oS II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 

a gardé sur toutes les autres son droit de 
primogéniture ; elle est l'aînée des enfants 
de l'Eglise, et elle a conservé avec ce titre 
l'honneur d'être sur la terre le soldat de 
Dieu : c'est la France. Combien ne connais- 
sent pas encore l'Eglise et se prosternent 
devant de grossiers fétiches ou devant 
l'image de Bouddha ! Combien blasphèment 
Jésus-Christ, ou parmi celles qui sont bap- 
tisées, combien offrent encore de nos jours 
le même désolant spectacle qu'offraient, au 
temps de l'arianisme, les peuples barbares 
victimes de cette hérésie ! Luther et Calvin 
n'ont-ils pas ravi à l'Eglise autant de peuples 
qu'Arius ? Et cependant, aujourd'hui comme 
au temps de saint Louis, elles sont toujours 
vraies, en parlant de la France, ces paroles 
du Souverain-Pontife Grégoire IX : « La 

causes secrètes des événements humains, mais aveuglé par l'in- 
crédulité, ne voudra pas se contenter d'explications vulgaires. 
En dehors de la Providence, il ne lui reste plus qu'à se réfugier 
dans des causes d'un vague indéfinissable : l'indéniable néces- 
sité d'un rôle à remplir dans le monde, qui n'est au fond qu'une 
formule mitigée àufaiuin. Jusqu'ici, en effet, les incrédules n'ont 
rien trouvé de mieux que d'écarter la cause divine, pour retom- 
ber, par un progrès singulier, dans les rêveries des fatalistes 
panthéistiques de l'ancien monde païen. En voici une preuve 
dans les lignes suivantes, oîi l'on trouve par ailleurs plus d'un 
accent vraiment patriotique : 

« Souvent mutilée, mais comme forgée et martelée au fer et 
au feu du malheur, notre noble patrie a vu s'écrouler autour 
d'elle plus d'une vaste domination dont l'hégémonie avait paru 
éternelle. Ramassée sur elle-même, groupant rapidement autour 
du centre l'activité de ses provinces, elle est maintenant la plus 
ancienne nation vivant dans le monde. .. Cette force de survi- 
vance, la France ne la doit pas seulement à l'énergie du senti- 
ment patriotique qui anime les plus humbles de ses enfants, à 
cette tradition nationale qui développe et soutient chacun de 
nous; elle le doit aussi à Vitidcniable «ifir^jj/// du rôle qu'elle 
remplit parmi les autres nations et qui lui a assuré de tout temps 
des sympathies précieuses, des concours actifs et persévérants.» 
G, Hanotaux. 



II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 209 

tribu de Juda n'a pas comme ses sœurs 
abandonné le culte du Seigneur. » 

Il y a des comparaisons détestables ; c'est 
l'orgueil qui les inspire. Le Pharisien debout 
devant l'autel, la tête renversée, drapé dans 
son manteau, murmure sa prière : « Je vous 
rends grâce, Seigneur, de ce que je ne suis 
pas comme les autres (qiiia non snni siciit 
cœtcri homines) (1). » Il nous révolte, quand 
bien même il ne serait pas hj^pocrite et pos- 
séderait en vérité la moitié des vertus dont 
il fait étalage. Il y a d'autres comparaisons 
qu'inspire seule la reconnaissance des bien- 
faits de Dieu ; celles-là sont légitimes, celles- 
là sont salutaires ; elles ne poussent point au 
mépris de ceux qui sont moins favorisés, 
elles font monter à Dieu, avec l'amour et la 
reconnaissance, la prière pour les déshérités ; 
elles allument le zèle, cette flamme d'expan- 
sion qui nous fait porter au loin, aux malheu- 
reux qui en sont privés, les biens que nous 
avons en surabondance ; elles nous rappellent 
enfin que de Dieu seul, de sa libre volonté, 
descendent tous les biens, et qu'il les distri- 
bue comme il lui plaît. Qu'il nous soit permis, 
dans ces dispositions, de faire toutes les anti- 
thèses possibles. Rapprochons, par exemple, 
notre patrie de la tribu sauvage la plus 
dépravée. Le continent africain en recèle plus 
d'une dans ses vastes flancs. Ce grand sphinx 
tourné vers la vieille Europe ne lui a pas 
révélé tous ses secrets, et peut-être cache- 
t-il encore quelque type dégénéré de la race 
humaine, plus effrayant que tous ceux que 
nous connaissions jusqu'à ce jour ! Regardons 

I. Luc, 18, II. 

Clovis et la France. 14 



2IO II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 

ces hommes en face, ce sont nos frères. A 
peine le visage a-t-il gardé quelque vestige 
de la dignité humaine ; le regard sans intelli- 
gence ne s'éclaire que des intérêts les plus 
vils et les plus cruels. A ces hommes la civi- 
lisation n'a point apporté ses bienfaits et ses 
lumières : mince malheur, peut-être ! Ce qu'il 
faut déplorer davantage, c'est que la Croix 
n'ait point été plantée parmi eux et que 
l'Evangile ne les ait point régénérés et rele- 
vés de leur état de dégradation. Et cepen- 
dant ces âmes sont immortelles : le souffle 
même de Dieu anime cette chair avilie ; ces 
hommes ont été rachetés au prix du sang de 
Jésus-Christ, ils sont appelés comme nous à 
une gloire éternelle. Je demande maintenant 
pourquoi cette tribu de pauvres noirs d'Afri- 
que a si peu reçu, tandis que nous avons été, 
nous, depuis quatorze siècles, les privilégiés de 
la Providence. Devant cette inégalité qui con- 
fond, ne faut-il pas répéter les paroles de saint 
Paul : « O profondeur des jugements de Dieu! 
que ses voies sont impénétrables ! » et bénir la 
main qui a été pour nous prodigue de ses dons? 
Est-il nécessaire de déclarer davantage la 
pensée qui a inspiré les réflexions qu'on vient 
de lire ? Elle est assez évidente. Mettre en 
saillie l'entière gratuité des dons de Dieu, 
n'est-ce pas en relever le prix, et provoquer 
à la reconnaissance ? Nous célébrons, dans le 
quatorzième centenaire de Clovis, le premier 
et le plus important de ces dons : la vocation à 
la foi de la nation française ; n'est-il pas utile 
de rappeler à ce propos la doctrine catho- 
lique de la providence surnaturelle de Dieu, 
contenue dans ces paroles de saint Paul : 



II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 211 

« C'est gratuitement que vous avez été sau- 
vés par la foi et non par vos œuvres ; c'est 
un don de Dieu dont personne ne doit se 
glorifier (1). » Il semble bon de creuser 
ainsi le mystère autour de la grâce afin que, 
privée de tout appui, notre reconnaissance 
jaillisse plus vive vers l'auteur de tout bien, 
et que nous soj^ons préservés de ces deux 
fléaux qui tarissent la générosité divine : l'in- 
gratitude et l'orgueil. 

Nous pouvons maintenant mesurer à notre 
aise la distance qui nous sépare des peuples 
les plus déshérités ; compter un à un les 
avantages qui établissent notre supériorité : 
rien ne s'y oppose, ce seront autant de traits 
à la gloire de Dieu, autant de stimulants pour 
notre reconnaissance. Voyons, à l'origine de 
notre histoire, cette admirable terre des 
Gaules que Dieu donne aux Francs comme 
une nouvelle Terre promise après leurs lon- 
gues pérégrinations à travers la Germanie, 
et dont la disposition géographique, au juge- 
ment même des païens, est une preuve mani- 
feste de la Providence divine (2) ; les victoires 
multipliées qui assurent à Clovis contre les 
barbares ariens (les Philistins de la Gaule) 
la possession de son nouveau royaume ; plus 
tard... mais c'est l'histoire de France tout 
entière qu'il faudrait écrire, et au miheu de 
cette histoire, pour preuve de cette Provi- 

1. Gratia eni/n esits salvati per Jidem, et hoc non ex vobis, Dei 
enim donum est ; non ex operibus, ut ne quis glorietur. Eph. 2, 9. 

2. < Si vous y faites attention, vous remarquerez l'heureuse 
disposition de cette contrée... on reconnaîtra facilement qu'elle 
n'est point l'effet du hasard, mais d'une Providence intelligente. 

(tô rî]% TTpovoias êpyov fi€Tâ Xoyiffixôv^ tlvos ^aKei/iîvuv tûv tôitwv) 

(Strabon, liv. IV, chap. 1). 



212 II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 

dence particulière dans notre patrie, pendant 
que les révolutions, les conquêtes violentes 
dispersent d'autres nations, on verrait ce 
miracle : une jeune fille, la vierge de Dom- 
remy, suscitée de Dieu, au moment le plus 
critique de notre passé, pour « détruire 
l'englescherie » et sauver avec la France la 
fille aînée de l'Eglise, qui semble devoir être 
immortelle comme sa mère. Faut-il parler de 
l'éclat jeté dans le monde par nos orateurs, 
nos poètes, nos artistes, nos savants ? Mais il 
est une gloire plus solide que celle des armes, 
plus éclatante que celle des lettres et des 
beaux-arts : l'histoire est là pour nous dire 
que la foi de Clovis est restée intacte dans 
notre patrie, malgré les plus furieuses tenta- 
tives de l'enfer pour l'en arracher. Voilà 
notre plus beau titre de gloire, et la preuve 
manifeste qu'elle est bien vraie cette parole 
inscrite en tête de la plus ancienne de nos 
lois : Vivat Christiis qui diligit Francos ! 
Vive le Christ qui aime les Francs ! Oui, le 
Christ nous aime : chaque page de notre his- 
toire témoigne de cet amour; elles témoignent 
aussi, ces pages, que les Francs ont aimé le 
Christ et que cet amour a fait leur force et 
leur gloire. C'est par un acte de foi au Christ- 
Dieu que Clovis a inauguré le roj^aume très 
chrétien ; les rois ariens ont blasphémé le 
Christ, ils ne tardent pas à disparaître de 
l'histoire après un éclat éphémère : seul le 
royaume franc puise dans la confession de 
cette divinité une force de vie immortelle. 
— Vive le Christ qui aime les Francs ! Oui, 
le Christ nous aime ; mais écoutons-le nous 
dire comme aux apôtres : « Ce n'est pas vous 



II. — LA NATION PRÉDESTINÉE. 213 

qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai 
choisis (1), afin que vous soyez dans le monde 
mon peuple, mon apôtre, mon soldat. » Le 
Christ nous aime, mais demandons-lui de ne 
jamais mériter d'entendre de sa bouche ces 
paroles qui ne s'adressent qu'aux nations qui 
ont prévariqué : « Aiiferetiir a vobis regniim 
Dci et dahiUir gcnti facicnti fnichis ejus (2).» 
Que nos pensées, nos travaux, notre vie 
entière soit dévouée à défendre, contre les 
ariens de notre temps, l'honneur et les droits 
méconnus du Christ, notre Dieu, qui a aimé 
nos pères et qui nous aime d'un amour infini. 
« O Dieu, dirons-nous en répétant une an- 
cienne prière de notre liturgie (3), Dieu tout- 
puissant et éternel, qui avez établi l'empire 
des Francs pour être par le monde l'instru- 
ment de votre divine volonté, le glaive et le 
bouclier de votre sainte Eglise : nous vous en 
prions, prévenez toujours et en tous lieux de 
la céleste lumière les fils suppliants de la 
nation française, afin qu'ils voient ce qu'il 
faut faire pour l'établissement de votre règne 
en ce monde, et afin que, pour accomplir ce 
qu'ils auront vu, ils soient remplis de charité, 
de force et de persévérance. Par Jésus- 
Christ Notre-Seigneur. Ainsi soit-il. » 

1. Jo. 15, 16. Non vos me elegistls, sed e^o elegi vos. 

2. Jo. 21, 22. 

3. Oinnipotens sempiterne Deus, gui ad instruinenhun divi- 
nissimœ tuœ voluntatis per orbejit et ad gladium et propiignacu- 
Itivi Ecclesice sanctœ tuce^Francorutii itnperiiaii constituisti,cœlesti 
lutnine, quasicmus^ filios Francoruni supplicantes semper et 
ubique prœveni, ut ea quœ agenda sunt ad regnum tuum in 
hoc tnundo efficie7idu7n videant, et ad implenda quœ viderint, 
charitate et fortitudine perscveranter cojivalescant.Per Christuvi 
Dominum nostruin. Amen. 

Extrait d'un missel du neuvième siècle. Le cardinal Pitra, qui a 
publié cette prière, croit qu'elle était usitée dès le septième siècle. 




I. — SAINT GRÉGOIRE DE TOURS 
ET LA CHRONIQUE DE FRÉDÉGAIRE. 

'e tous les historiens de la France, saint Gré- 
goire de Tours est le premier en date. Il^a eu le 
privilège d'élever le plus solide et le plus ancien 
monument de notre histoire ; son livre devait 
donc subir le sort attaché fatalement à toute 
œuvre originale : il devait avoir et il a eu des 
abréviateurs, des copistes et des enlumineurà. 
Ce serait s'écarter du plan de ce livre que d'entrer dans des dis- 
cussions soulevées récemment au sujet de ces remaniements et 
de ces altérations du texte primitif de VHistoria Fraficorum. 
Qu'il suffise d'exposer l'état de la question et les résultats acquis 
définitivement à la science. L'œuvre de Grégoire de Tours, on 
le sait, se compose de deux parties bien distinctes : l'histoire des 
faits qu'il a lus ou entendu raconter, celle des faits dont il a été 
témoin. La première comprend les trois premiers livres par 
lesquels débute V Histoire des Francs , les sept derniers appar- 
tiennent à la seconde. Or, c'est au sujet de cette première période, 
la seule qui nous intéresse, puisqu'elle comprend l'histoire de 
Clovis et de son baptême, que la question d'originalité a été 
soulevée et qu'on a voulu opposer au texte de saint Grégoire 
l'œuvre de deux chroniqueurs anonymes, qui formeraient, avec 
MHistoria Francorum, les trois sources principales de l'histoire 
mévovingienne : je veux dire VEpitome arribué à Frédégaire et 
la chronique écrite au VHP siècle par un moine de Saint-Denis, 
sous le titre de Gestes des rois Frafics {\). Puisque le baptême 
de Clovis est la seule chose qui nous occupe, nous pouvons 
déjà, avant tout examen, écarter ce dernier compétiteur, dont la 
chronique reproduit mot à mot le récit de l'évêque de Tours. 
Sur les origines des Francs, il ne sait rien de plus que son 
modèle, ou plutôt il sait quelque chose que saint Grégoire a cer- 
tainement ignoré, sans préjudice de son autorité historique. C'est 
l'origine fabuleuse du peuple franc , descendant direct des 
Troyens par Francus, fils du roi Priam. Il ne reste donc plus en 
présence que Frédégaire et Grégoire de Tours. Quel est celui 
des deux qui mérite la préférence pour avoir puisé à de meil- 
leures sources? Dans un travail publié récemment dans la. Revue 
des Questions historiques, M. Godefroy Kurth a tranché le débat 
par des raisons demeurées sans réplique. « La critique historique, 
dit-il, a fait assez de progrès dans notre siècle ^pour porter un 
jugement définitif sur la valeur de tous les documents postérieurs 
à Grégoire de Tours dans lesquels l'histoire de Clovis est racontée 
autrement que par le père de l'histoire de France. On est auto- 

I. Migne, P. L. t. 96, p. 1421. Dans les Mon. hist. Gertn. t. II, il porte le nom de 
Liber historiœ. 



I — SAINT GRÉGOIRE DE TOURS. 215 

risé à y reconnaître des produits de cette imagination épique 
dont quelques traces se rencontrent déjà dans les récits de saint 
Grégoire, et à regarder toutes les additions des chroniqueurs 
comme de précieux matériaux, non pour l'histoire de Clovis, 
mais pour l'histoire littéraire du peuple franc. 

> Et cependant, il s'en faut de beaucoup que cette manière de 
voir, qui s'impose à quiconque étudie les origines françaises à la 
lumière de la critique, soit adoptée à l'unanimité. Des historiens, 
qui jouissent de beaucoup d'autorité, continuent de rapporter 
pieusement, comme autant de vérités historiques, les légendes 
de Frédégaire et du Gesta Francorujii^ et s'arment de leurs dires 
pour donner un démenti à Grégoire de Tours. Nul n'a été vic- 
time d'une plus étrange aberration, sous ce rapport, qu'Henri 
Martin. Chaque désaccord qu'il constate entre saint Grégoire et 
ses successeurs devient pour lui la preuve que saint Grégoire 
s'est trompé. II n'essaie pas de prouver une si étrange opinion : 
il se borne à l'énoncer comme une certitude, laissant le lecteur 
stupéfait et non convaincu. 

» Ce qui est plus grave, 'c'est de voir un maître véritable 
défendre ce point de vue et consacrer une dissertation à établir 
une thèse aussi aventureuse. . . Ranke a soutenu récemment que 
les traditions consignées au sujet de Clovis dans VEpitome de 
Frédégaire et dans le Gesta Francoruin, sont plus dignes de 
foi que le récit de Grégoire de Tours. U Epitome n'&sX. pas, selon 
lui, un résumé de ce dernier^ comme tout le monde l'admettait 
jusqu'à ce jour, c'est un texte originarqui, s'il n'a pas été écrit 
avant celui de Grégoire de Tours, repose pourtant sur une base 
antérieure à la rédaction de VHisioria Francoriiin. . . Si de 
pareilles affirmations n'émanaient pas d'un homme devant lequel 
ses contemporains sont habitués à s'incliner avec respect, on 
aurait le droit de se borner à renvoyer l'auteur à l'école. Signées 
d'un grand nom, elles gardent, malgré leur invraisemblance, une 
part de l'autorité qui s'y attache. Il ne suffit pas de protester 
contre elles, c'est une réfutation en règle qu'il leur faut (1). > 

Cette réfutation a été donnée magistralement. Il eût suffi de 
rapporter les paroles du prologue de la chronique originale, sur 
lesquelles M. Ranke et ses satellites observent un silence pru- 
dent. Le chroniqueur y avertit en termes exprès qu'il n'est qu'un 
patient et modeste abréviateur à^V Histoire des Francs, depuis 
les origines jusqu'à la mort de Chilpéric. Quant à ses recherches 
personnelles, elles ne commencent que là où s'arrête l'œuvre 
de Grégoire de Tours: tltaque Greoorii chroniqua diligentissimè 
percurrens, e^o studiosissiniè brevitatem aptare prcssumpsi. Per 
iiniuscujusque libri nome?i redeat ad auctoretn. . . de eodern inci- 
picns tempore, scribendum quo Gregori fines gesta cessavit. > 
Nous voilà bien renseignés. Après un avertissement aussi clair, 
la démonstration est faite. Le reste appartient aux arguments 
de luxe, que l'on peut multiplier à plaisir. On peut voir dans 
l'étude de M. Kurth comment, à chaque page du malheureux 

I. Re-Jiie (ks Questions historiques^ t. 44, p. 415 : G. Kurth, L'histoire de Clovis 
et après Frédégaire. 



2l6 IL — OU S. GRÉGOIRE DE TOURS A-T-IL 



résumé de Frédégaire,les distractions, les négligences jaillissent, 
montrant à nu les soudures béantes des pièces mal rapportées. 
Dans le récit du baptême, le seul qui doive atttirer notre atten- 
tion, M. Kurth a relevé deux grosses erreurs : le chiffre des 
Francs baptisés élevé à six mille et la fête de Pâques assignée 
comme date au baptême de Clovis. J'en ajouterai une troisième, 
où se trahit avec évidence le travail précipité d'un abréviateur 
distrait ou inintelligent. « La reine Clotilde, dit Grégoire de 
Tours, fit appeler en secret saint Rémi, évêque de Reims, et le 
pria d'enseigner au roi la parole du salut : Clam accersirî jubet. » 
L'évêque eut de secrètes conférences avec le roi : « secretius 
cœpit insinnarel)^ à la suite desquelles le baptême est enfin 
conféré dans une cérémonie solennelle et publique. Toute cetle 
page, abrégée en deux lignes, où ne paraissent que le commen- 
cement et la fin du récit de saint Grégoire, a fourni à Frédégaire 
cette phrase incroyable où nous apprenons avec stupéfaction que 
Clovis et six mille de ses guerriers furent baptisés secrcte}nent 
le jour de Pâques par saint Rémi, évêque de Reims : Cm?t de 
prœlio memorato superius Chlodoveus Remis fuisset reversits^ 
clam à sancto Retnigïo, Rhemensis urbis episcopo, attrahente 
etiam Chrotechilde regina, baptismi gratta ciim sex ynillibus 
Francorum in Pascha Domini consecrattis est >. 

On ne peut non plus rien conclure, en faveur de Frédégaire, 
de l'anecdote du sermon sur la Passion. Il en est de ce mot his- 
torique comme de tant d'autres : on les prête volontiers à ceux 
qui ont dû les dire, surtout quand ils sont la traduction fidèle de 
leurs sentiments. Dans la Revue britannique (i), M. Barthélémy 
attribue un mot semblable au brave Grillon. « On assure, dit- 
il, qu'un jour, entendant la Passion prêchée à Avignon avec 
grande éloquence, il se leva tout d'un coup, transporté de colère, 
la main sur son épée, en s'écriant : « Où étais-tu. Grillon? » Il 
y a grand danger qu'une parole qui offre ce caractère de vrai- 
semblance ne devienne vite parole historique. Quoi qu'il en soit, 
si ce mot cité par Frédégaire ne se trouve pas dans VHistoria 
Francomm, c'est, dirons-nous avec M. Kurth : <L ou bien qu'il 
n'avait pas encore cours du temps de saint Grégoire, au moins 
dans les milieux qui lui ont fourni ses données orales, ou bien 
parce que cet historien, habitué à exercer une critique sévère à 
l'endroit de ses sources d'informations, l'a jugé trop suspect 
pour l'accueillir (2). > 



II. — OU SAINT GREGOIRE DE TOURS A-T-IL 
PUISÉ L'HISTOIRE DU BAPTÊME DE CLOVIS ? 

LES sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours 
ont été étudiées amplement dans un mémoire -pi-ésenté par 
M. G. Kurth au Congrès scientifique international des catho- 

1. Septembre 1S78, p. 94. 

2. G. Kurth, ibid. 



PUISÉ l'histoire du baptême de clovis? 217 

liques, tenu à Paris le 1 1 avril 1887. {Revue des Q. hist., octobre 
1S88, p. 385). — Une liste complète des sources historiques a paru 
dans le Clovis du même auteur. Je ne considère ici que l'histoire 
du Baptême 

Il faut, dans l'étude du texte de saint Grégoire, écarter d'abord 
la question d'authenticité, qui est, on le sait, au-dessus de toute 
discussion et que personne n'a jamais songé à révoquer en doute. 
Grâce aux Bénédictins français, nous sommes, depuis longtemps, 
en possession d'excellentes éditions critiques de ce texte pré- 
cieux, où nous pouvons lire en toute sécurité le récit du Baptême 
de Clovis, tel que l'a écrit Grégoire de Tours. Mais, il faut se le 
rappeler, cette narration a été prise au cœur même de cette 
partie de Y Histoire des Francs où le saint évêque raconte des 
faits dont il n'a pas été témoin et où, de l'aveu unanime des cri- 
tiques, se trouvent des traces incontestables de légendes. Le récit 
du Baptême a-t-il été touché, lui aussi, par la baguette de cette 
grande magicienne qui s'appelle l'imagination populaire ? C'est 
ce qu'il faut examiner. 

Il y a une chose certaine que n'ignorent pas ceux auxquels est 
familier le texte de Grégoire de Tours, c'est que, dans ses em- 
prunts faits aux documents antérieurs, il expose scrupuleusement 
ce qu'il a lu ou entendu dire. S'il n'a rien de mieux à raconter 
qu'une légende, il la donne telle qu'il l'a trouvée sur les lèvres 
du peuple. Ce n'est pas lui qui altère le récit, il se contente de 
le faire entrer dans son histoire dans l'état même où il lui est 
parvenu. Avec sa candeur ordinaire, il a bien soin de nous avertir 
qu'il n'est que lécho d'une tradition {ut fertur^on rapporte) ; mais 
enfin il cite avec une entière bonne foi, j'allais dire avec une 
impassibilité étonnante, qui a fait le tourment de plus d'un cri- 
tique. Le saint évêque, écrivant, au VP siècle, son histoire des 
premiers Mérovingiens, ne se doutait guère des tortures qu'il 
préparait aux Sanmaises futurs. Ce n'est pas ici le Heu de résou- 
dre ces difficultés ; on les connaît assez. On sait aussi comment 
les travaux de Gorini, Lecoy de la Marche et Kurth (i), ont 

I. Il y en a d'autres : Kries, Junghans, etc. Ce n'est pas sans intention que je cite 
'abbé Gorini. La thèse soutenue par ce savant prêtre ne me parait pas avoir perdu 
sa force, même depuis les explications nouvelles données par la critique. « Dans le 
long récit du saint évêque, dit-il, il n'est pas un seul mot qui impute ce crime au roi 
franc. » {Dé/e?ise de l'Eglise, I, p. 426). On connaît l'épisode de l'assassinat de 
Sigebert et de son fils Chloderic. {Histor. Franc. II, 40). Ce prince, pour jouir 
plus tôt du royaume de Cologne et de l'alliance des Francs Saliens, fait assassiner 
son père Sigebert. Clovis, qu'il a averti, croyant trouver en lui un approbateur de 
son crime, lui envoie des messagers qui lui font payer de sa vie le parricide qu'il vient 
de commettre. Le père et le fils étant morts, Clovis songe à s'annexer un royaume 
tombé en déshérence. Les Francs Ripuaires, auxquels il se présente, l'acceptent avec 
acclamations. C'est dans ce récit que se trouve la phrase célèbre qui a causé tant 
d'émoi et excité les vertueuses colères de certains critiques, par ailleurs peu scrupu- 
leux : < Dieu, dit-il, faisait tomber chaque jour ses ennemis sous ses pieds et 
augmentait son royaume, parce qu'il marchait devant lui avec un cœur droit et qu'il 
faisait ce qui est agréable à ses yeux. » On peut mettre au défi de démontrer que 
Grégoire de Tours, dans cet épisode, impute à Clovis l'assassinat de Sigebert. 1° Il 
n'y a point de contradiction entre ces deux phrases : « Clovis était à Paris » et 
« Lorsque je naviguais sur l'Escaut >. Qu'on veuille bien réfléchir aux nombreux 
événements qui se placent entre le message de Clovis et le meurtre de Sigebert : le 
voyage des premiers messagers ; le temps pour Chloderic de préparer son crime : il 
doit attendre l'occa-sion favorable ; car on voudra bien admettre que le voyage de 
Sigebert quittant Cologne, traversant le Rhin pour entrer dans la forêt de Bucbonia, 



21 8 II. — ou S. GRÉGOIRE DE TOURS A-T-IL 



vengé victorieusement la mémoire de Grégoire de Tours du 
reproche d'inconséquence ou d'immoralité. Récits populaires, 
fragments de chants épiques et de cantilènes barbares, tout 
prend place dans son récit : et c'est avec ces documents, faute 
de mieux, qu'il a dû écrire une grande partie de l'histoire civile 
de Clovis. 

Il y a une réalité historique à dégager de ce récit : ce rôle 
appartient à la critique. Ce que nous avons à remarquer ici, ce 
qui seul nous intéresse, c'est qu'au milieu de ces pages il en est 
une qui, sur le fond des légendes, se détache avec une netteté 
lumineuse. Les prétendus meurtres politiques de Clovis sont 
racontés dans des récits anonymes ; cette page, au contraire, 
porte sa signature authentique. Saint Grégoire n'indique pas ses 
sources quand il parle, par exemple, de la mort violente du roi 
des Ripuaires ; il ne le pouvait pas, puisqu'il n'avait à sa dispo- 
sition qu'une tradition orale ou un fragment d'épopée barbare. 
Mais quand il a terminé l'histoire du Baptême, il a bien soin, 
selon son habitude, de nous signaler le document où il a puisé 
son récit. C'est la ÏY^a Remigii. « Est mmc liber Vitœ ejîcs > 
(sancti Remigii) . « Nous avons la Vie de saint Rémi. » Voilà 
donc le Baptême de Clovis, la partie de l'histoire religieuse de 
son règne franchement séparée du reste, placée en dehors de la 
légende, rangée dans la catégorie des faits qui relèvent non de 
la poésie, mais de l'histoire proprement dite. 

Quel était l'auteur de cette Vie de saint Rémi et à quelle 
époque écrivait-il ? Ces deux questions, on le comprend, ne sont 
pas sans importance. Nous avons besoin qu'on nous garantisse 
l'honnêteté littéraire de cet historien et sa connaissance parfaite 
de l'histoire qu'il nous raconte. Celui qui a écrit la Vita Remigii 
ne pouvait être qu'un homme d'Eglise, moine ou clerc séculier 

n'a pas lieu immédiatement après le message, comme au théâtre un second acte de 
tragédie. Tous ces événements ne se sont pas accomplis en un jour et laissaient à Clovis 
tout le temps de changer de résidence. — 2° Il n'y a pas ^d'instigation au parricide: 
Clovis parle de la mort naturelle de Sigebert et non d'une mort violente. Cette mort 
naturelle est proche, puisque Sigebert est un vieillard infirme. Le moment est donc 
bien choisi pour faire des propositions d'alliance à l'héritier présomptif. «'Votre père 
est vieux et boiteux ; s'il venait à mourir, vou.s seriez son héritier, griîce à l'appui de 
notre amitié. » 

Je demande si dans cette proposition il est possible de trouver renfermé nécesi^ai- 
rement le dénouement tragique comme une conséquence dans son principe. Je laisse 
le reste ; il est évident que les .seconds messagei-s de Clovis n'ont pas agi de leur 
propre mouvement, mais bien par les ordres de leur maître. Mais alors Clovis n'est 
plus qu'un justicier, usant de ruse, si l'on veut, pour atteindre plus sûrement un 
criminel convaincu ; et ainsi s'explique la phrase de saint Grégoire, qui, en dehors de 
cette supposition, n'est plus qu'une monstruosité incompréhensible : «Par un juste 
jugement de Dieu, il tomba dans la fosse creusée sous les pieds de son père. » Si 
Clovis a conseillé le parricide, je demande quel est celui des deux complices qui peut 
être accusé d'avoir tendu le piège et qui mérite d'y tomber le premier. — 30 Une fois 
le parricide commis par une fausse interprétation des offres de Clovis, le roi des 
Francs devait parler aux Ripuaires comme il l'a fait ; au moins, n'a-t-on le droit de 
lui reprocher qu'un mensonge dans sa narration du crime. Encore, comme il s'agit 
d'un double meurtre dont le premier ne lui est pas imputable, dont le second est un 
acte de justice, il y a telle de ses phrases qui pourrait à la rigueur s'expliquer, sinon 
se justifier par une équivoque. Quoi qu'il en soit, il est impossible de prouver la 
complicité de Clovis dans le parricide commis par Chloderic, et cela suffit. Je sais 
bien que ce récit fait partie de l'histoire légendaire de Clovis. Là n'est pas la question. 
Il faut bien justifier la phrase (répiphonème)de saint Grégoire de Tours là où elle se 
trouve, c'est-à-dire à la fin de cette page de l'histoire qu'il a composée, ou plutôt qu'il 
a transcrite et introduite dans son récit. 



PUISÉ l'histoire du baptême de clovis? 219 

attaché à l'église de Reims. Sa fonction d'hagiographe (i) était 
en effet une sorte de fonction sacrée ; elle avait ses règles, inspi- 
rées du célèbre décret de saint Damase promulgué par le pape 
Gélase I", règles sévères, mais souverainement sages, qui proté- 
geaient les actes des martyrs et des saints confesseurs contre les 
fraudes de l'ignorance ou de la fausse piété : « A cause de l'im- 
portance de ces lectures, y est-il dit, et selon une ancienne 
coutume, afin de ne pas donner une occasion, même légère, à la 
dérision, ces lectures ne sont pas reçues dans l'Eglise Romaine, 
si les noms des auteurs de ces actes sont ignorés, si des infidèles 
ou des ignorants ont osé les altérer. > Le lectionnaire où sont 
consignées les Vies des Saints fait partie des livres liturgiques. 
Saint Césaire d'Arles, saint Avit, évêque de Vienne, nous parlent 
comme d'un usage ordinaire et déjà ancien, des lectures solen- 
nelles faites à l'église, d'après les actes des martyrs (2). Mais 
pourquoi recourir à d'autres témoignages, quand nous avons 
celui d'un successeur de saint Rémi sur le siège de Reims ? 
D'après le prologue placé par l'archevêque Hincmar en tête de . 
la nouvelle Vie de son illustre prédécesseur, on voit clairement 
que l'ancienne Vtia Remigii était un bien de l'église de Reims, 
que l'évêque Egidius disposait à son gré du précieux codex, et 
qu'il confia à saint Fortunat le soin d'abréger cette vie et de la 
rendre plus adaptée aux lectures publiques (3). Enfin, le texte 
lui-même vient nous révéler son auteur. Celui qui a écrit la 
Vita Remisa est bien un clerc hagiographique de profession. Il 
connaît et utilise les anciens passionnaires, comme le prouvent 
et le discours de sainte Clotilde au commencement et l'allusion 
finale à Constantin, puisée évidemment dans la Viia Silvestris. 
Celui qui a entrepris d'écrire la vie privée et publique du saint 
archevêque, celui qui décrit avec tant d'exactitude les détails 
liturgiques du double sacrement conféré à Clovis, ne pouvait 
être autre qu'un familier du saint et un ecclésiastique attaché à 
son Eglise. Ainsi son caractère et ses fonctions d'écrivain sacré 
nous garantissent la sincérité de son témoignage. 

Il importe davantage de savoir à quelle époque ce document 
fut écrit. Quelle que soit en effet la certitude que nous ayons de 
la probité de l'historien, nous aimons à savoir qu'il ne vivait 
pas trop loin des événements qu'il rapporte. Or, qu'on veuille 
bien remarquer que saint Rémi mourut en 533, que saint Gré- 
goire de Tours, né six ans après, fut presque son contemporain, 
et l'on comprendra que la Viia Remigii n'appartient pas à la 
catégorie des documents hagiographiques de seconde main, 
mais qu'elle a été écrite peu de temps après la mort de saint 
Rémi par un écrivain qui fut le contemporain du grand Arche- 

1. Ceci n'exclut pas les Vies de Saints composées par des laïques : Sulpice Sévire 
écrit la Vie de saint Martin peut-être avant d'avoir été initié aux ordres, s'il le fut 
jamais ; le patrice Dyname écrit les Vies des saints abbés de Lérins et d' Aquitaine. 
Il ne s'agit ici que des grands recueils liturgiques. 

2. Ajouter ce témoignage curieux de \' Ilistoria Francoruvt, qui confirme l'exis- 
tence de livres sur la vie des Saints, mis entre les mains des fidcles : « Tenebat 
librum in sinu suo, legens historias actionum antiquarum, pictoribus indicans quae in 
parietibus fingere deberent. » H. Fr. 2, 17. 

3. Hinc. Rhem. P. L. Migne, t. 125, p. 1129. 



220 II. — OU S. GRÉGOIRE DE TOURS A-T-IL 



vêque. Cela suffit pour montrer que saint Grégoire, transmettant 
à la postérité le récit du baptême de Clovis d'après la Vtia 
Remigii qu'il avait sous les yeux, n'écrivait pas une légende, 
mais une histoire puisée aux sources les plus pures. 

La démonstration s'arrête ici ; cependant je voudrais aller plus 
loin, et montrer que nous avons dans l'histoire des Francs plus 
qu'un résumé ou un remaniement, mais une transcription textuelle 
de la vie de saint Rémi. Dans les emprunts qu'il fait aux docu- 
ments antérieurs, saint Grégoire, selon son habitude, reproduit 
tant qu'il peut le texte même original. Nous avons vu avec 
quelle exactitude il raconte tous les faits qu'il a appris concernant 
l'histoire civile de Clovis. Il l'a fait sans scrupule, au risque de 
déshonorer son héros devant la postérité, de le dépouiller de son 
auréole de premier roi baptisé de la race mérovingienne. Cette 
même exactitude, nous devons la supposer, à plus forte raison, 
lorsque l'évêque historien reproduit, non plus cette fois une 
histoire pi'ofane, laissant après elle de pénibles impressions, 
mais une page d'histoire ecclésiastique, un récit édifiant, qui 
repose le regard et console l'âme attristée par les sanglantes 
tragédies qui remplissent le reste de ses annales. Au sortir de 
ces scènes barbares, où les héros nous apparaissent, à tout 
instant, la hache levée et les pieds dans le sang, c'est une joie 
véritable de contempler l'église de Reims parée pour le baptême, 
de respirer avec les Francs les parfums célestes qui embaument 
le baptistère, de voir le fier Sicambre, doux comme un agneau, 
incliner sa tête pour recevoir l'eau régénératrice. Vraiment, si 
jamais texte d'histoire méritait d'être inséré en entier, c'était 
bien celui qui racontait une telle fête. Il faut croire que le saint 
évêque en a jugé ainsi. 

Saint Grégoire, il est vrai, sait être original dans l'emploi des 
matériaux qu'il utilise ; il ne copie pas servilement ses sources, 
et on en a donné pour preuve le Gloria Martyrwn, oîi il suit 
librement deux auteurs dont il s'approprie les ouvrages : Pru- 
dence et saint Paulin de Noie. Mais, dans le récit du baptême, 
la narration est relativement courte, les faits s'enchaînent logi- 
quement, se suivent sans incohérence et aboutissent enfin natu- 
rellement au dénouement désiré. Nous sommes en présence d'un 
récit bien coordonné, auquel il n'y avait rien à ajouter ni rien à 
retrancher. Il y a bien le discours du commencement, que n'ont 
pas manqué d'omettre tous les copistes de VHistoria Francorum. 
Puisque saint Grégoire l'a reproduit dans toute sa longueur, j'y 
vois une nouvelle preuve qu'il est allé jusqu'au bout dans sa 
fidélité à transcrire tel quel le texte eriginal. 

Car il n'est pas de lui ce discours de S'^ Clotilde, qui a tant 
scandalisé les critiques de parti pris. Sans doute, personne 
n'admet l'authenticité matérielle de cette page d'histoire. Là 
n'est pas la question. L'auteur, ayant à raconter une conversa- 
tion intime, avait-il la liberté d'imaginer les mots qu'il n'avait 
pu entendre quand il était, par ailleurs, parfaitement sûr du 
sens ? Il est bien certain que la conversion de Clovis, qui ne se 
rend qu'avec peine et forcé par un miracle, dut être précédée de 



PUISÉ L'HISTOIRE DU BAPTEME DE CLOVIS ? 221 

longues discussions théologiques entre lui et celle qui se faisait 
son apôtre. Cela nous suffit ; si cette conversaiion a eu lieu, 
l'hagiographe ne nous a pas induits en erreur ; Clotilde a attaqué 
les divinités païennes des Francs, et Clovis a riposté par un 
blasphème. Peu importe que, dans le discours reconstruit par 
l'historien, Jupiter et Mercure aient pris la place des divinités 
Scandinaves ; la vérité substantielle de l'histoire est sauve, car 
ici le vrai et le vraisemblable arrivent à se confondre. 

J'ai dit que le discours de sainte Clotilde, sous la forme qu'il 
revêt dans l'histoire de Clovis, devait être attribué à l'hagiographe 
auteur de la Vie de saint Re?nt. Ce n'est pas à dire qu'il en fût 
lui-même l'auteur, mais, familiarisé comme il devait l'être par 
ses fonctions avec la littérature hagiographique des premiers 
siècles de l'Eglise, il l'aura trouvé dans quelque passionnaire ou 
recueil d'Actes de Martyrs, où ces sortes de discours devaient 
être fréquents, et transporté ensuite dans son récit, où ce long 
réquisitoire contre le paganisme trouvait sa place naturelle (i). 
En effet, tous les caractères de ce discours nous reportent plu- 
sieurs siècles en arrière, à l'époque des grandes apologies et des 
persécutions sanglantes ; on y lit des détails très précis et très 
exacts sur la mythologie romaine ; le fait de relever l'immoralité 
des dieux du paganisme, d'expliquer leurs légendes merveilleuses 
par la magie, sont des traits bien anciens : l'explication savante 
sur l'origine des dieux, empruntée à l'évhémérisme, se trouve 
déjà dans Tertullien (2) ; l'argument tiré de la création se ren- 
contre chez tous les apologistes (3), la forme biblique sous 
laquelle il est développé rappelle bien la littérature chrétienne des 
premiers siècles. Or, il est inconcevable que, trois cents ans plus 
tard, on ait cherché à reproduire sans but, et avec tant d'adresse, 
un discours qui reflète tout un autre âge, une autre littérature, un 
autre état de l'Eglise. Mais le fond de ce discours restait toujours 
vrai. Si les Romains avaient pu identifier Mercure et Teulatès, 
pourquoi un pieux auteur chrétien du VP siècle, que les problèmes 
d'exégèse mythologique étaient loin de préoccuper, ne pouvait- 
il pas assimiler Odin à Jupiter et mettre dans la bouche de sainte 
Clotilde les mêmes arguments qu'employaient autrefois les apo- 
logistes et les martyrs contre les divinités du paganisme romain ? 

Il resterait maintenant à trouver dans l'ancienne littérature 
du christianisme, antérieure au siècle de saint Rémi, quelque 
type du discours apologétique attribué avec tant d'à-propos à 
la grande reine chrétienne. Il semble qu'on pourrait fort bien en 
retrouver un dans le discours du martyr Théodote d'après ses 
Actes, publiés pour la première fois par le Jé^uite Daniel Pape- 
brock et plus tard insérés par Ruinart dans les Acta Sincera. Le 
plan est le même ; les idées se suivent dans le même ordre et 
selon la même antithèse : la pureté de la doctrine chrétienne 

I. Les premiers mots de ce discours suffisent pour en dénoncer le caractère : Xihil 
iunt dii g nos cclitis ! Soniina Z'ero quce eis indidistis! ]& demande qui a pu pro- 
noncer ces dernières paroles, sinon un chrétien devant les bourreaux ou un écrivain 
apologiste des premiers siècles. 

3. Apologét. 

3. Théoph. d'Antioche. Pair.gr. Migne, t. 6, p. 1130. 



222 II. — OU S. GRÉGOIRE A-T-IL PUISÉ ? 



opposée aux turpitudes du polythéisma païen. Nous trouvons là 
un de ces lieux communs qui devaient être utilisés fréquemment 
dans la littérature hagiographique, et que le clerc rémois jugea 
bon d'insérer dans sa Vie de saint Rémi, comme une expression 
fidèle du langage de sainte Clotilde (i). 

J'ai voulu, en attribuant à l'hagiographe rémois le discours de 
S'® Clotilde, transformer en preuve d'authenticité un passage qui, 
au contraire, a servi d'objection à plus d'un critique. Il serait 
facile de développer cette démonstration. On pourrait signaler 
l'absence de ces locutions bibliques si familières à saint Gré- 
goire, et qui sont une des notes caractéristiques du texte qu'il a 
rédigé lui-même (2) ; la nécessité où il était de recourir à l'auteur 
original pour la description d'une fête à laquelle il n'avait pas 
assisté (3) ; car il est bien un témoin de la grande solennité, celui 
qui a vu les couleurs des draperies, respiré les parfums des 
cierges, entendu les paroles de saint Rémi baptisant le royal 
catéchumène. Il faudrait remarquer encore les détails conservés 
par l'hagiographe sur le baptême du premier enfant de Clovis, 
la mort d'Ingomer, le premier prince chrétien de la race des 
Francs, la déconvenue humiliante de S'® Clotilde. Tous ces 
détails appartiennent évidemment à un historien contemporain ; 
un auteur postérieur aux événements les eût atténués ; un auteur 
légendaire ou la tradition orale les eussent infailliblement sup- 
primés. Enfin les dernières lignes du récit trahissent d'une 
manière évidente la main de l'hagiographe de l'église de Reims. 
Il y a un art de description qui n'est plus celui de saint Gré- 
goire ; il y a un emploi systématique de la prose rythmée qui 
détonne au milieu du texte ordinaire de XHistoria Francorum (4). 

1. Je ne dis point que ce discours est précisément celui qui a servi de type à 
l'hagiographe ; je l'apporte simplement comme exemple. Le voici tel qu'il se trouve 
dans les Acta Sincera : 

« A'am guod ad deorwn tuorumfacta aitînet, tiirpe est eloqui ; dicani tanun ad 
vestram con/iisioneni. Is guetn Jovevt appellatis et deorum omnium maximum 
creditis esse, in coniumeliam eo processit, ut tnalorum omnium ipse principititn et 
finis sit. Orpheus eniin poeta vester ait quod Jupiter Saturniim propriiim patrem 
cccidit, uxoremgue kabuit propriam »iatrem Rlieain, unde genita est Persephone, 
quam etiam adunavit. Habuit deinde etiam sororetn suam Junonem; sicuti et 
Apollo. Sijniliter Mars insanivit in Venerein, l'iilcaiiiis in Minervam, germani 
^itigiie in germanas. Viden, Proconsul, quanta sit in diis vestris tnrpitudo ? Nutn- 
quid non leges punirent eum gui ialia patrasset ? Intérim vos in hujusmodi vestro- 
mm deorum lascivia gloriamini... Hœc enim poètes dixerunt velut jactabundi. > 

E contra de virtute D. N. Jesu Christi ejusque miracitlis etc. Suit l'énuraération 
des miracles opérés par N.-S. 

Il faut remarquer que dans la première partie, les poètes, comme dans le discours 
de Ste Clotilde, sont invoqués en autorités. Ils étaient, on le sait, les seuls théologiens 
des malheureux païens. (Cf. Discoursde S. Paul à l'Aréopage.) Lacitation virgilienne, 
bien que tirée du 11^ livre de l'Enéide, ne prouve donc rien en faveur d'une rédaction 
propre à Grégoire de Tours ; ou bien il faudra dire qu'il l'a insérée comme une rémi- 
niscence de ses études classiques. (G. ¥^Mxû\,Rev. desQ. kist., t. 24, p. 588.) 

2. Cf. ex. gr. viortuo Childerico, regtiavit Chlodovechîts filiits ejus pro eo. II, 37. 
Eo quod ambularet recto corde coram eo,etJaceret quœ placita erant in oculis 

ejus. II, 40. 
A transita ergo beati Martini, usque ad iransîtum Chlodovechi régis. II, 43, etc. 

3. Il faut remarquer l'unité de style de tout ce morceau ; c'est le même auteur qui 
décrit le baptême de Clovis et celui d'Ingomer \adortiari ecclesiam vclis prcecipit 
atque cortinis. 

4. Il en est de cette prose mesurée comme de toute autre ; on peut l'employer sans 
le savoir, et on la rencontre çà et là dans Grégoire de Tours sans qu'il soit permis de 
lire qu'il l'employait à dessein. Mais, en nul autre endroit, on ne trouverait, en 



III. — LE PÈLERINAGE A S. MARTIN. 223 

L'auteur ne dit pas un mot de la ville où a lieu le baptême ; 
pourquoi y songerait-il, puisque c'est dans cette ville même 
qu'il écrit, et qu'il écrit une vie de saint Rémi ? La comparaison 
finale entre saint Rémi et saint Sylvestre, Clovis et Constantin, 
vient mettre le sceau à cette démonstration. Il y avait déjà quel- 
que apparence qu'elle appartenait tout entière à l'auteur original. 
Cette conjecture se change en certitude, quand on compare, 
comme on l'a déjà fait, la vie de saint Rémi écrite par Hincmar 
et le récit de Grégoire de Tours. Tous les deux reproduisent, à 
peu près dans les mêmes termes, l'allusion finale à la lèpre de 
Constantin, guérie par le baptême, et il est certain par ailleurs 
que Hincmar, qui ne connaissait pas V Histoire des Francs de 
saint Grégoire (i), possédait, comme il ledit lui-même, quelques 
feuillets de l'ancienne Vie de saint Rémi, échappée aux ravages 
du temps. Elle est donc la source commune où l'un et l'autre 
ont puisé ce dernier détail. Ainsi nous surprenons sur le fait, la 
main même du saint évêque de Tours, transcrivant le récit ori- 
ginal du baptême de Clovis, et livrant à la postérité le tableau 
fidèle de ce grand événement, tel qu'il fut écrit, il y a quatorze 
siècles, par un auteur contemporain. 



III. — LE PELERINAGE AU TOMBEAU 
DE SAINT MARTIN. 

UN texte mal compris, puisé dans une lettre de S. Nizier à 
une petite-fille de Clovis, a fait hésiter quelques historiens 
sur le lieu du baptême de ce roi. < Vous avez appris, lui dit ce 
saint évêque, que votre aïeule, dame Clotilde, de bonne mémoire, 

un si petit nombre de lignes, une accumulation de désinences métriques semblables à 
celles que nous offre le récit du baptême. 

cernèrent interémptunt odâribiis collocdri 

hôstes indiilseris ponttjice baptizAri 

tnéruit obiinére Idtice deletûnis 

pari ter acclamant adora, quod incendtsti (J) 

platéce ecclésiœ incénde qiiod adorâsti (Ô 

albintibus adornântur virtiUibus œqiiarétur 

bdtsatna di/fundûntur obtntibus nuiriéudos 

respérgitur ab odâre (?) dignarétur asc(re, etc., etc. 

C'est même au rythme prosaïque qu'il faut rapporter la terminaison ère facûndo, 
qui n'est pas, comme on l'a dit, une fausse désinence hexamétrique. Le cursus planus 
de ce rythme — ' ' — se confondait souvent avec une fin de vers hexamètre. 

1. 'Voici cette comparaison d'après C. Kurth, Clovis, p. 607 : 

Viso autem rex tante miraculo, abne- 
gatis diaboli pompis et operibus ejus, 



Rex ergo prior poposcit se à pontifice 
baptizari ; procedit novus Constantinus 
ad lavacrum, deleturus leprae veteris 
morbum, sordentesque maculas leprae 
antiquae recenti latice deleturus. 

S. Grégoire de Tours. 



petiit se à sancto pontiBce baptizari. Prc- 
cedit novus Constantinus ad lavacrum 
salutiferum, in quo delendi erant leprae 
veteris morbi .sordentesque antiqucB pec- 
catorum macula; dituend<e. Hincmar. 



L'anonyme de S. Denis (Lil)er historiae), qui est le livre que suit constamment 
l'historien de Reims, ne contient pas un mot de cette comparaison! J'ai dit que 
Hincmar ne connaissait pas les écrits de Grégoire de Tours : il ne le cite pas une 
seule fois, et ne l'utilise jamais. Il serait bien étonnant qu'il n'y ait jeté qu'un regard 
distrait pour y copier une comparaison. 



224 III- — LE PÈLERINAGE 

étant venue en France, convertit à la foi catholique Clovis son 
seigneur. Vous savez aussi que cet homme très prudent, après 
avoir éprouvé la vérité des miracles de S. Martin, se prosterna 
humblement devant le tombeau de ce grand saint et promit de 
se faire baptiser sans retard. > En dehors des explications déjà 
données, on peut dire qu'aucun des termes de ce texte ne prouve 
que ce soit à Tours, au baptistère de S' Martin, que Clovis ait 
reçu le baptême. Il suffisait, comme on l'a dit, de produire le 
texte même de la lettre de S. Nizier, pour que l'objection tombât 
d'elle-même, sans qu'il fût nécessaire de recourir au silence très 
significatif de Grégoire de Tours ; argument négatif, si on le 
veut, mais qui, dans le cas donné, suppléerait largement à toute 
autre preuve. Cet historien, en effet, n'eût pas manqué de 
relever une circonstance qui eût jeté tant d'éclat sur sa ville 
épiscopale. 

« Il se prosterna très humblement devant le tombeau de 
saint Martin, puis il promit de se faire baptiser sans délai. > 

Deux choses sont claires d'après ce texte : Clovis est incrédule 
avant d'arriver au tombeau de saint Martin : noluit acquiescere 
antequam vera agnosce7-et j » puis, la grâce triomphe, il se retire 
chrétien et demande le baptême. Il paraît bien dur d'accepter 
ces paroles dans leur sens matériel et sans commentaire ; ce 
serait, semble-t-il, porter une grave atteinte au récit de Grégoire 
de Tours, c'est-à-dire, à la relation contemporaine que cet histo- 
rien a tirée de la vie de saint Rémi. Les interprétations les plus 
ingénieuses ne parviendront jamais à concilier deux faits contra- 
dictoires. « C'est là, devant ce sépulcre vénéré, fréquenté alors 
par des milliers de pèlerins, dit M. Lecoy de la Marche, que, 
touché définitivement de la grâce, frappé à son tour par ce rayon 
lumineux qui avait renversé Paul sur le chemin de Damas, et 
qui peut-être lui révélait dans un mystérieux pressentiment le 
brillant avenir de sa race et de son royaume, il s'agenouilla 
vaincu et se releva victorieux. > Que devient, je le demande, dans 
ce commentaire de la lettre de saint Nizier, la conversion écla- 
tante de Clovis dans sa guerre contre les Alamans ? Si Clovis a 
trouvé à la basilique de Saint-Martin la grâce qui a terrassé 
saint Paul sur le chemin de Damas, il n'est plus vrai de dire 
qu'il s'est converti à Tolbiac sur le champ de bataille. Ou le récit 
de S. Grégoire et celui de la Vita Remigii doivent être relégués 
au rang des légendes germaniques, ou bien le roi franc n'est 
plus qu'un vulgaire relaps, retrouvant avec son sang-froid, le 
moment du péril passé, son obstination rusée d'homme du Nord, 
païen après la victoire comme il l'était avant, éclairé par les 
miracles dont il est le témoin auprès du tombeau de saint Martin, 
alors que celui de Tolbiac n'a pas suffi pour le convaincre. 
Toutes les raisons imaginées et présentées avec éloquence par 
l'éminent écrivain que je viens de citer : les scrupules de cons- 
cience de Clovis, la crainte de déplaire aux leudes en acceptant 
le baptême sans délai, sont impuissantes à résoudre les difficultés 
qui ressortent de la lettre de saint Nizier, si elle est mal comprise. 
Sans parler du personnage odieux qu'elle fait jouer à notre 



AU TOMBEAU DE SAINT MARTIN. 225 

premier roi chrétien, il y a, semble-t-il, une contradiction maté- 
rielle entre les deux textes de saint Nizier et de saint Grégoire 
de Tours, qui ne s'expliquera jamais au détriment du récit 
authentique que nous a laissé ce dernier historien. Jamais une 
phrase jetée incidemment dans une lettre ne prévaudra contre le 
récit d'un auteur contemporain (i), parfaitement instruit des faits 
qu'il raconte et d'une honnêteté irréprochable. S'il fallait sacrifier 
un de ces deux témoignages, il n'y aurait pas à hésiter, il faudrait 
reconnaître dans la lettre de saint Nizier, ou une erreur de 
mémoire, ou l'écho d'une tradition mensongère. 

Mais pourquoi recourir à ces extrémités et refuser une expli- 
cation qui jaillit elle-même du texte? (2) Saint Nizier ne fait pas 
office d'historien dans cette lettre, il ne raconte pas, il cite en 
courant une foule d'exemples tirés de la Vie des Saints, et 
donnés comme preuve de la vérité catholique contre l'hérésie 
arienne ; il parle de saint Germain, de saint Loup, de saint 
Hilaire, de saint Rémi, de saint Médard; le nom de saint Martin 
se présente sous sa plume, et, en quelques lignes, il rappelle les 
miracles du célèbre thaumaturge et la conversion de Clovis, qui 
était pour la reine Chlodosinde un précieux souvenir de famille. 
Quelle difficulté y a-t-il à admettre que Clovis, encore païen, 
longtemps avant la guerre contre les Alamans, soit venu accom- 
plir un pèlerinage au tombeau de saint Martin, quand même la 
simple curiosité l'aurait attiré vers ce lieux fameux ; qu'après 
avoir reconnu la vérité des miracles attribués au thaumaturge, 
il ait reçu un germe de conversion, et que cette première grâce, 
se développant insensiblement, ait donné ses fruits beaucoup 
plus tard, sous le coup d'une violente épreuve ? C'est bien la 
marche ordinaire des œuvres de DiEU •MSemen estverbu7n Dei. » 
A l'époque où écrivait saint Nizier, ces deux événements se 
rapprochaient dans le lointain de l'histoire. Ils se rattachaient 
d'ailleurs très logiquement l'un à l'autre comme un effet à sa cause 
éloignée. < Bapitzari se sine moraproiiiisil » (et non permisit) (3). 
< Il promit (4) de se faire baptiser sans retard. » Voilà en quatre 
mots le résumé de la scène de Tolbiac. « Htanilis ad limina 
B. Martini cecidit. » « Il se prosterna humblement devant le 
tombeau de saint Martin. » Voilà le pèlerinage qui avait préparé 
cette grâce future. En mêlant dans une même phrase ces deux 
faits éloignés par le temps, mais enchaînés intimement l'un à 
l'autre et s'expliquant l'un par l'autre, saint Nizier, conformément 
à la pensée générale qu'il développe dans sa lettre sur les 
miracles des saints, n'avait pas d'autre but que de rappeler au 
souvenir de la reme Chlodosinde la conversion de son aïeul par 
le zèle de sainte Clotilde, la foi qu'il avait eue aux miracles du 
grand thaumaturge des Gaules et l'argument que l'on devait en 
tirer contre les hérétiques. C'est tout ce que ce texte veut dire. 

Ainsi, la lettre de saint Nizier ne souffre rien dans sonauthen- 

1. Je rappelle que saint Grégoire a puisé son récit dans un hagiographe contempo- 
rain de Clovis et de saint Rémi. 

2. Patr. lat., Migne, 71, p. 1167. 

3. Promisit est la leçon donnée par les Mon. Cerm. 

4. Et non : il permit. 

Clovis et la France. 15 



226 IV. — ITINÉRAIRE SUIVI PAR CLOVIS 



ticité, et les deux faits considérés chacun isolément gardent 
toute leur réalité historique, Clovis est bien venu au tombeau de 
saint Martin, puis il a fait plus tard sa promesse, je veux dire 
son vœu, de se faire chrétien. Si nous voulons les unir, il nous 
faut suppléer un mot que saint Nizier avait jugé inutile en écri- 
vant à une petite-fille de Clovis : « Souvenez-vous que votre 
aïeul, homme très prudent, ayant reconnu la vérité des miracles 
de saint Martin, se prosterna humblement devant son tombeau, 
et plus tard fit vœu de se faire baptiser sans délai. > 

Le P. Suyskens, Act. SS. i oct., p. io8, a déjà démontré la 
parfaite indépendance de ces deux faits : le baptême et le pèle- 
rinage, bien qu'il l'explique d'une autre façon. Cf. Etudes reliç., 
février 1896, p. 299, note. 



IV. — ITINÉRAIRE SUIVI PAR CLOVIS 

des bords du Rhin, où il est vainqueur des. Alatnans, à Reims, 
où il vient recevoir le baptê}ne. 

ON laisse aux historiens de l'avenir le soin de nous apprendre 
ce qui, dans la Vita Vedasti, doit revenir à l'histoire et ce 
qu'il faut mettre sur le compte de la légende. La plus forte 
objection au jugement du récent historien de Clovis (i) est loin 
d'être formidable. Elle consiste .tout entière dans l'itinéraire 
qu'il faudrait faire suivre à Clovis au retour de sa victoire sur les 
Alamans . Le problème pourrait être posé dans les termes suivants : 
Toul et Rilly étant les deux seules étapes signalées par l'auteur 
de la Vita Vedasti, ces deux villes se trouvent-elles naturellement 
sur le chemin d'une armée rentrant de Tolbiac ou de l'Alsace 
pour se rendre à la ville de Reims parles voies de communication 
possibles à cette époque (rives |des fleuves et voies romaines) ? 
Or, quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur l'endroit de la 
fameuse rencontre des Francs Saliens avec les Alamans ; qu'on 
identifie cette bataille avec celle des Ripuaires en la fixant à 
Tolbiac ou qu'on la place sur les bords du Rhin d'Alsace, entre 
ce fleuve et la chaîne des Vosges, il est assez naturel dans ces 
deux cas de placer la ville de Toul sur le chemin de l'armée 
dirigeant sa marche vers la grande cité rémoise. 

PREMIÈRE PARTIE DE L'ITINERAIRE. 

I. — De Zùlpich à Toul. 

Voie romaine de Cologne à Trêves. De Trêves à Toul, vallée 
de la Moselle. Pourquoi, de Trêves, Clovis n'a-t-il pas suivi la 
voie romaine qui le conduisait directement à Reims, en passant 
pas Voncq (Attigny, Rilly) ? Probablement pour une raison ana- 
logue à celle qui le fera passer par cette dernière ville, près de 
laquelle se trouvait une des fermes royales. (Cf. P. FI. Jubaru, 
Etudes relig. février i8g6, p. 297, et A. Thierry, Récits méro- 
vingiens, 8 édit. I, p. 263.) En temps de paix, les rois mérovin- 

I. Kurlh, Clovis, p. 326. 



REVENANT DE SA CAMPAGNE. 22/ 

giens < employaient leur temps à se promener de l'un à l'autre 
de leurs domames, consommant à tour de rôle, dans ces villas, 
les provisions en nature qui s'y trouvaient amassées, se livrant 
avec les leudes de race franke aux exercices de la chasse. > Il 
pouvait se trouver sur les rives de l'Aisne d'autres villas 
fiscales, semblables à celles d'Attigny, de Compiègne, de 
Vermerins, de Braine, qui expliqueraient suffisamment le 
long détour de l'itinéraire par la voie de Toul. Il reste vrai 
cependant que cet itinéraire, s'il n'était pas le plus court, était 
très praticable et qu'il était le meilleur, si Clovis, pour diverses 
raisons qu'il est permis de supposer, dut préférer le chemin des 
.vallées aux grandes chaussées romaines. C'est en effet jusqu'à 
la ville de Toul qu'il devait remonter pour trouver le point de 
passage naturel de la vallée de la Moselle à celle de la Meuse. 

II. — De l'Alsace à Toul. 

Le passage à Toul offre quelque difficulté, comme on l'a vu, 
si l'armée revient de Tolbiac. Il n'en est pas de même, si on 
suppose que la bataille contre les Alamans a eu lieu en Alsace. 
Aussi a-t-on quelque peine à comprendre la remarque de 
M. Kurth sur cet itinéraire : € Contrairement à ce que nous 
aurions supposé, si le vieil écrivain (Jonas de Tobbio) ne s'est 
pas trompé, nous ne voyons pas l'armée franque rentrer par 
une des grandes chaussées romaines qui, de Metz et de Toul, 
gagnent directement la capitale de la deuxième Belgique. C'est 
au contraire la route de Trêves à Reims, que Clovis semblerait 
avoir suivie en revenant, comme si le principal effort de la lutte 
avait été porté sur les régions qui confinent à la Ripuarie, et que 
le théâtre de la bataille se fût trouvé en réalité dans les contrées 
qui avoisinent Tolbiac (ï). > Clovis n'a pas pu suivre la route de 
Trêves à Reims, puisqu'il a passé par la ville de Toul, d'après le 
récit de l'hagiographe. J'ajoute que l'itinéraire de la Vifu Vedasti 
prouverait au contraire que la bataille a eu lieu en Alsace, car, 
dans cette hypothèse, nous n'avons plus de détours à imaginer 
pour amener l'armée jusqu'à la ville de Toul ; la trouée de 
Saverne et Strasbourg sont un chemin assez naturel. (Itinér. 
déjà proposé par von Schubert. Z?/^ Ufiierïuer/ung der Alamannen 
unter die Franken, p. i6g.) 

SECONDE PARTIE DE L'ITINÉRAIRE. 
De Toul à Reims. 

Cejte seconde partie de l'itinéraire, < l'objection formidable, > 
a été heureusement présentée et expliquée dans un article récent 
du R. P. Jubaru (loc. sit.) Clovis, partant de Toul, laisse à gau- 
che la voie romaine de Reims par Bar-le-Duc, descend la Meuse 
jusqu'à Mouzon, ou bien passe à Verdun delà vallée de la Meuse 
dans celle de l'Aisne, jusqu'à Grand-Pont, près du village de 
Rilly. C'était le chemin le plus naturel, s'il devait s'arrêter et se 
reposer avec ses leudes dans sa villa d'Attigny, près de Rilly. 

I. Clcrvii, p. 325. 



228 V. — LES CÉRÉMONIES 

On n'a donc rien prouvé contre l'authenticité de la Vitd Vedasti 
quand la seule raison sérieuse qu'on invoque est tirée de l'itiné- 
raire que l'auteur nous a conservé. Il eût été plus juste de s'en 
servir comme d'un argument favorable. En dehors des cas très 
rares de fraude préméditée, les auteurs légendaires sont loin 
d'apporter dans leurs récits cette précision géographique que 
nous trouvons dans la vie de S. Vaast. A ce point de vue, 
l'abrégé ancien publié par Duchesne est remarquable. L'armée 
franque a passé par la ville de Toul, puis on arrive au lieu du 
miracle, « in pa^o Vongise, ad locian qui dicitur Grandeponte, 
juxta l'illani Rïhigiago, super fluvium Axona, deiftde ad 
Remoruvi iirbeni. » « Ils arrivèrent au bourg de Voncq, à un lieu 
appelé Grand- Pont, près de Rilly, sur la rivière de l'Aisne. » De là 
ils se rendirent à la ville de Reims. La légende évite d'ordinaire 
ces particularités concrètes et place plus volontiers les scènes 
qu'elle décrit dans des régions imaginaires ou indéterminées. 



V. — LES CÉRÉMONIES DU BAPTEME DE 
CLOVIS, D'APRÈS LES DOCUMENTS LITUR- 
GIQUES DU TEMPS. 

1° Le Catéchuménat. 

D'après le Liber Sacramentorum de l'église de Reims, du VII® 
siècle environ {Yi.'^z.xihxiÇ.^Deantiq.Eccl. r//. lib. I,c.i. art. 7, 
ord. III.), il faut le comparer avec celui du monastère de Bobbio 
(certainement du VIP siècle), dans Mabillon, Mus. ital. t, I". 

Ad caticumitium ex pagano facietidum. 

Gentilem hominem cum susceperis, in primis catechizas eum 
divinis sermonibus, et das ei monita, quemadmodum post co- 
gnitam veritatem vivere debeat. Post hsec facis eum caticuminum, 
exsufflas in faciem ejus et facis ei crucem in frontem, et imponis 
manum super caput ejus his verbis : 

Accipe signum crucis tam in fronte quam in corde, sume fidem 
cœlestium prœceptorum. Talis esto moribus, ut templum Dei 
esse jam possis, ingressusque Ecclesiam Dei, evasisse te laqueos 
mortis iaetus agnosce. Horresce idola, respue simulacra. Cole 
Deum Patrem omnipotentem, et Jesum Christum Filium ejus, qui 
vivit cum Pâtre et Spiritu Sancto per omnia sascula sœculorum. 

Item. 
Te deprecamur, Domine sancte, Pater omnipotens, aeterne 
Deus, ut huic famulo tuo, qui in Siaeculi hujus nocte vagatur 
incertus et dubius, viam veritatis et agnitionis tuas jubeas de- 
monstrare, quatenus, reseratis oculis cordis sui, te unum Deum 
Patrem in Filio, et Filium in Pâtre cum Sancto Spiritu reco- 
gnoscat, atque hujus confessionis fructum et hic et in futuro 
saeculo percipere mereatur. Per. 

hide vero posiquam gustaverit ntedicinam salis., 
et ipse signaverit, èetiedices eum his verbis : 



DU BAPTÊME DE CLOVIS. 229 

Domine sancte, Pater omnipotens, asterne Deus, qui est et 
eras et permanes sine fine : cujus origo nescitur, nec finis com- 
prehendi potest, Te^ Domine, supplices invocamus super famu- 
lum tuum, quem liberasti de errore gentilium et conversatione 
turpissima ; dignare exaudire eum, qui tibi cervices suas humi- 
liât ; perveniat ad lavacri fontem, ut renalus ex aqua et Spiritu 
Sancto, expoliatus veterem hominem, induatur novum, qui 
secundum Deum creatus est. Accipiat vestem incorruptam et 
immaculatam, tibique Domino Nostro servire mereatur, Per. 

I. Ce rituel comme celui de Bobbio et le missel gothique sont d'une 
haute antiquité. On demande le renoncement aux idoles, la foi à la Trinité, 
(Signo te in nomine Patris et Filii et Spiritus S. ut sis christianus, oculos. . 
aures... cor, ut credas Trinitatem inseparabilem. Miss, goth.) Il est bien 
permis de croire que la première rédaction est ancienne et contemporaine 
de saint Rémi. Dans le «liber sacram. » qui vient d'être cité en entier et qui 
appartenait à l'église cathédrale de Reims, on retrouve toute la substaccc 
de l'exhortation célèbre de saint Rémi. « Horresce idola, respue simulacrri ; 
cole Deum. Dignare exaudire. Domine, euni qui tibi cervices suas humiliât. 
Expoliatus veterem hominem, induatur no\^m. » 

Quatre cérémonies sont clairement désignées : l'exsufflation, le signe de 
croix sur le front, l'imposition des mains et l'imposition du sel. C'est tout 
le programme de l'usage romain. (Duchesne, Les Origines du culte chrét. 
p. 284.) Je ne crois pas cependant qu'il faille en conclure que cette initiation 
au catéchuménat ne faisait pas partie de l'usage gallican du Ve au Ville siè- 
cle. Je m'appuie sur plusieurs raisons : l'J L'invitation à renoncer aux idoles : 
« Horresce idola, respue simulacra. » (Cf. Incende quod adorasti). Elle ne 
se trouve dans aucun rite de l'usage romain. (Voyez surtout: Sacram. gelas. 
Migne, P. L. t. 74, p. 1084). Ces paroles très significatives en face de peuples 
idolâtres, avaient moins d'à-propos en Italie. Les adultes non catéchumènes 
n'étaient pas nécessairement idolâtres. Beaucoup pouvaient nourrir long- 
temps le désir, je ne dis pas de recevoir le baptême, mais de se faire initier au 
catéchuménat et rester infidèles sans être adorateius d'idoles. Aussi l'oraison du 
sacramentaire gélasien ne contient même pas une allusion au culte idolâtrique: 

Oratio ad catechumenum faciendum . 

« Omnipotens sempiterne Deus, Pater Dommi nostri Jesu Christi, respicere 
dignare super hos famulos tuos, quos ad radimenta fidei vocare dignatus es. 
Omnem cœcitatem cordis ab eis repelle ; disrumpe omnes laqueos Satanr>j, 
quibus fuerant conligati ; aperi eis, Domine, januam pietatis tuae, ut signo 
pietatis tuœ imbuti, omnium cupiditatum fœtoribus careant, et suaviodore 
praeceptorum tuorum lœti tibi in ecclesia deserviant, ; et proficiant dédie in 
diem, ut idonei efficiantur accedere ad gratiam baptismi tui, percepta mcdi- 
cina. Per Dom. » 2° La ressemblance entre ces prières et celles du sacra- 
mentaire gallican. (Mabillon, Mus. ital.) Ce sacramentaire contient une 
allusion à l'idolâtrie dei catéchumènes. « Te oramus etquaesumus, ut custo- 
dias animam famuli tui ill. quem liberasti de ore gentilium et a conversatione 
pessima. > La prière dite en faisant le signe de la croix est à peu près la 
même que dans le rituel de Saint-Remi de Reims. 

<[ Accipe signum crucis tam in fronte quam in corde. Semper esto fidelis. 
TemplumDei ingredere, idola derelinque. Cole Deum Patrem omnipotentem 
et Jesum Christum Filium ejus, qui venturus est judicare vivos et mortuos, 
et sasculum per ignem, cum Spiritu Sancto in scecula sceculorum. ;> 

30 Comme l'observe dom Marlène, le signe de croix sur le front et l'impo- 
sition des mains sont les seuls rites mentionnés dans la liturgie gallicane 
et le missel gothique, mais la tradition en indique d'autres : « Hos pr.eier 
ritus (crucis impressionem et manus impositionem) ad instituendos catechu- 
menos nullos advertimus, neque in antiqua liturgia gallicana, neque in 
missali gothico. Verum alios insuper adhibitos fuisse ex probatis auctoribus 
et antiquiorum Patrum testimoniis facili negotio colligere possumus.>> Le 



230 V. — LES CÉRÉMONIES 

rite de l'exsufflation est mentionné dans le sacramentaire gallican de Bobbio. 

Post hoc insufflabis in os ejus ter et dices : 
Accipe Spiritum Sanctum et in corde teneas. 

D'après Gennade, prêtre de Marseille au Ve siècle, cet usage était universel 
dans l'Eglise. « lUud etiam quod circa baptizandos in universo mundo sancta 
Ecclesiauniformiteragit, nonotiosocontemplamur intuitu, cum, siveparvuli, 
sive juvenes ad regenerationis veniant sacramentum, non prias fontemvitse 
ddeant, quam exorcismis et exsufflationibus clericorum, spiritus ab eis 
immundus abigatur. [De Eccles. dogm. c. 91. Cf. Martène, De ant. Eu. rit. 
lib. I, art. 6, n» 8.) 

Il reste à expliquer le rite de l'imposition du sel. « Elle est un trait caracté- 
ristique de l'usage romain, » dit M. Duchesne [Orig. du culte chrét. p. 287, 
note). C'en serait donc fait de l'antiquité de notre rituel du catéclumiénat, 
l'usage romain n'ayant été introduit en Gaule que relativement tard (vers les 
VIIIi= et IXe siècles). Mais, ou bien ce rite est une addition postérieure, ou 
bien on pourrait admettre que cet usage existait déjà dans la liturgie galli- 
cane, bien que les rituels ne le mentionnent pas. Ceci est un principe déjà 
admis par D. Martène, un des maîtres dans cette matière. D'ailleurs deux 
témoignages, apportés par deux autres ecclésiastiques de pays où l'usage 
gallican faisait le fond de la liturgie, peuvent fournir au moins une forte 
probabilité. V. Bède: « Sal cœlestis sapientise, quo initiantur catechumeni... » 
in lib. Regum, et S. Isidore : « Exorcizantur, deinde sales accipiunt et 
unguntur. » [De off. II, 21.) On objecte le texte de saint Ildephonse : « li, in 
nonnuUis locis, ut refertur, sales excipiunt... sed licet forsitan, ut dicitur, 
quia solahsscantiquitas commendavit, adeo usquequaquamnon probatur.» 
De cogn. Bapt. 26. Je réponds: 1° que ce passage est une addition d'une 
main inconnue: «Quassequunturundedesumptasint, nescimus.»Migne, P.L. 
96, p. 121, note ; 2° qu'il est difficile de le concilier avec le texte formel de 
saint Isidore, maître de saint Ildephonse ; 3" qu'il est permis d'admettre de 
légères différences d'usage entre les églises de Tolède et de Séville, sans nier 
l'universalité d'un rite si clairement indiqué par saint Isidore. 

II. Signification du rite de l'exsufflation. Je ne parle que de l'exsufflation 
sur la face du catéchumène. Elle était un véritable exorcisme. <jInsufflationes 
sanctorum et nominis Dei invocatio, tanquam vehementissima qusedam 
flamma, urit dœmonas et in fugam convertit. ï> S. Cyr. Catech. myst. — Dans 
\' i?inifflatio in os telle qu'elle se trouve dans le sacramentaire de Bobbio, 
la signification du rite est tout opposée comme on a pu le voir plus haut. 
— Cf. D. Mart. ibid. ord. IV, i>acrame?itaire de l'église de Tours, IX^ siècle: 
« Insuffle te, diabole, in nomine Patris : ut exeas et recédas ab hoc famulo 
Dei, quem tua fraude decepisti. Insufflo te, diabole, in nomine Filii, ut exeas 
etc Insufflo te, diabole, in nomine Spiritus Sancti, etc. » 

2° Préparation immédiate au Baptême. 

Le catéchuménat de Clovis dura peu de temps ; l'Eglise pou- 
vait à son gré en augmenter ou en abréger la durée. La prépara- 
tion immédiate au baptême commença donc au bout de quelques 
jours. Elle se composait de deux parties : les pratiques de péni- 
tence et les scrutins. Les unes et les autres furent observés au 
baptême de Clovis, comme nous l'atteste une tradition conservée 
dans la Vifa Remigii d'Hincmar, confirmée sur ce point par la 
Vita Vedasti. Au IX<= siècle, Hervé, archevêque de Reims, 
rappelait cette tradition de son église, dans une lettre écrite à 
Gjitton, archevêque de Rouen (Migne, P. L. t. 132, p. 166). 

« Legitur et ad locum in libro Vitas beati Remigii Francorum 
Apostoli inter cœtera quibus refertur conversio Ludovici régis 
et populi ejus : Ille (S. Remigius), gaudio magno repletus, 
regem et populum, qualiter diabolo et operibus ac pompis 



DU BAPTEME DE CLOVIS. 23 1 

ejus abrenuntiare, et in Deum credere deberent, apertis et 
brevibus verbis instruxit ; et quia dies... imminebat, jejunium, 
secundiDn Christiatiorum consuetudinem, eis indixit. 

Hinc et in beati pontificis Vedasti Vita invenitur rex a 
viro Dei evangelicis apprime imbutus doctrinis. .. cum eo 
(S. Remigio) aliquanter moratus (est) diebus, ut ecclesiasticis 
satisfaceret sanctionibus et pœnitentiïe, ut, secundum apostoli- 
cum prïcccptum, prius ablueretiir lacrymis, dicente B. Petro 
principe apostolurum : i Pœnitentiam agite et baptizetur 
unusquisque vestrum in nomine Domini Nostri Jesu. » 

A ces pratiques de pénitence (jeûnes, usage d'habits gros- 
siers, confession sacramentelle), se joignaient les scrutins ou 
examens. Ils commençaient une semaine ou deux avant 
Noël. Au premier scrutin, le catéchumène donnait son nom 
et devenait candidat (competens). On peut calculer la durée 
de cette dernière épreuve en se rappelant que Clovis eut le 
temps d'envoyer un message à saint Avit, de Reims à Vienne, 
et que le destinataire devait pouvoir revenir assez tôt pour 
assister à la fête à la veille de Noël. 

Scrutins . 

Ils avaient lieu certainement dans les Gaules (V. Capitula- 
rium reguvi fra7ic. lib. 5, c. 972) (D. Martène, ibid. 1. I, art. 9, 
n*" 2), mais « nous n'avons aucun renseignement sur le nombre 
et l'ordre de ces exercices préparatoires. Tout ce qui subsiste de 
cette partie du rituel, ce sont deux formules de prières dans le 
inisiale gallicamwi, où elles figurent sous le titre Prcemissiones 
ad scrutainen. > (Duchesne, ibid. p. 307.) ïl faut y joindre 
l'exorcisme : < Adgredior te, immundissime etc., > que cet auteur 
place mal, à mon avis, dans le rituel du catéchuménat, puisqu'il 
est marqué expressément après VOrdo ad faciendun scrutinum 
et avant la Traditio Symboli. {P. L. t. 72., p. 348.) 

Le rite principal des scrutins (scrutatio cordium a sacerdo- 
tibus, ut intelligerent quis ad baptismum jam rite admitteretur, 
quis adhuc differretur) est l'exorcisme. 

Voici les débris des prières récitées par l'Eglise dans l'usage 
gallican. 

Missale gallican. {P. L. t. 72, p. 348 et 352). Ce missel est 
des dernières années du VIP siècle, d'après M. Léopold Delisle 
et M, l'abbé Duchesne {Origines^ etc. p. 144). 

Prœmissiones ad scrutamen. 

Te, Domine, deprecamur et poscimus ut hos famulos tuos 
firmiter stabilire digneris. Aperi eis totos aditus fidei, ut 
credulitatis possint mûris includi : et viam veritatis eis plenius 
revelare dignare, ut nesciant per semitas falsitatis errare. 
Agnoscant quae sunt salutaria, ut possint vitare mortifera ; et 
thesauros intelligant vitœ, ut noverint mortis foveam evitare ; 
et residuum quod cum caligine habent, deponant, ut inlustratio- 
nem totius luminis sumant ; nihil intra illos restet ssecularium 
macularum, ut digni sanctificatione baptismatis praeparentur. 
Per Dominum N. 



232 V. — LES CÉRÉMONIES 

Collectio seqtciticr. 

Christe Jesu, qui cunctis portas aperis, et viam salutis 
ostendis, venientes famulos tuos ad notitiam nominis tui 
libenter amplectere ; ut ii, divince legis initiis auspicati, te 
desiderent sensibus sequi, quem cœperunt sermonibus con- 
fiteri : et ab hls plasmatibus tuis repelle diaboli incursantes 
insidias, ut ab omni loco, ab omni fraude dejectus, nec animze 
umquam possit nocere, nec corpori ; ut inimicus, divine 
inscriptionis character agnoscens quod essejam cœpit tuum, a 
se teneatur alienum per signum crucis, quod numquam delebit 
impressum in saecula saeculorum. Amen. 

Ad faciendum scrutinium. 

da illi misericordiam tuam et pietatem, per lavacri regenera- 

tionem ; perdue eum ad gratiam spiritalem, ut nobiscum pariter 
Domino Deo Patri omnipotenti laudes et gratias référât ; indue 
eum in via veritatis, doce eum justificationes tuas. Per Dom. 

Incipit exorcisjnus. 

Adgredior te, immundissime, damnate Spiritus, qui es invete- 
rator malitise, materies criminum, origo peccati, qui fraudibus, 
sacrilegiis, stupris, casdibus gaudes. Te, invocato Domini nostri 

Jesu Christi nomine, in o mus et adjuramus per ejusdem 

majestatem atque virtutem, passionem ac resurrectionem, 
adventum atque judicium ; ut in quacumque parte membrorum 
latifas, propria te confessione manifestes ; exagitatusque spirita- 
libus flagris invisibilibusque tormentis, vas quod occupasse 
estimas, fugias, expiatumque post habitationem tuam Domino 
derelinquas. Sufficiat quod prioribus saiculisperhominum corda 
pêne toto orbe dominatus es. Jam in dies singulos destruitur 
tuum regnum, tuaque cotidie usque in finem tela deficiunt. Jam- 
pridem figurata sunt ista quae pateris. Jam tu vastatus yEgyptio- 
rum plagis, tu in Pharaone demersus, in Hiericho destructus, in 
septem Chananseis gentibus stratus, per Sansonem in Allophylis 
sub ugatus, truncatus in Goliath per David, per Mardoceum in 
Aman suspensus, per Danihel in Bel dejectus, in dracone 
punitihs, per Judith in Holopherne transfossus, per Dominum 
humanis imperiis subjugatus, per Paulum CcEcatus in Mago, ustus 
in vipera, per Petrum in Simone disruptus, per omnes sanctos 
fugaris, torqueris, elideris, œternis ignibus et infernis tenebris 
deputatus. Und'e hominem Dominus noster Jésus Christus in 
Adam secundo, dum de te triumphat, eximit. Abscede, abscede, 
quocumque es, et corpora Deo dicata ne répétas. Interdicta sint 
tibi ista in perpetuo. In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, 
et in gloria dominicae Passionis, cujus cruore salvantur, cujus 
adventum expectant, judicium confitentur. Per Dominum. 

3° La Tradition du Symbole. 

Elle avait lieu régulièrement une semaine avant le baptême. 
Concile d'Agde (506). « Symbolum etiam placuit omnibus 
ecclesiis una die, id est ante octo dies Dominicae Resurrectionis, 



DU BAPTÊME DE CLOVIS. 233 

publiée in Ecclesia competentibus dari . }> Voyez les témoignages 
e saint Isidore, saint Ambroise, Raban-Maur, Alcuin, dans 
D. Martène : i?t' afU. Ecc. rit. I. c. l, art. 1 1, n'' 11. C'était 
l'usage gallican. — Le symbole remis le dimanche des Rameaux 
était rendu le Jeudi-Saint. Duchesne, Ori^. chr. p. 308. 

Le baptême de Clovis ayant été célébré le jour de Noël, fête mo- 
bile, tombant cette année-là un mercredi (i), la tradition du sym- 
bole dut avoir lieu le mercredi 18, si l'on observa l'usage à la lettre, 
ou bien l'un des dimanches précédents (15, 22 Dec). La reddition 
eut lieu, toujours selon l'usage gallican, quatre ou cinq jours après. 

« C'est l'évêque lui-même qui procédait à cette cérémonie, 
entre la messe des catéchumènes et celle des fidèles. Il com- 
mençait par une allocution, puis il récitait trois fois le symbole 
des Apôtres, enfin il le commentait, article par article (2). > Dom 
Martène indique bien un livre liturgique de l'église de Reims où 
le symbole est récité successivement en grec et en latin {Ibid. 
n° 16), mais il s'agit d'un usage relativemient récent, introduit à 
l'époque de la réforme liturgique du VHP siècle. 

Le missale gallicanum contient deux formules de la Traditio 
symboli et de plus la messe célébrée ce jour-là. (Cf. Migne, 
P. L. t. 72, p. 348.) 

4° Le Baptême, 

La bénédiction de Veau. 

Il eut lieu pendant la nuit (la vigile) de Noël. La bénédiction 
de l'eau précède. (Porro aqua non solum sabbato sancto, sed 
quovis alio tempore baptismus ministraretur, etiam urgente 
necessitate, non profana adhibebatur, sed consecrata). — 
D. Mart., liv. I, art. 14, n" 2. 

Le missale gallicajtwn a conservé les prières et le rite de 
cette bénédiction {P. L., t. 72, p. 368). « Elle se faisait sans 
doute en dehors de la présence des candidats. > (Duch. ibid. 
p. 312.) Je l'omets ici pour cette raison, en me contentant de 
signaler une particularité intéressante. C'est à cette bénédiction 
que se rapporte le miracle que raconte la légende d'Hincmar 
(P. L., t. 125, p. 1160). Une fois l'eau sanctifiée par la béné- 
diction, l'évêque y répandait du chrême en forme de croix. C'est 
ce chrême qui vint à manquer. Il ne s'agit donc dans le texte 
cité ni de l'onction qui accompagnait les exorcismes, ni de 
celle qui suivait quelquefois immédiatement le baptême et se fai- 
sait au sommet de la tête (onction verticale, faite par les prêtres; 
les livres liturgiques d'usage gallican n'en parlent pas), encore 
moins de l'onction du sacrement de confirmation. Il est inutile 
d'ajouter qu'il ne s'agit pas non plus du sacre de Clovis comme roi 
des Francs. Le texte sera plus clair que toutes les explications. 

< Cum pervenissent ad baptisterium , clericus qui chrisma 
ferebat, ad foniem venire nequivit. Sa7ictificato auteni fonte, 
chrisma defuit Et ecce subito columba attulit ampullulam, 

1. Pâques en 496 tombait le 14 avril. (Du Cange, Gloss. au mot anims.) 

2. Duchesne, ibid. p. 307, d'après D. Martcne, ibid. n» 16. 



234 ^'^ — LES CÉRÉMONIES 

chrismate sancto plenam.... De quo chrismate fudit venerandus 
episcopus in frontem sacratum. » 

€ Viso autem miraculo, rex petiit se baptizari. » 
Cette onction a donc lieu, dans l'idée du narrateur, entre l'exor- 
cisme de l'eau et le baptême. C'est donc la consécration de l'eau 
par le chrême telle qu'elle est marquée dans le rituel de l'usage 
gallican et telle qu'elle se pratiquait aussi dans l'usage romain. 

€ De quo chrismate fudit venerandus pontifex in frontem sacra- 
tum ; lisez : in fontem sacratum. » Si cette variante a été introduite 
volontairement pour des raisons faciles à deviner, elle a été malha- 
bile ; il eût fallu changer aussi le dernier mot et écrire sacratum. 

5° La Procession. 

Le souvenir s'en est conservé dans Hincmar. Elle a très 
vraisemblablement eu lieu ; autrement on aurait de la peine à 
s'expliquer les décorations des rues qui conduisent à l'église ; 
« Velis depictis adumbrantur platea; Ecclesice » {H. Fr. II, 31). 
Une difficulté tirée du trajet qu'elle devait parcourir, ou plutôt 
qu'elle ne pouvait pas parcourir (Demaisons, dans Clovis par 
M. Kurth, p. 626), a été heureusement résolue dans un récent 
travail du P. FI. ]viOdiX\x. (Et. relis;. ^ février 1896, p. 313 et 
suiv.) La procession partit du palais habité par le roi et se 
dirigea au baptistère. « Nous pouvons nous représenter Clovis, 
dit cet écrivain ( i), s'avançant de la porte basse au baptistère, 
au milieu des citadins en pénule soigneusement drapée, des 
femmes en colobes ornés de callicules et de paragaudes, des 
campagnards chaussés de galoches de bois et vêtus du court 
sayon de couleur bigarrée. Sous les tentures aux mille nuances 
« agitées par chaque main, d'imnombrables flambeaux se meu- 
vent comme un fourmillement d'étoiles. En tête de la procession, 
l'on porte les livres d'évangiles et les croix garnies de lumières ; 
puis vient le cierge en aubes blanches, les évêques revêtus du 
précieux « amphibalum ». Rémi, le <L tau > d'argent ciselé à la 
main, marche à côté du roi. Tous les yeux sont fixés sur Clovis 
qui s'avance « beau et brillant », « la chevelure rayonnant 
comme l'or de ses vêtements, le teint blanc et vermeil comme la 
soie et l'écarlate dont il est paré. » Derrière lui paraissent ses 
deux sœurs, que conduit la pieuse Clotilde : une fine « wimple » 
de linon orne leur front plus qu'elle ne le couvre, l'or et les 
pierreries sont semés à profusion sur leur parure. Puis viennent, 
en longue file, les leudes à l'air farouche, les joues tailladées, les 
cheveux ras par derrière et relevés en aigrette par devant, 
portant sur leurs étroits bliauds le long manteau germanique. » 

6° L'entrée du Baptistère. 

Les portes du baptistère s'ouvrent devant le cortège. Saint 
Rémi, entouré des évêques, est debout sur le seuil. Clovis le 

I. Ajoutez cette rubrique diui livre liturgique de l'église de Reims (VIII® siècle : 
« Procedit pontifex de ecclesia cum crdine sacerdotum, litanias canentes, proce- 
dentibus, ante eum, duobus cereis staturnm hominis habentibus, cum turabulis et 
Ihimyamatibus ad fontes benedicendum » (D. Mart., 1, ch. i, art. i8, ord. 8). 



DU BAPTÊME DE CLOVIS, 235 

premier de tous, comme il convenait, demande le baptême. Cette 
demande fut peut-être précédée d'une question qui est à peine 
indiquée dans les rituels gallicans, mais qui se trouve plus tard 
longuement développée. 

Dum baptizas interrogas ei. Miss. goth. gallic. 
Interrogatio : Quis dicitur? Bf. Illi (talis). Miss. gall. 
Dans le missel gallican de Bobbio, après de nouveaux exorcis- 
mes, se placent la cérémonie de \'Ef/e/a et de nouvelles onctions : 
Interrogas nomen ejus dicens : 
Quis dicitur ? '^. Illi. 
Une exhortation suivait immédiatement cet interrogatoire. 
« Elle se trouve, dit l'abbé Corblet {Baptâne, ix,p. 321), dans 
un grand nombre de rituels anciens et modernes. Cette instruc- 
tion est comme un écho des catéchèses que l'évêque ou un 
catéchiste adressait jadis à ceux qui allaient être régénérés, et 
dont nous trouvons un si éloquent modèle dans les Invitationes 
ad foutent de S. Zenon. — Nous avons dans S. Grégoire de 
Tours {H. Fr. II, 31) le commencement ou plutôt la pensée 
dominante de cette exhortation : « Cui ingresso ad baptismum, 
sanctus Dei sic infit ore facundo : Mitis depone colla Sicamber, 
adora quod incendisti, incende quod adorasti. » Cette phrase, 
comme il vient d'être dit, n'est qu'un extrait. De même, plus bas, 
la lettre de condoléance de S. Rémi à Clovis n'est citée que 
dans ses premières paroles. 

4 Mitis depone colla Sicamber. » S. Rémi invite Clovis à se 
prosterner, car c'était dans cette attitude qu'il fallait demander 
le baptême. (Cf. le Baptême donné par S. Avit à 500 Juifs au 
baptistère de Vienne : « Ibique omnis multitudo, coram eo 
prostrata, baptismum flagitavit. » ) (H. Fr. V, 11.) 

Il l'invite ensuite à renoncer à satan : « Incende quod ado- 
rasti. > Le candidat au baptême doit se tourner vers l'Occident 
(Duchesne, Ort^., p. 312), et renoncer à Satan, à ses pompes et 
à ses voluptés. Voici la formule : 

Abrenuntias satanœ, pompis saeculi et voluptatibus ejus ? ^. 
Abrenuntio. Missale gallic. 

Abrenuntias satanée, pompis ejus, luxuriis suis, sasculo, huic. 
IÇ. Abrenuntio. Hoc ter dices. Sacrament. gallic. Bob. 
Comme le fait remarquer l'abbé Corblet, il y avait des renon- 
ciations spéciales pour certaines catégories de catéchumènes. 
Au IX^ siècle, on demandait encore aux Saxons d'abjurer Odin 
et le culte des forêts. (Le Baptême, ibid.) 

« Adora quod incendisti. » Après cette triple renonciation à 

satan, le candidat, introduit dans la piscine baptismale, doit par 

trois fois confesser la foi chrétienne au mystère de la S'^ Trinité. 

Credis Patrem et Filium et Spiritum Sanctum unius esse vir- 

tutis ? Kr. Credo. 

Credis Patrem et Filium et Spiritum Sanctum ejusdem esse 
potestatis ? R:. Credo. 

Credis Patrem et Filium et Spiritum Sanctum trina; veritatis 



236 V. — LES CÉRÉMONIES 

(forsan unitatis), una manente substantia, Deum esseperfectum? 
IÇ. Credo. Missal. gallic. 

Il est alors baptisé par une triple immersion. 

Dum baptizas, dicis : Baptizo te in nomine Patris et Filii et 
Spiritus Sancti in remissionem peccatorum, ut habeas vitam 
aeternam. Amen. Miss. goth. gall. 

Baptizo te credentem in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, 
ut habeas vitam aeternam in ssecula saeculorum. Miss, gallic, 

7° X-a Confirmation. 

L'onction verticale, c'est-à-dire l'onction faite sur le sommet 
de la tête par un prêtre avec l'huile parfumée du Saint Chrême, 
n'est pas mentionnée dans les rituels gallicans (i). Dans l'usage 
romain, elle se plaçait immédiatement entre le Baptême et la 
Confirmation. 

Dans le rituel gallican, au sortir de la piscine baptismale, le 
néophyte est conduit à l'évêque, qui fait sur son front (2) une 
onction avec le Saint Chrême. € Igitur rex Chlodovechus bapti- 
zatus est (et statim) delibutus Sacro Chrismate cum signaculo 
crucis Christi. » {//. Fr. II, 31.) C'est le sacrement de Confirma- 
tion, inséparable dans les premiers siècles du sacrement de 
Baptême, dont il est le complément. 

11 y a une formule dans un « codex liturgicus » de l'église de 
Reims, qui remonte à l'époque d'Hincmar (D. Martène, De ajitiq. 
Ecc. rit. lib. I, cap. 11, art. iv, ord. 16), « ad infantes consignan- 
dos. » Comme rien ne fait supposer qu'elle soit une adaptation 
d'une ancienne formule composée d'abord pour des adultes, il 
est permis de croire qu'elle est de date récente, peut-être de l'âge 
même du manuscrit. Je crois mieux de donner les anciennes for- 
mules du Missel gallican et gothique et du <L sac. gai. de Bobbio. » 

<L Perungo te chrismate sanctitatis.... tunica immortalitatis 
quam Dominus Noster Jésus Christus traditam a Pâtre primus 
accepit : ut eam integram et illibatam perferas ante tribunal 
Christi et vivas in sascula saeculorum. » Miss. goth. gallican. 

Est-ce une formule amalgamée avec la tradition du vêtement 
blanc : € tunicam immortalitatis > ? Est-ce un symbolisme spé- 
cial, suivant lequel le Chrême serait considéré comme un vête- 
ment ?(Duchesne, ibid. p. 313, note.) Je crois qu'il faut accepter 
cette seconde hypothèse, si l'on se reporte à une comparaison 
semblable employée par S. Avit dans sa fameuse lettre à Clovis 
CP.Z^tsg, p. 258). 

« Cum sub casside crines nutritos salutari galea sacrée unctio- 
nis indueret. > 

1. II faut reconnaître cependant que le texte de S. Avit oflfre quelque difficulté 
et semble supposer une onction verticale: « Cum sub casside crines nutritos salutaris 
galea sacrae unctionis indueret. » Le Concile d'Orange l'avait déjà recommandée aux 
prêtres. 

2. C'est par erreur sans doute que, dans les Origines Chrétiennes, par M. l'abbé 
Duchesne, p. 313, il est dit que cette onction, qui est celle de la Confirmation, se 
faisait sur la tête. « Jam vero quod spectat ad partes corporis ungendas, Ecclesia 
latina'ex constanti omnium sseculorum praxi unicam frontem ungere consuevit. » 
(D. Mart. lib. I, cap. ti art. 3, n. 10.) 



DU BAPTÊME DE CLOVIS. 237 

Infusio Chrism.x. 

< Dcus Pater Domini Nostri Jesu Christi qui te regeneravit ex 
aqua et Spiritu Sancto, quique tibi dédit remissionem peccato- 
rum: ipse te linit Chrismate suo sancto ut habeas vitam œternam 
ia saecnla sa?culorum. » (Missale gallic.) 

Sieffundis Chrismn in fonte ejus dicens : 

i. Deus Pater Domini Nostri Jesu Christi qui te regeneravit per 
aquam et Spiritum Sanctum, quique tibi dédit remissionem pecca- 
torum per lavacrum regenerationis et sanguinen, -J- ipse te liniat 
Chrismate suo sancto in vitam oeternam. > Missal. gallic. Bob. 

Il y a donc deux onctions mentionnées par les historiens ou 
les légendaires : la première (le Chrême miraculeux, dans le récit 
d'Hincmar) ne concerne que laconsécration de l'eau baptismale, 
la seconde appartient au rite de la Confirmation. L'une ou l'autre 
a fait illusion à quelques auteurs, qui ont vu dans cette onction 
le sacre de Clovis, roi des Francs. Ce rite est de date plus 
récente. Il a commencé probablement dans les montagnes du 
pays de Galles, « quand les chefs de clans, cernés de tous côtés 
par l'invasion anglo-saxonne, désespérant de soutenir le prestige 
d'une autorité ébranlée par les défaites du dehors et les factions 
du dedans, implorèrent l'appui de l'Eglise, courbèrent la tête 
devant leurs évêques et leur demandèrent l'onction d'Israël. 
C'est le témoignage de Gildas, qui écrit au commencement du 
sixième siècle, et qui peint toute l'horreur de cet âge de fer, en 
représentant les rois sacrés et bientôt après massacrés par 
leurs consécrateurs (Ozanam. Etudes germaniques, II, p. 348). 
i Ungebantur reges et non per Deum, sed qui caeteris cru- 
deliores exstarent ; et paulo post ab unctoribus trucidabantur. » 
Gildas sapiens, liber querulus. Migne, /*. Z., t. 69, p. 343. 

Le texte du testament de S. Rémi (dit le grand testament), qui 
parle d'une consécration par le Saint Chrême différente de celle 
de la Confirmation, est interpolé. Voir ce testament dans Migne, 
P. Z., t. 65, p. 969. 

Ce dernier texte, le seul authentique, est à rapprocher des 
éditions postérieures considérablement augmentées. Il ne dit pas 
un moi de cette prétendue consécration. — Voir aussi Hincmar 
{P. Z., t. 125, p. 806), où se trouve le texte primitif de l'erreur 
développée plus tard dans Flodoard, Hist. eccl. rJiein. liv. I, 
ch. 18 : <i.... Ludovici régis Francorum inclyti, vigiliasancti Pas- 
chae in rhemensi metropoli baptizati et cœlilus sumpto Chris- 
mate, unde adhuc habemus, peruncti, et in regem sacrati.» C'est 
le résumé de la vie de S. Rémi, définitivement jugée depuis 
longtemps. On peut remarquer le nombre d'erreurs accumulées 
dans ces trois lignes. 

8'' Le lavement des pieds. 

Il avait lieu immédiatement après le baptême à l'église de 
Milan et dans les églises qui suivaient l'usage gallican, excepté 
eu Espagne. S. Ambr. De inyst. 6, et auctor de sacratnentis, 
cap. I, n° 21. «Ascendisti de fonte, quid sequutum est ?... Suc- 
cinctus, inquam, summus sacerdos, pedes tibi lavit. » Dans 



238 V. — LES CÉRÉMONIES 

l'Eglise d'Afrique et dans l'usage romain, ce rite était célébré 
deux jours avant le baptême, le Jeudi-Saint. 
Duni pedes ejus lavas, dicis : 

Ego tibi lavo pedes, sicut Dominus Noster Jésus Christus 
fecit discipulis suis, tu facias hospitibus et peregrmis, ut habeas 
vitam aeternam. Missal. goth. gallic. 

Ad pedes lavandos : 

Dominus et Salvator Noster Jésus Christus apostolis suis 
pedes lavit. Ego tibi pedes lavo, ut et tu facias hospitibus et 
peregrinis, qui ad te venerint. Hoc si feceris, habebis vitam 
seternam in seecula sœculorum. Amen. Missal. gallic. 

Dans le sacramentaire gallican de Bobbio, cette cérémonie 
suit l'imposition du vêtement blanc. 

Collectio ad pedes lavandos. 

Ègo tibi lavo pedes ; sicut Dominus Noster Jésus Christus 
fecit discipulis suis, ita tu facias hospitibus et peregrinis. 

Dominus Noster Jésus Christus de linteo, quo erat praecinc- 
tus, tersit pedes discipulorum suorum , et ego facio tibi : tu facias 
peregrinis, hospitibus ei: pauperibus. 

90 Le vêtement blanc. 

L'imposition de ce vêtement se trouve dans le missel gothique 
et dans le sacramentaire gallican de Bobbio ; elle est accompa- 
gnée de la même formule : 

Accipe vestem candidam, quam immacuiatam perferas ante 
tribunal Domini Nostri Jesu Christi. 

« L'initiation se terminait par l'imposition des mains sur les 
néophytes avec une prière spéciale. Dans les documents de l'an- 
cien usage milanais, cette prière comportait une invocation à 
l'Esprit septiforme. Les auteurs espagnols semblent aussi faire 
allusion à une invocation de ce genre. » Duchesne, ibid., p. 314. 
— Dans nos livres liturgiques de l'usage gallican, il n'y a pas 
autre chose qu'une prière pour la persévérance de ceux 
qui viennent de recevoir le baptême. Elle ne paraît pas être 
l'équivalent de l'invocation, qui est sans doute omise dans 
ces exemplaires. Ce n'est qu'une prière d'un sens général, desti- 
née à clôturer la cérémonie du Baptême et de la Confirmation. 

<i Oremus, fratres charissimi, Dominum et Deum nostrum pro 
neophytis suis, qui modo baptizati sunt, ut cum in majestate sua 
Salvator advenerit, quos regeneravit ex aqua et Spiritu Sancto 
faciat eos ex seternitate vestire salutem. Per Dominum. » 

Les prières des autres rituels gallicans renferment le même sens. 

10° La Messe. 

La cérémonie du Baptême et de la Confirmation terminée au 
baptistère, le cortège se rendait à l'église et la messe commen- 
çait, où tous les néophytes communiaient. On peut voir ces céré- 
monies de l'usage gallican longuement déyeloppéç^ et expliquées 



DU BAPTEME DE CLOVIS. 239 

dans les OHoines chrétiennes de M. l'abbé Duchesne (Ch, VII, 
La messe gallicane). Les prières de la messe pour la vigile de 
Noël sont heureusement conservées dans les missels gallicans. Cf. 
P. Z., t. 72, p. 171. Lectionarium — p. 225 — p. 346 seq. — p. 427. 

Voici le résumé de ces cérémonies. Il est terminé par la Con- 
testatio (immolatioi, la prière eucharistique citée ici en entiers 
comme spécimen des prières usitées dans la liturgie gallicane, à 
la fête de Noël. 

Entrée de V évcque pendant le chant d^une antienne. — Le diacre 
demande le silence. — L'évêque salue l*assistance : « Dominus sit 
semper vobiscum ; > le peuple répond : « Et cum spiritu tuo. » 

Cantiques d^ ouverture. — Il y en a trois :1e Trisae;ion, chanté 
en grec puis en latin, quelquefois le Gloria in excelsis dans les 
missels mozarabiques et ambrosiens, le Kyrie eleison chanté par 
trois enfants, puis le Benedictus. 

Oraison récitée par l'évêque. — Trois leçons : une de l'Ancien 
Testament, une autre des Epîtres canoniques, suivie du Béné- 
dicité, la troisième tirée des Evangiles. — L'homélie, qui fut 
toujours en honneur dans les Gaules, où elle se conserva fidèle- 
ment. Les prêtres prêchent comme les évêques. 

La prière des fidèles en forme de litanies, suivie d^une oraison 
récitée par l'évêque. 

Le renvoi des catéchumènes . 

Processiofi de Voblation. — On porte processionnellement à 
l'autel le pain et le vin préparés d'avance : le pain dans un vase 
en forme de tour, le vin mêlé d'eau dans un calice. 

Chant d'itn invitatoire. — Oraison. Lecture des diptyques, 
suivie d'une ox2i\son post no7nina. Le baiser de paix. La prière 
eucharistique ou préface. Le Sanctus. Les prières du canon avec 
l'épiclèse. La fraction de l'hostie en 9 parts, représentant chacune 
un mystère de la vie de Notre-Seigneur. L'Oraison Dominicale, 
La Communion. Les prêtres et les diacres communient à l'autel, 
les laïques hors du chœur. 

Pendant la Communion le chœur chante une prière. 

« Gustate et videte quam suavis est Dominus. Alléluia. » 

La messe se termine par la prière d'actions de grâces. 
Contestatio. 

Vere dignum et justum est, œquum et salutare, nos tibi gratias 
agere, Domine Sancte, Pater omnipotens, aeterne Deus ; quia 
hodie Dominus Noster Jésus Christus dignatus est visitare mun- 
dum, processit de sacrariocorporis virginaliset descendit pietate 
de cœlis. Cecinerunt angeli : « Gloria in excelsis, > cum humani- 
tas ciaruit Salvatoris. Omnis denique turba exultabat angelorum 
quia terra Regem suscepit seternum. Maria beata facta est tem- 
plum pretiosum, portans Dominum dominorum. Genuit enimpro 
nostris delictis vitam praeclaram, ut mors pelleretur amara. Illa 
enim viscera, quse humanam non noverant maculam, Deum por- 
tare meruerunt. Natus est in mundo qui semper vixit et vivit in 
cœlo, Jésus Christus Filius tuus Dominus noster. Per quem majes- 
tatem tuam laudant angeli, etc. (Migne, /-". Z., t. 72, p. 228.) 



<^^ TABLE DES MATIERES. >^ 

PRÉFACE II 

CLOVIS ET LA FRANCE 

AU BAPTISTÈRE DE REIMS. 

I. — Clovis et la France 21 

II. — L'historien : saint Grégoire de Tours 32 

III. — Les préparations de la grâce 41 

LES AUXILIAIRES DÉ LA GRACE. 

I. — Saint Martin. . . ' 54 

II. — Sainte Clotilde 64 

III. — Saint Avit *. . . . 74 

IV. — Saint Vaast 89 

V. — Saint Rémi 95 

LE TRIOMPHE DE LA GRACE. 

I. — Le. vœu de Tolbiac no 

II. — Courbe la tête, doux Sicambre ! 123 

III. — Le fils des dieux et le fils de Dieu 138 

IV. — Reims, l'église et le baptistère 152 

V. — La colombe 163 

VI. — Le catéchumène 172 

VII. — Le grand jour 180 

CONCLUSION. 

I. — Gesta Dei per Francos , 189 

II. — La nation prédestinée 201 

APPENDICES. 

I. — Saint Grégoire de Tours et la chronique de Frédégaire. . . 214 
II. — Où saint Grégoire de Tours a-t-il puisé l'histoire du baptême 

de Clovis ? 216 

III. — Le pèlerinage au tombeau de saint Martin 223 

IV. — Itinéraire suivi par Clovis, des bords du Rhin, oh il est vain- 

queur des Alamans, à Rçims, où il vient recevoir le baptême 226 
V. — Les cérémonies du baptême de Clovis, d'après les documents 

liturgiques du temps 228 



#< TABLE DES GRAVURES. 



Saint Grégoire de Tours, d'après une gravure de la Vie des Hom- 
mes illustres de Thevet 33 

TOURS. — Restes de la Basilique de Saint-Martin ... 61 

Saint Rémi enseigne a Clovis les vérités de la foi, d'après 

les tapisseries anciennes de Saint-Remi de Reims 73 

isAiNT Vaast, d'après une estampe ancienne gravée par J.-B. Veints. 93 

Saint Remi, d'après Les heureux commencements de la France 

chrétienne sous saint Remi, par le Père René de Ceriziers, 1633 97 

Bataille de Tolbiac, d'après les tapisseries anciennes de Saint- 
Remi de Reims 113 

Baptême de Clovis, d'après Les heureicx commencements de la 
France chrétienne sous saint Remi, par le Père René de Ceri- 
ziers, 1633 141 

REIMS. — - La Cathédrale 153 



La Bibliotlrepé < : 
Université d'Ottawa 

Echéance 




urne après la 
À^ssous. devr 
sVus.nlus 
relaie ' 




</"^The Library 
Uiliversily of Ottawa 

Date due 

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CLOVIS ET Lfi FRRIMCE 



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